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mélange d'histoires sociales, pàlitîques et religieuses.
Mais l'histoire fondamentale est celle des enfants
abandonnés qui révèlent eux-mêmes leurs drames :
« Moi, enfant abandonné dès l'âge de quelques minutes
de vie dans ce monde. Sur la terre de nos aïeux. De
nos ennemis. Je me sens heureux. Je n'ai pas eu le ,,,,-malheur
de retôur~~r sëing t 1â t~rre. Maman n'a pas
voulu ~tour.te r· ma vie: Ecourter. sËis~joùrs. En prenant
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de sa grand-mè,re de végétaüx miraculeux. Pour me
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Du même auteur :
Fictions africaines et écriture de démesure (Essai),
Editions Continents, Lomé, 2015.
Les plaies (Recueil de poèmes),
Editions Awoudy, Lomé,.2015.
Limage du "Togolais nouveau" dans l'oeÙvre
romanesque de Félix Couchoro (Essai),
Editions Peter Lang, Berne, 2012.
Edition et Publication: Octobre 2016
Tous droits réservés à CHRISTON Editions
03 B.P. 0257 Cotonou - Bénin
Tél.: 229 21 14 97 03 / 229 95 20 33 20
E-mail : christoneditions@yahoo.fr
Couverture et mise en page : Christophe S. TONON
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Koutchoukalo TCHASSIM
Je suis le fils de quiconque m'aime
Roman
CHRISTON Éditions
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« Mon père, ma mère, ces inconnus qui m'ont abandonné. "
Philippe irigoyen
« Quand mon père et ma mère mauraient abandonné, toutefois,
l'Éternel me recueillera. »
Psaume 27: 10 Martin Bible
« Dans ma première défense, personne ne ma assisté, mais tous
m'ont abandonné. Que cela ne leur soit point imputé 1 »
2 Timothée 4: 16 Trésor de !'Écriture
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I nterdit de naître. Ces foetus clandestinement sacrifiés
sur les autels. Des vampires. De la Jeunesse.
Du tribalisme. De Mammon. Des classes sociales,
etc. Ils sont les voix de fornbre qui gémissent Des
hécatombes. Des puisards. Des égouts. Des sanitaires.
De la matière avec laquelle est pétri leur ancêtre
originel. La première créature humaine. Moulue
à partir de l'argile. Les foetus sont aussi porteurs
des germes de cette matière. Ils y retournent sang.
Du sang sans chair. Du sang flagellé. Si tôt. Sans
souillures ni maillures. Une conception biblique.
Qui ne se démontre pas. Antinomique aux théories.
Scientifiques. De l'évolution. Leurs hurlements
vrillent le Ciel. Dans l'anonymat. Dans le silence.
Les coeurs chargés de chagrin s'interrogent sur leur
drame de foetus évacués , avant terme. Retourner
poussière. Sans véritablement être poussière. Sans
voir le ciel ni la terre. Sans découvrir l'harmonie
des contraires. La déveine leur est tombée dessus.
9
. ' ~- ~ -~ . ..\. . . . ':>·. . . . ·._ . -· ·.
Je suis le fils de quiconque m'aime
i Le péché de vouloir expérimenter le monde mouvant.
La jungle. frnfer. Où tout se vorace, se dévore,
se transforme. Antoine Lorent Lavoisier. « Rien ne
se crée, rien ne se perd, tout se transforme ». Une
paraphrase d'Anaxagore. Philosophe grec présocratique
: « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses
déjà existantes se combinent, puis se séparent de
nouveau )). Nous avons été une combinaison. De
l'ovule et du spermatozoïde. Nous avons été transformés.
Mais les processus de transformation et
de séparation n'ont pas abouti. Dieu a enclenché
la transformation. Les hommes l'ont interrompue.
Par méchanceté ? Le destin ? Heureux ? Fâcheux ?
La poisse. Le mauvais oeil. « Lorsque l'enfant paraît,
le cercle de famille applaudit à grands cris. )> Victor
Hugo. Les feuilles d'automne. Il arrive que le cercle
de famille se morde les doigts en larmoyant sourdinement.
De jeunes inexpérimentés. Des parents
encore sous tutelle. Sans expériences. Sans autono~
mie. La pauvreté. ü:eil de l'autre. La société.
Beaucoup de foetus ont été fauchés. Ils n'ont pas
bravé les hostilités de bric et de broc. Pour devenir
enfant comme moi. Leur aventure a été coupée.
Net. Leur sort n'est guère enviable. Mais leur esprit
peut se réjouir d'être très tôt exempt des caprices
10
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Je suis le fils de quiconque m'aime
humains. Des hommes et des femmes. Moi, enfant
1· abandonné dès l'âge de quelques minutes de vie
dans ce monde. Sur la terre de nos aïeux. De nos
ennemis. Je me sens heureux. Je n'ai pas eu le
malheur de retourner sang à la terre. Maman n'a
pas voulu écourter ma vie. Ecourter ses jours. En
prenant le risque. D'avaler des pilules. De bourrer le
terrain de sa grand-mère de végétaux miraculeux.
Pour me débarrasser de son récipient. Ses voisines
Salim et Akos avaient enterré leur vie. Dans leur
tentative d'évacuer l'indésirable. Chacune d'elles
en portait. Avec la complicité de leur maman,
chacune de ces gigolettes avait vécu distinctement
et discrètement son drame.
Solim s'était laissé e111 porter par la lyre sentimentale
que lui jouait un jeune étudiant. Chaque soir,
au sortir des cours, comme la cigale qui chante au
temps chaud, Edern Tago, jeune et frêle garçon, déversait
une myriade de berceuses sensationnelles.
Dans les vases auditifs de son amour. Il avait une
voix de rossignol. Il la chargeait de ses flèches sentimentales,
les tirait sur sa cible. Le coeur. Les yeux.
Les lèvres. Les tours jumelles. Il visait tout ce qui
était empreint de sensation féminine. Tellement
ses flèches étaient empoisonnées. Salim n'avait pas
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Je suis le fils de quiconque m'aime
tenu longtemps. Elle s'était réveillée un soir, sous
les draps de son berceur. Elle croyait à un poisson
d'avril. Le gibier était abattu. Edern avait gagné le
trophée. Une compétition ,lexicologique. La victoire
a été obtenue sans effusion de sang.
Lejeune rossignol était issu d'une famille modeste.
Sa tête ne plaisait pas à maman Solim. La raison était
toute · simple. Il était de la zone méridionale. Selon
les préjugés qui persistent chez nous, les gens de
la zone tempérée se prennent pour des civilisés de
première heure. Ils ont été les premiers à entrer en
contact avec le pilleur de notre mère. Des préjugés
de plus d'un siècle. Ils font de touk personne venant
de la savane septentrionale un broussard. Un bon à
rien. Quelqu'un avec qui les prétendus civilisés ne
devraient pas coopérer. Ils sont des guenons. Des
singes. Des gorilles. Des images repères. Les guerres
tribales sont mortes. Vive les points cardinaux.
Les indices ethniques. Héritages coloniaux. Les
meilleurs. Les principaux. Ils nous stigmatisent.
La géocritique nous embourbe. Les méandres
du tribalisme. Et le sud. Et le nord. Les murs
sentimentaux s'écroulent. Les chiens de faïence.
I.ènnemi s'en était servi pour asseoir son pouvoir.
Ses traces sont récupérées. ~~!'.. enfant abandonné
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Je suis le fils de quiconque m'aime
le premier jour de ma naissance, suis navré de voir
ceux qui sont censés être nos leaders se bander les
yeux du collyre de l'imposteur.
Maman Solim était une revendeuse. De céréales.
Et de tissus. Le champ de ses activités couvrait
toutes les régions de chez nous, excepté celle qui
borde la mer. Elle avait ouï-dire ces préjugés à
travers une histoire drôle. Leur chauffeur habituel,
Fo John, était devenu subitement agressifà l'égard
de l'une de ses jeunes passagères, Magnouleleng :
« Sale garce. Tu oses me refouler? C'est un honneur _
pour toi que, moi, je te fasse des avances. Espèce
de descendante d'esclaves. Vos ancêtres ont été
esclaves de nos ancêtres. Espèce de broussarde. Tu
oses me tenir tête. D'ailleurs. Si j'avais couché avec
toi, je me serais douché avec de l'eau à l'hysope. Je
me serais parfumé à l'eaù de Cologne St Michel.
Pour me purifier de tes odeurs d'esclave. De
broussarde». Cet incident, entre leur chauffeur, un
clochard racheté par la richesse de son oncle, et la
jeune Magnouleleng, une demoiselle à la forme et à
la taille de Sénégalaise, avait négativement marqué
maman Solim. Au début ·'de l'éros né entre sa fille
et le jeune Edern, elle n'avait cessé de lui rebattre
les oreilles :. « Je ne veux pas de ce jeune homme.
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Je suis le fils de q-uiconque m'aime
Je suis brnussarde et je préfère m'en contenter. Ne
me crée pas des ennuis. Ne réveille pas en moi des
ressentiments »." Mais Solim ne comprenait pas
à quoi faisait allusion sa maman. Elle continuait
d'assouvir les épanchements de son coeur. Elle
et son ami, tous jeunes et accrochés au plaisir
libidinal. Ils se souciaient peu de leurs études et
des conséquences de la vie de libertinage qu'ils
menaient sans protection ni coït interrompu:
La vie coulait sans taches ni rides au domicile
de maman Salim, lorsqu'un soir, elle surprit
malencontreusement les échanges maladroitement
pimentés des deux tourtereaux.
Edern, je voudrais te tenir informé de l'arrêt
de mes menstrues depuis deux mois. J'en ai
parlé à une aînée qui m'a signifié que l'arrêt
des règles chez une femme est le premier
signe d'une grossesse. Mais elle a ajouté
qu'il faudrait faire un test de grossesse pour
la confirmation.
Quoi? tiqua Edern. Je ne veux rien entendre .·
ni rien savoir. Je ne t'ai jamais dit que je
désirais un morveux. Considère que je ne
suis au courant de rien. Espèce de salope.
14
Je suis le fils de quiconque m'aime
La prochaine fois, tu feras plus attention
à tes ardeurs sexuelles. Ma chère. Comme
tu le sais, on s'encourage à manger, mais
on assume individuellement l'indigestion.
Bonne chance, ma traînée.
Sur ces paroles, Edern tourna les talons. Il venait,
par ses propos, de rompre une relation qui, pendant
un an, leur avait permis de se délecter de délices
pour enfin en récolter le fruit. Charles Baudelaire,
"Les deux bonnes soeurs" dans Les fleurs du mal,
p.162.
Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs,
De terribles plaish~s et d'affreuses douceurs.
... Débauche aux bras immenses.
Lhomme n'est pas une gousse d'arachide ferme
qu'on peut décortiquer, afin de découvrir l'état des
grains. Salim n'avait jamais imaginé que l'amour de
son amant n'était pas sincère. Elle ne pouvait pas
sonder son coeur pour le lire. Elle s'était offerte avec
une foi naïve. Sourde. Aveugle. Insensible à tout
vent qui l'emportait sur le navire de l'amour.
La nuit fut pénible pour Salim. Le soleil qui devait
la soutenir -à cette occasion, s'était précipitamment
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Je suis le fils de quiconque m'aime
éclipsé. Toute seule, elle subissait, dans sa cage
nerveuse, les indélicatesses de sa maman. Une nuit
longue. Interminable. Trois chants de coq l'avaient
tirée de sa misère, Lapparition des rayons solaires
n'était pas une solution, tant les préoccupations
de Solim étaient profondes. Que faire ? En parler
à sa maman serait de l'huile jetée au feu. Trouver
une solution discrète auprès d'une camarade serait
un risque. Il fallait donc se donner le temps de
mûrir ses idées. Les peser. Les soupeser. Pendant
ce temps, maman Solim observait sa fille qui, en
quelques jours, avait fondu. Elle mangeait peu et
fuyait la compagnie de sa maman qui la recherchait
des yeux. Au quatrième jour, après la réception de
la nouvelle, maman Solim décida d'assumer ses
responsabilités en convoquant sa fille à une assise
confidentielle. A l'aube du cinquième jour, elle la
fit venir dans sa chambre. Elle feignit de ne rien
savoir.
« Assieds-toi, ma chérie». Solim prit place. Sans
hésiter. Sur le lit maternel. Tout près de sa maman.
Comme pour rechercher une quelconque chaleur.
L'atmosphère était lourde. La gravité du problème
Je suis le fils de quiconque m'aime
cherchait dans sa petite tête. Les mots. Les phrases.
Le ton approprié. Elle les cherchait délicatement.
Solim, de son côté, se doutait de quelque chose,
mais n'osait interpeller sa maman. C'était à elle
d'ouvrir la séance, puisqu'elle en était l'initiatrice.
Après un quart d'heure de réflexion; maman Solim
décida de briser la glace.
Depuis trois jours, mon intuition est agitée .
On dirait que tu as quelques ennuis. pe
santé peut-être ? Sentimentaux peut-être
aussi, je présume ?
Maman, je n'ai pas du tout d'ennuis liés à
ma santé ou à mes sentiments, protes'.:é
Solim déjà braquée. ·
Ma fille, ne s·ois pas sur le pied de guerre.
Réfléchis et sois surtout sage. Je suis ta
maman. La seule qui puisse te comprendre
et t'assister. A tous égards.
Solim commençait à pâlir. Les yeux inondés
d'une pluie lacrymale.
Dis-moi, ma fille. Et ton amoureux?
Maman, je n'en ai plus.
Et ton machin de Edern Tago ?
l:}e-G1me- --- -~1t--- -------A-Gette -question, .. Solim .. édata _ en_sanglg_t~, ]lle_
tière. D'ambiance glaciale. S'imposa. Maman Solim i}\ se jeta dans les bras de sa maman. Il faut assourdir
16 17
~ - ;...;·
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Je suis le fils de quiconque m'aime
les murs aux oreilles grandement ouvertes. Les
empêcher de capter cette confidence honteuse. De
désobéissance. De fille récalcitrante prise au piège
des lianes. Changer la langue de communication.
La discrétion. Elles en avaient besoin. Elle choisit'
de lui répondre dans la langue de Shakespeare.
He disappeared, mum. Sarry, my mum. I
desobeyed you. I had chosen to lead my life
stupidly without your view. I had ejfects
now and need your forgiveness. As my sweet
mother, you no go forget me. You must help
me. I need your help mum. I have difficulties.
Don't let me cried, my sweet mother. Yes,
I know you can. You have plenty wisdom
and knowledge. I have ta save the honnor
of our family. Child without father, it's a big
shamed. I beg.
Maman Solim avait fait la classe de Terminale
A. Sans quatre. Sans terminer. Et même sans
terminaisons. Elle avait remodelé ses compétences
dans la langue de notre deuxième maître de tutelle
coloniale. Elle décida d'y répliquer.
. Seriously. You told me right now that you
have no problem. Few minutes later you
18
Je suis le fils de quiconque m'aime
recognize that you have no tedium. What is
your problem now ?
Two months aga, I did not pass my menses . .
It means what ? You are not pregnant, I
think?
I don't know, mum.
Let me see. (Déjà, elle la tirait par la main
pour la mettre debout).
Fais voir tes seins.
Solim, la tête baissée, refusa d'obtempérer.
C'est un ordre, je ne plaisante pas. Je sais
que tu es enceinte et je veux une preuve.
Confuse, Solim dénuda ses seins. Les bouts et
les mamelons portaient déjà le voile de deuil. Après
auscultation de sa fille, maman Solim vociféra.
Tu es comblée à présent de la moisson de
votre champ, toi et ton laboureur ? Que
comptes-tu en faire?
Maman, je ne veux pas de ce _moineau. Un
moineau, ça va faire de ma vie un mur:
Pour y trouver plaisir à déposer ses nids. Je
rie veux pas être envahie si tôt.
Il fallait' y penser lorsque tu croquais le
fruit. Une pomme qu'on ne désire pas dans
la gorge, on l'écarte. De ses voies. De ses
19
.. ·.:
Je suis le fils de quiconque m'aime
déjeuners. De ses dîners. De ses activités
ludiques. Avec précaution. Préservatifs.
Contraèeptifs. Abstinence. Consommation
sèche. Sans eau. Sans liqueurs. Ni marqueurs.
Maman, aide-moi à me vider de ce sang.
Je suis très jeune pour avoir un morveux
sur le bras. En plus. Les railleries. De mes
camarades. De tout le village. Un enfant
bâtard. Sans père. Sans · origine. Sans
· repères. Ça ne laisse pas indifférent.
Un chien errant méconnaît le son de la
flûte de son maître. Ma voix résonnait
simplement dans tes oreilles. Sans effet. Te
voilà repue. Bien repue. Telle la femme d'un
cambrioleur. Les conséquences te ramènent
à la raison. A ta pauvre mère. Qui ne valait
pas un centime. La voix de ton amoureux
t'emportant sur les eau.x du déluge. Tu te
retrouves seule. Abandonnée. :Chorizon
assombri. :Cavenir épais. Il faut te secourir.
Tu ne veux pas te noyer. Pour toujours. Ta
mère. Celle qui se rappelle les douleurs de
ton enfantement. Elle sait que la vie est
truffée d'embûches. Ce que découvrent les ·
, yeux d'un vieillard assis, ne peut être connu
·~ d'un jeune debout. Ce que je voyais au bout
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Je suis le fils de quiconque m'aime
de votre relation, toi, tu ne pouvais pas
l'imaginer. Je vais t'aider. Je ne veux pas te
voir misérable. J'espère que la chaleur qui
te consume à l'instant te servira de leçon.
Toute ta vie. Dieu y pourvoira. God will
help us. But before my. help, I don't want to
see again that stupid boy in mj house. Isit
clear? Je connais un végétal. Vert. Sec. Très
efficace. Une tisane. Tu vas t'en débarrasser
à travers les menstrues.
A cette réplique, Salim réagit par l'affirmative.
Elle était pressée de recouvrir sa sérénité. Mais
ce que sa maman ignorait, c'est que l'écoulement
normal des menstrues et le saignement provoqué ·
sont deux situations non identiques. Le déséquilibre
naturel de lorganisme à travers les menstrùes
n'inquiète pas. Il est.sans danger, sans risque. Mais
l'avortement provoqué et clandestin s'accompagne
· de conséquences multiples. Infection. Stérilité. Au
pire des cas, mort de la jeune femme.
Deux jours plus tard, maman Salim avait réussi à
trouver la fameuse herbe. Elle en avait préparé une
tisane. Salim devait l'ingurgiter. Sans dôse prescrite.
Autant qu'elle pouvait. Deux jours s'étaient
21
Je suis le fils de quiconque m'aime
écoulés sans que Solim ne sente le moindre ma-
. laise. Il fallait recommencer le scénario. Une deuxième
fois. Une troisième fois. Le processus était
déclenché. Avec la troisième prise, l'organisme qui
avait résisté, au même titre que le foetus, avait lâché
ses nerfs. Solim saignait ce matin, comme prévu. Sa
maman était heureuse du déclenchement de l'écoulement
de sang. « Tu vois, tu seras bien débarrassée
de ce misérable. Je sais que ça va bien se passer » .
Solim sourit. Contente. Bientôt. Très bientôt. Elle
va retrouver sa quiétude.
Mais quand on s'improvise gynécologue et
convertit sa fille en fût pour avaler un volume
considérable de tisane non testée, on sexpose au
risque de la sacrifier en victime, en holocauste.
Solim était cette victime qui allait être sacrifiée. Le
saignement devenait abondant et maman Solim
voyait naïvement, en cette abondance, le signe du
suècès de l'opération. Elle apportait son soutien
moral et affectif à sa fille qui commençait à se
tordre de douleur.
Maman, j'ai mal. J'ai très mal aux reins. Au .
bas-ventre.
Beaucoup de courage ! Ce n'est qu'une
question de temps.
22
Je suis le fils de quiconque m'aime
Malgré ce soutien, Solim sentait ses forces se
vider. A petits coups. La matrone. La sage-femme.
Maman Solim ne parvenait plus à rien comprendre.
Malgré l'application du mauvais linge, le sang
coulait. A flots. En jet. Le lit de la maternité était
maculé de rouge.
Maman, mon souffle me lâche.
Tu ne trépasseras pas, ma fille. La victoire.
C'est pour les enfants de Dieu. Il suffit
d'être positif. Ne confesse pas le négatif.
Ne sais-tu pas que la vie et la ri1ort sont au
pouvoir de la langue ? Les Saintes Ecritures
te l'enseignent. Confesse plutôt le positif. La
vie. La victoire sur l'hémorragie. Au nom
de Jésus. La victoire sur la mort. Au nom de .
Jésus. Amen !
Maman, je suis vainqueure. Au nom de
Jésus. !'am a winner.
La timidité avec laquelle la fille prononça sa
phrase troubla la mère; Elle comprit que les choses
se compliquaient. Elle se résolut à conduire sa fille
au CMS1 du quartier. Il faut chercher un taxi-moto.
Accepter le premier perçu. Peu importe son état.
I Centre médical social.
23
Je suis le fils de quiconque m'aime
Chez nous où la jeunesse dépasse cinquante pour
cent de la popuiation, avec un taux de chômage
. élevé, le métier de conducteur de taxi-moto est
un métier-solùtion. La pratique, empruntée aux
Béninois, enjamba nos frontières à la faveur de
la grève illimitée lancée par les Gens d'en face,
en octobre 1993, après l'échec de la Conférence
nationale de 1991. Leurs objectifs. Faire feμ de
tout bois pour évincer le Baobab. Le déraciner. La
grève en était donc un. La faim. La soif. La mort.
A défaut, l'exil. La prostitution. Pour survivre. Le
Bao.bab, implanté depuis plus de trentè années,
était indéracinable"' COD I. COD II. COD III.
1
COD IV COD V ... Les Gens d'en face n'arrivaient
plus à coder chez nous. Tellement ils en avaient
marre. De l'immobilisme du Baobab. De l'échec
de leurs combines. De leurs divisions. De leurs
intérêts non conjugués. Il faut aller ailleurs. Sur un
autre terrain. Où on peut mieux combiner. Avec
les Blancs. Colmar. Marcoussis. Où on peut se
trouver aussi en terrain neutre. Ouaga I. Ouaga IL
Dù fiasco. Rien que du fiasco. Pendant ce temps, le
Baobab gagnait du temps et s'enracinait davantage:
Ces ramifications tombaient. A coups de mitrailles.
D'émeutes. D'agressions. Mais le Baobab était
toujours là.
24
Je suis le fils de quiconque m'aime
Cette période de vache maigre dépouilla les
hommes de notre capitale de l'orgueil d'antan. Ils
étaient volontairement décidés à faire tomber le
masque du « klaké », ce bureaucrate toujours tiré
à quatre épingles, méprisant les métiers manuels.
La capitale était plate. Inanimée. Morte. « La ville
ressemblait à une cité morte dont les habitants auraient,
soudainement, été aspirés vers un ailleurs
insondab~e ». Charles Debbasch, La succession l.i
d'Eyadema, p. 20. Les ménages! N'en parlons plus.
Tout était morose. Il fallait ranimer la capitale et
tout ce qu'elle contenait. Fonctionnaires. Artisans.
Chômeurs. Tous s'étaient lancés dans le métier de
conducteur de taxi-moto. Oléiya. Zémidjan. Un
métier international. Les Chinois. Les Togolais.
les Béninois, les Camerounais . .. Ranimer la vie.
La tuer quelquefois. Les « Zedmen » ou « Zem » ne
maîtrisent pas tous la conduite de la moto. La quête
de la pitance lexige. Devenir forgeron en forgeant.
Peu importe les conséquences. D'aucuns arrivaient
directement des villages environnants. Ils y retournaient
une semaine plus tard, pour nettoyer les
toiles d'araignée tressées dans leur maison en leur
absence. Les abords des boulevards bien éclair~s.
Les essenceries. Les maisons inachevées ou abandonnées.
Des maisons louées au prix des injections
25
Je suis le fi ls de quiconque m'aime
et des musiques des agents distributeurs de la maladie
la plus répandue chez nous.
Le Baobab, ancien militaire de l'armée française,
démobilisé et rentré dans son pays après la guerre
d'Algérie, crânait. Il voulait voir jusqu'où la témérité
des Gens d'en face conduirait le peuple. Tous les
s~rvices étaient morts. Les fins de mois mortes.
Les bourses des citoyens, mortes. Tout était mort.
Pourri. Décomposé. Les « Zedmen » n'étaient pas
les seuls tueurs de la République. Les Hommes d'en
face. Le gouvernement. Le peuple. Chacun, de son
côté, tuait à sa manière. Dans cette atmosphère de
tuerie permanente, maman Solim avait immolé sa
fille. Elle a rendu l'âme juste au moment où le taximoto
se garait devant le CMS. Le corps inerte fut
détaché de la moto duquel suintaient les dernières
gouttes de sang de celle qui s'était sacrifiée sur
l'autel de sa jeunesse.
La deuxième vo1sme de maman, Akos, avait
elle aussi enterré son souffle. Elle avait un fiancé
en Europe. Elle ne voulait en aucun cas se priver
du bonheur que lui laissait miroiter son prétendu
fiancé vivant en Europe. Ce qu'elle savait, cest
qu'elle devait le rejoindre. Quand ? Elle l'ignorait.
26
Je suis le fils de quiconque m'aime
Le temps qui passait n'altérait pas son espoir.
Entre bonheur à venir et plaisir immédiat, le choix
était clair. Le fiancé européen ne pouvait pas lui
donner du plaisir charnel. Le corps d'Akos, tout
frais et bon à déguster, attirait comme un aimant
des consommateurs qui n'estimaient pas goûter
ce plat pour le plaisir. Akos, pour sa part, pensait
juste disposer d' « un fiancé roue de secours » qu'on
n'aime pas vraiment ou qu'on accepte juste pour le
.vl aisir de ·la chair. La roue de secours donnait du
plaisir qui n'équivalait pas le bonheur qu'elle aurait
si elle réussissait à rejoindre le fiancé européen.
Elle refusait de bâtir sa vie sur du sable mouvant.
Sa relation avec la roue de secours. Elle préférait
tricher d'un côté comme de l'autre. Elle torturait
Monsieur roue de secours qui, apparemment,
était tombé amoureux d'elle. De son côté, le fiancé
européen n'était pas un ange. Mais il ne doutait pas
de la fidélité de sa fiancée.
La prière de Monsieur roue de secours, toutes
les fois qu'il couchait avec Akos, était de parvenir à
lui faire porter un embryon. Sa prière fut exaucée
et Akos tomba enceinte au moment même où les
coups de fil et les mandats du fiancé européen se fai saient
rares. Cependant, celle-ci, obsédée par l'Eu-
27
.-• ~ ..
Je suis le fils de quiconque m'aime
rope, avait rejeté la proposition de Monsieur roue
de secours qui souhaitait que naisse l'enfant. Elle ne
recueillit pas l'assentiment de son amant. Elle veut,
elle aussi, voyager. Aller en Europe. Construire son
bonheur. Loin du train-train quotidien de chez
nous. Le foetus qu'elle portait serait un obstacle.
Elle venait de recevoir par Western Union un mandat
du fiancé européen. Cela ne pouvait pas mieux
. ,; tomber. Elle s'empressa de se rendre chez un méde-~
cin gynécologue pour évacuer, le plus tôt possible,
·-:::-:~
:,. l'indésirable. Le temps pressait parce que c'était à
deux mois des vacances. Le fiancé européen avait
annoncé son intention de revenir au pays pour y
passer les vacances. Il l'avait quitté depuis cinq ans.
Le gynécologue, cet homme qui reçoit ses honoraires
en nature avant ceux en argent, avait posé
les conditions préalables à l'opération. Akos n'avait
pas le choix. La mort dans l'âme. Elle avait accepté
et rempli les conditions. Elle se disait que seules
trois personnes étaient au courant de sa situation,
de ce qu'elle a entrepris, de son initiative. Elle. Le
médecin. Monsieur roue de secours. Après l'opération,
elle eut un léger vertige. Elle en parla au
médecin qui la rassura : ~< C'est rien. C'est la position
que vous avez adoptée dans le lit». Confiante,
28
j,
11.
1
r.li.·;. 1·
,il
~li i ~:
!1 :·..~ -.·:.
t;f
Je suis le fils de quiconque m'aime
elle rentra chez elle, s'empressa d'annoncer à Monsieur
roue de secours la fin de leur liaison et la
destruction du fruit de leur amour. Celui-ci reçut
froidement la nouvelle. Il en fut déçu. Dans la nuit
profonde, Akos fut tenaillée par des douleurs au
bas-ventre. Telle une mère en travail, elle hurlait,
roulait d'un coin à l'autre de sa chambre. Le saignement
se déclencha, puis s'accéléra. Son cul pissait
du sang comme une vache égorgée. Elle tenta de
joindre son médecin en vain. Celui-ci était ïnaccessible.
Au petit matin, Akos fut retrouvée morte,
le corps gisant dans un lac ensanglanté. Les yeux
hagards.
, I.:amour. Un "monstre assassin': Il éparpille cervelle,
sang et chair. ;,:
29
2
Mais moi, foetus abandonné dans le sein de ma
mère par un salopard de père irresponsable,
puis devenu ·enfant né et abandonné par ma mère
qui prétexte l'absence de moyens pour m'élever, ,
je me réjouis et remercie mon Dieu de m'avoir f
i accordé un sort préférable à celui des indésirables ;2·
évacués et des enfants nés handicapés. Ces derniers,
quoiqu'en vie, ne jouissent d'aucun bonheu.r. Leur
misère sur terre n'est que le prolongement · des
souffrances que leur maman leur aurait infligées
lorsqu'ils étaient foetus. Ils ont été soumis à dès
tortures de . ces bombes · chimiques de toutes
sortes ingurgitées par leur maman avec l'intention
de les excréter. Comme quoi, ils subissent les
conséquences de leur entêtement. Ils auraient cédé
,. aux exigences de leur maman qu'ils ne seraient pas
:j' _____ __ v~~us dans ce monde où il; vivent l'enfer. Toujours
, dép~~;;ts-desaülrës:-Etjusqu'à quand?« I.:enfer, .
c'est les autres. » Sartre. Huis clos. Nos rapports avec
31
i~
Je suis le fils de quiconque m'aime
autrui sont viciés, alors l'autre ne peut être que
l'enfer. A partir du moment où une grossesse n'est
pas désirée par les partenaires, les rapports entre
les trois protagonistes deviennent tendus. ünfer.
J'ai eu un ami, Manu. A huit ans, il continuait
d'aller à quatre pattes et vivait avec sa grand-mère
au village. La maison n'avait pas de latrines. Pour
déféquer, il se rendait seul dans un champ non loin
de la maison. Il lui était impossible d'éviter d'autres
déchets déjà déposés au sol par des hommes. Il
revenait souvent le corps enduit de ses propres
excréments et de ceux des autres. Il prenait ses
repas à la convenance de grand-mère. La soif,
la faim et la nudité étaient du lot de son calvaire
quotidien. Encombrant depuis les entrailles de sa
mère, il l'était tous les jours, les mois et les années
qu'il avait vécu chez sa grand-mère maternelle,
puis chez son grand-père paternel, d'où on ramena
son corps inerte un beau matin.
Mais moi, enfant abandonné dès le premier jour
de l'accouchement, je me réjouis d'avoir mes cinq .
sens et mes quatre membres. Tous en bon: état. Je
n'en veux pas à mes géniteurs biologiques. Ni à ma
mère ni à mon père. Je sais qu'en Europe, il y a des
<"'
32
Je suis le fils de quiconque m'aime
mères porteuses et des donneurs de sperme. Les
enfants issus de ces différentes facettes de l'adoption,
qui ne dit pas son nom, une fois devenus adultes,
ne connaissent pas leur histoire. Même s'ils la
connaissent, ils n'en font pas un problème. Je veux, '··'
comme eux, devenir le fils de quiconque m'aime.'t;'.;'
Je ne parle pas, comme un égoïste, seulement en
mon nom personnel. Je parle au nom de tous les
enfants abandonnés de différentes manières et
accueillis · par les services de différents centres
dans le monde entier. Il y a mille et une manières
d'abandonner un enfant. Les parents qui reculent
. devant leurs responsabilités, refusent d'assurer les
besoins élémentaires de leurs enfants, manifestent
implicitement l'abandon de leur progéniture.
Et nos métis ? üsclavage, La colonisation. Ils
nous les ont offerts. Des jeunes filles violentées,
violées. La négresse était bonne à coucher: Rien de
plus ! Le fruit de ses entrailles ! S'il advenait qu'elle
en porte ! Rien de normal. Il est un second cadeau
qui couronne ses ébats sexuels. Même si elle en était
privée. Au temps colonial, les métis abandonnés
venaient au monde sans le consentement de la
négresse. Objet de défoulement sexuel, elle était
la proie qui payait le lourd tribut de sa féminité.
33
Je suis le fils de quiconque m'aime
üsclavage, qu'il soit externe ou interne, avait
disséminé les Noirs . à travers toute la planète.
Voltaire évoque les plaintes du nègre de Surinam.
Candide. Lesclavage interne avait généré des fils
adoptifs par amour. Mawouhwôe, esclave acheté
au nord du pays, était devenu frère et cohéritier de
Komlagan. ];Esclave. Félix Couchoro. Un fait banal
de l'histoire de notre pays nous apprend qu'avec
lès élections de 1958, des citoyens du sud, qui
avaient pour locataires des citoyens du nord, leur ·
avaient affecté des noms du sud dans l'intention de
remporter les élections. Cooptés ou adoptés ? Cela
n'avait pas d'importance. Ils sont devenus citoyens
du sud après les élections, et définitivement. Leurs
racines identitaires noyées dans celles d'autrui.
· Aujourd'hui, le Blanc n'est plus colon. Pas ouver~
tement. Il vient chez nous en expatrié, en touriste.
Les.négresses de chez nous, ça adore l'étranger. Ça
~ putasse comme des chiennes errantes dans nos rues.
Ça s'offre à vil prix. Si c'est avec un monsieur qui
sort de l'ordinaire, ça s'accroche. Ça va même voir
marabout pour ça. Ça se croit désormais au-dessus
de la mêlée avec ça. Ça devient arrogant, se croit au
quatrième ciel. Ça entre. Ça sort. Ça piétine. Ça fait
«_ du m'as-tu vu». Tout autour, ça murmure. Elle fait
34
Je suis le fils de quiconque m'aime
de sa vie ce qu'elle veut. La famille. Ça encourage là
vie de débauche parce que ça rapporte. Ça délivre de
la misère. Lextraordinaire, ça paie pour du plaisir et
non pour devenir père. Ma biche, emportée par la
belle vie, ne se soucie pas du·fonctionnement de sa
féminité. Ça mange. Ça boit. Ça festoie. Dans tous
les sens. La vie, elle est vraiment belle. La beauté.
Lenvers. La laideur. La cruauté. Ça se succède. ~
Et puis. A quoi s'attend-on quand, jeune, on est
tout le temps dedans ? Hein ! Et puis. Et puis up
beau jour, le soleil s'obscurcit. On se rend compte
que ça héberge un embryon. Lextraordinaire s'en
moque. Ça pond un mulâtre abandonné. Le petit
malheureux vient dans ce monde affectueusement
handicapé. On peut bien arrondir les angles de sa
vie, non ? Si parallèlement à son ordinaire, on se
tape un extraordinaire. Genre pédophile ou papi un
peu. Tu vois. Pas au coude inflexible. Ça libère sans
calcul. 1, 2, 3, 4 ...
..Jr..La polyandrie s'érige dans nos sociétés dites
modernes. Pouah ! Ça pue et ça pue encore. C'est
légitimé par une jeunesse en mal d'amour. Et ça
se gère. Deux. Trois. Quatre. Mecs. C'est la vie
de civilisées. On se les tape. Une young lady. Une
fraulein, disons. Ça sait gérer. Câlins par-ci. Bisous
35
Je suis le fils de quiconque m'aime
par-là. Mon chéri. Mon coeur. Ça dribble. Ça pète
des fable s. Ça pisse même de gros mensonges pour
calmer les branquignols. Ça n'arrive pas souvent.
La bonne gestion. Il . est des mauvais jours ou on
circule sur la tête parce que rien ne marche. Et là, les
branquignols, tous éveillés. On devient une traînée
qualifiée. Une journée exceptionnelle. Mention très
honorable avec félicitations des dégustateurs. On
est athlète. La gigolette. Ce jour-là. On se fait deux.
Trois mecs. On se les tape. Un robot vachement
sexuel. >'>
On veut se faire belle. Porter le super hollandais.
Le basin riche. Les bijoux en or massif. Meubler
l'appartement loué ... Meubler l'appartement clos.
Ce jour · athlétique miroite les recettes. On est
contente. 60 000. 80 000. 200 000. 600 000 ... On
déguste goulûment l'eau boueuse des benêts. Elle
se mue en boule. Et l'auteur ? Elle n'en sait rien.
Mais on l'attribue au plus jeune de ses amants. Il
n'est pas intéressé. « Je ne suis pas seul. Va voir les
autres». On évite la grande honte. On se contente
d.e porter toute seule la charge. Les parents
rechignent. On n'y peut rien: Dieu, lui, est juste. Il
n'y a rien de caché sous le soleil, a dit Ecclésiaste.
[accouchement. Ce moment fatidique! De réalités.
36
I·
l :k #l'f·
Je suis le fils de quiconque m'aime
De révélations. Lenfant, lui, n'est pas boue1,1X. Il est
limpide. Clair. Sans l'ombre d'un doute sur le vrai
père. Il vient au monde. Il est n:iétis. Le prétendu
père est introuvable. Le nouveau-né est, depuis le
sein de sa mère, abandonné.
Plusieurs younger sisters traînent des enfants
abandonnés de leur père. Moi, enfant abandonné .
dès le premier jour de ma naissance et recueilli
au centre, f adresse mes sincères félicitations à ces
jeunes mères qui ont gardé leurs enfants au lieu
d'en faire cadeau à des lieux obscurs. Cependant,
je me propose de partager une réflexion avec les
jeunes femmes. Qu'elles ne se fâchent pas. C'est
un enfant abandonné qui parle. Il n'a fait aucune
expérience dans le ventre de sa mère. Ni dans ce
monde. Lenfant consolide-t-Ü les relations dans
un couple, s'il n'est pas manifestement désiré par le
conjoint ? [absence de la prise en compte du point .
de vue de l'un ou de l'autre des conjoints aboutit à '
la naissance des enfants abandonnés.
37
3
. . -;.)
Moi, enfant abandonné dès le premier jour
de ra·cé:ouéheinent: /ai vécu dans u_n centre
d'accueil célèbre d'enfants abandonnés où mes amis
et moi attendions, chaque jour que le Seigneur fait,
nos parents, papa et maman. C'est dans cet esprit
d'attente perpétuelle que nous étions préparés,
petits et grands. Des parents qui n'arrivaient
jamais. Et pour certains responsables des ce_ntres,
cette situation est une aubaine. Ils greffaient leurs
intérêts sur notre dos chez les bailleurs de. fonds
. ou partenaires. Avec la routine dans le centre qui
ressemble à un camp militaire, avec des ordres et
des actes mécaniques, on finissait par se lasser d'y
vivre. Certains amis plus âgés devenaient agressifs,
manifestant ainsi leur désir de regagner une famille.
Moi, enfant abandonné dès le premier jour de
l'accouchement, de la génération intermédiaire
des enfants abandonnés du centre, j'attendais aussi
39
Je suis le fils de quiconque m'aime
impatiemment ma famille. Mon âme manifestait,
chaque jour qui passait, cette envie de changer de
statut, de vivre dans une famille, devenir un enfant
normal qu1 sent et profite de la chaleur familiale.
Tous mes amis qui avaient eu la chance de trouver
une famille, avaient brusquement changé. Ils ne
voulaient plus, après quelques jours de contacts,
vivre au centre. Et moi, je me demandais, toujours
dans l'attente, à quoi ressemblait la vie en famille.
Mon désir, c'était de devenir, tout comme tous mes
· . ,~ -~;-__ amis qui attendent, le fils de g_uicongue m'aime.~
''/'
>J
Le centre d'accueil. Un paradis ? Un enfer ?
Sur terre. Le centre, s'il n'est pas un lieu idéal pour
élever un enfant, il fest pour l'accueil des enfants
abandonnés. La mère superviseuse, de son regard
d'aigle, maîtrise tous les mouvements dans le
centre. Les entrées et les sorties. Les contacts et
les séparations. Rien ne lui échappait. La rigueur
qu'elle imposait à tous a fait de tous les employés,
voire des enfants recueillis, des automates. Tout est
programmé et doit se dérouler à l'heure convenue;
Un défi qui sort de. l'ordinaire de l'Africain, mais
qui suscite de l'admiration et donne une renommée
au centre. Les mamans amazones, formées à cette
rigueur, préparaient tout à temps. Petit déjeuner.
40
Je suis le fils de quiconque m'aime
Déjeuner. Goûter. Dîner; Et même la sieste et le
coucher le soir, des enfants recueillis, sont programmés.
Le centre, c'est aussi le lieu de formation hygiénique
aussi · bien pour les enfants que pour les
mamans amazones. A la différence des enfants
ordinaires qui défèquent en désordre, les couches,
les gueules grandement ouvertes avalaient tout
ce que rejetait le corps de ces enfants initiés à
l'hygiène: se laver les mains avant de manger, ne pas
jouer dans le sable,récupérer automatiquement les
déchets ambulants, etc. Tout est mis en oeuvre pour
faire de ces enfants des hommes moins saligots que
ceux qui courent nos rues qu'ils transforment en
poubelles.
Le centre, un paradis qui fait rêver les âmes innocentes
dans les gazouillis matinaux., aux confins
des jardins garnis de fleurs et de moult objets de
divertissement érigés. D'autres, en métal et plastiques
confondus, dormaient sous un hangar qui
sert de champ de_ course. Nous, enfants recueillis,
sommes des enfants amazones formés au rythme
des activités du centre. Un peu, des adultes en
miniature. Nous volons de nos propres ailes dans
41
Je suis le fils de quiconque m'aime
le cadre de certaines activités. Allez ! Au lit. Les
séances de toilettes après le petit déjeuner. Sur les
pots pour enfants, nous essayions de soulager nos
ventres repus. Bouillie à la farine Vie Vitale. C'est
vital. Ça faisait même avaler de la salive à nos marraines.
Lorganisme humain nest pas un automate.
On ne l'oblige pas à sexécuter tant que l'envie ne le
prend pas. Nous nous asseyions sur nos pots sous .
le regard contrôleur de celle qui nous donne l'impression
d'être la cheftaine des amazones. Nos ca- ·
prices denfants et quelquefois d'enfants agités qui
se taquinent, une fois assis l'un près de l'autre, nous
amenaient à nous repousser ou à nous griffonner.
Les cris fusaient de tous côtés. La cheftaine, d'un
ton sec, ordonne à Grâce, à Merveille ou encore à
Gervais, à Kossi. .. d'aller à l'autre_ bout de la salle.
Alors se déclenche uri spectacle merveilleux que
nous donnons au rythme de la musique livrée par
nos pots. Dans leur mouvement, nos chevaux violentaient
la quiétude du sol avec qui ils communiquaient.
Ils nous conduisent à destination avec
des cavaliers de circonstance, nos fesses, sans grincement
de dents. Elles sont soutenues et soulagées
par les embrayages qui accélèrent la conduite. Aù
cours du voyage, nous versons à nos montures des
frais en liquide ou solide.
42
l
Je suis le fils de quiconque m'aime
L'heure de la sieste, après le déjeuner, est une heure
de pointe. Petits et grands se bousculent dans les
escaliers. Nous sommes habitués à ces refrains qui
fusent de tous les lèvres : « les grands en hàut ».
Tous ceux qui vont à deux pattes parmi nous sont
des « grands ». Peu importe l'âge. Ils sont habitués
à s'agripper aux rampes des marches comme des
· mange-mil. Sans le moindre ronchonnement; ils
avalent le~ escaliers avec une vigueur inimaginable,
vu leur âge. Ceux qui vont à quatre pattes ne sont
pas exempts de ce sport quotidien. Le soutien
qu'ils reçoivent des amazones est leur déplacement
du réfectoire au pied des marches. Ils offrent, eux
aussi, aux visiteurs, un spectacle extraordinaire.
Du sport ! Pour ces enfants dont l'âge varie entre
six mois et trois ans.
Le centre est spirituellement soutenu par la
Vierge Marie qui intercède pour nous, enfants: .
abandonnés, auprès de son fils Jésus et de Dieu
le père. On nous apprend des cantiques . . J'aime
particulièrement« Mon coeur est dans la joie». Un
cantique qui me réconforte, moi enfant abandonné.
Jésus est mon roi. Il est tout pour moi. Voilà pourquoi
mon coeur est dans la joie.' Toujours dans la joie.
On nous fait faire des prières, surtout au début de
43
Je suis le fils de quiconque m'aime
nos repas. « Maman Marie, priez pour nous ». Le
réconfort moral et social, même s'il est aussi rare que
le pet d'un coq, représente un indice qui laisse croire
que de bonnes volontés pensent à nous. Quelques
associations de bienfaisance opèrent leur passage
au centre pour une courte séance de divertissement
au son de tam-tams et de chants. Au centre, la vie
est plutôt sérieuse. Nous ne sommes pas habitués à
l'ambiance. Les séances de tintamarres nous laissent
froids. Et nos regards inquisiteurs ne perçoivent
i pas nos visiteurs qui n'imaginent pas le drame.qui
couve au fond de notre âme d'enfants abandonnés.
Les enfants abandonnés, l'Afrique se réveille.
Madame Pasteur Abitor Makafui. Sa chanson.
« Dévio lé kpadomè » (Les enfants sont dans la
rue). Elle veut apporter sa pierre à l'édifice en vue
d'un meilleur monde pour les enfants abandonnés.
Recueillir un enfant abandonné sous son toit est une
oeuvre de charité. Cette oeuvre n'est pas seulement
spirituelle. Elle est aussi sociale. Elle participe de
l'édification d'une société, d'une nation. Recueillir
un enfant abandonné, c'est lui donner la chance de
redevenir un enfant « normal», «légitime», qui va
grandir dans une.famille; c'est lui donner la chance
de se «dénaturaliser».
44
Je suis le fils de quiconqué m'aime
Lorsque l'un d'entre nous venait à trouver
une famille, c'était la joie pour l'heureux élu et
la désolation sur le visage de ceux qui devaient
encore attendre. Attendre encore ? Pour combien
de temps ? Une. Deux semaines. Un mois. Un
an. Deux ans ? Quelle que fût la durée, l'attente
devenait longue et la vie au centre insupportable.
Au moment où le lauréat savourait les premières
chaleurs c).e la vie familiale, ceux qui attendaient se
sentaient frustrés. La vie est ainsi faite. Quelques
jours de visites et de contacts assidus suffisent pour
que l'enfant abandonné renonce ouvertement à
son ancien statut d'interné. Il semble revenir de
très loin. Il veut étancher sa soif maternelle, voire
parentale, qui lui aurait manqué depuis le premier
jour de sa naissance.
45
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4
Emus, nous l'étions, nous qui étions toujours
au centre lorsque nous recevions la visite de
nos aînés qui avaient vécu au centre avant nous et
vivaient à présent dans une famille. C'est surtout
lors des fêtes de fin d'année, en particulier le Noël.
Ils venaient les bras pleins de cadeaux, partageaient
leur joie d'enfants épanouis et aussi d'enfants qui
restaient attachés à leurs repères d'enfants autrefois
abandonnés. Epanouis ! Oui. Ils l'étaient du vivant
de leurs parents. Du vivant de ceux qui ont accepté
qu'ils deviennent leurs fils.
Il me revient l'histoire d'un aîné arrivé au centre
la veille de Noël, en compagnie d'autres compères.
Dans le visage des uns se lisait la joie de ,;,ivre. Mais
son visage à lui, Komlangan Klutse, était pâle et
triste. Quelques minutes d'échanges avec nous et la
soeur directrice l'avait retiré du groupe, préoccupée
par son état. Plus tard, il nous a été rapporté que
47
Je suis le fils de quiconque m'aime if
Komlangan Klutse éta;t à nouveau enfant ahan- ~
donné, même s'il était cette fois-ci majeur. Triste sort '
d'enfant abandonné. Komlangan était légalement
adopté par une richissime dame de la côte, l'une
de ces dames ayant fait, dans le passé, la fierté de
notre pays. Elle avait vécu pendant des années,
sans le moindre espoir, malgré les offrandes et
sacrifices sarcastiques recommandés par les oracles
et le déploiement de différentes méthodes des
magiciens de la thérapie moderne. Elle vécut sans
progéniture. Un jour, il lui vint à l'esprit d'adopter
un enfant abandonné qui sera plus tard l'héritier de
ses biens. Les biens, elle en disposait. Des terrains,
des maisons, etc. Il était impossible d'en savoir le
nombre exact. Il y avait même un intendant qui
s'occupait de la gestion et de l'agrandissement de
ce patrimoine, et qui profitait de sa position pour
s'enrichir. Une multitude de comptes en banque
· bien garnis venait corser ce patrimoine.
Lenfant abandonné, Komlangan, ne pouvait pas
mieux tomber. Il avait, dès les premiers jours de
son intégration dans la famille Klutse, oublié sa
· situation d'enfant abandonné. Tant il était entouré
de tous les soins; aussi bien des cousines et cousins
qui occupaient le domicile de maman Komlangan,
48
Je suis le fils de quiconque m'aime
que des visiteurs. Komlangan, aux y~ux de Félicia,
« sa maman », était un oeufqu'il fallait entretenir
au mieux pour ne pas le casser doublement. Le
casser psychologiquement, puisqu'il était fragile en
tant qu'enfant abandonné. Le casser socialement
en faisant de luiuri « enfant gâté », un délinquant,
en le protégeant ou en étant à ses soins et en se
pliant à ses caprices. Elle voulait faire de lui un
homme, un vrai homme qui sera plus tard utile à
la société": assurer son éducation avec rigueur et
son instruction au prix de n'importe quel sacrifice . .
Komlangan était heureux et maman Félicia l'était
également. Elle était heureuse d.e conduire son
enfant dans les centres de loisirs. Pour des castings,
la natation, la restauration, le shopping, etc. Ce
bonheur intense et immense, Komlai1gan le croyait
permanent. Il ignorait les bévues 'des .· familles
africaines au suJet des liens de sang. « S'il n'y a rien,
la loi dort », dit-on souvent. En Afrique, l'enfant
adopté est un rejeton d'ailleurs. Le legs de . ses
parents adoptifs, en cas de décès, est disputé par
leurs cousins, tantes, oncles ... Il n'y a aucun droit
de regard. Maman Félicia étant vivante. Les jours,
les semaines, les mois puis les années passaient. La
vie, dans sa maison, était sans difficultés. Le jeune
Komlangan, insouciant, grandissait dans la gaieté,
49
'
Je suis le fils de quiconque màime
sous l'oeil vigilant, admirateur et comblé de maman
Fflicia: Son cursus scolaire s'accomplissait sans
tache. A vingt-deux ans, il préparait son master.
Un après-midi chaud et torride. Alors que
Komlangan était en train dé suivre des cours sur la
gestion des finances, il reçut un coup de fil anonyme
annonçant l'admission de Félicia dans une clinique
. internationale de la place. Il transpira chaudement
comme un veau qu'on conduisait à l'abattoir. Puis
il s'excusa auprès de son ami avant de quitter la
salle : « Excuse~moi, Crépin, j'ai reçu une nouvelle
qui ne me permet plus de suivre le cours. Je dois
m'en aller ». Crépin était aussi un enfant adopté
avec qui Komlangan était copain. Ils évoluaient
ensemble et partageaient souvent leurs angoisses.
Leurs joies. Sorti de la salle, Komlangan se précipita
sur sa moto qu'il aurait voulu métamorphoser en
oiseau volant.
Dans la rue, les autres motocyclistes l'engueulaient
par endroits à cause de sa méconduite. Ils ignoraient
ce qui lui arrivait :« Oh toi jeune homme, tu veux te
tuer ou quoi? Qu'est-ce que t'as comrrie problème à
ton âge ? C'est ta copine qui te tourne la tête ou elle
te rompt le coeur ? Écoute, si tu meurs, elle n'aura
50
t
Je suis le fils de quiconque m'aime
au'à se tailler un autre ». Toutes ces interpellations
! n'intéressaient guère Komlangan. Il était devenu, en
cette circonstance, un malentendant. Il sè faufilait
parmi les véhicules, violait systématiquement
les feux . tricol01es sur son passage. Tous ceux
qui assistaient à ce scénario pensaient au déambulement,
à un début de folie. C'est dans cet état
de désemparement psychologique que Komlangan
parvint à la clinique. Maman Félicia était admise
aux urgences. La salle était interdite d'accès. « Mon
Dieu ! s'exclama Komlangan, fais en sorte que
maman ne décède pas. » Trop tard ! Cette prière
ne parvint pas aux oreilles du Dieu de miracles. La
porte de la salle des urgènces grinça des dents, puis
s'entrebâilla. Le médecin se présenta et demanda la
famille de Félicia. Deux hommes se précipitèrent :
l'oncle de maman Félicia et Komlangan ...
Je suis son fils. Dites-moi, docteUr, qu'est-ce
qui arrive à maman ?
Il n'est pas son fils, rétorqua l'oncle.
Comment ça!
Je dis bien que tu n'es pas son fils. Ce n'est
pas Félicia qui t'a engendré. Tu n'es pas de
notre famille.
51
Je suis le fils de quiconque m'aime
Le docteur, abasourdi, n'en revenait pas.
Trêve de dispute. Je vewc le fils de madame
Félicia.
Docteur, c'est moi, répondit Komlangan.
Je ne vais pas passer par quatre chemins.
· Sois fort et courageux pour accueillir la
nouvelle. Il faudra aussi que tu t'armes pour
surmonter les difficultés éventuelles d'après
maman Félicia. Elle n'est plus.
A la tombée de cette triste nouvelle, l'oncle
esquissa un sourire narquois du coin des lèvres.
Une haine couvait déjà en lui contre ce garçon. Cet
usurpateur à qui il ne comptait pas laisser les coudées
franches dans la gestion du patrimoine de maman .
Félicia. Les larmes aux yeux, Komlagan rentra au
domicile de Félicia où il s'effondra dans un fauteuil
au salon. Déjà, à la clinique, sa stigmatisation .
avait commencé. Il était interdit de s'approcher du
corps. A la maison, des dispositions étaient prises
par une tante de Félicia pour l'empêcher d'accéder .·
à la chambre de maman. La porte était verrouillée. •
Tonde de Félicia r~vint à la maison âprès qu'il a ·
· transféré le corps de maman Félicia à la morgue.
Une réunion familiale fut tenue. dans la journée. Il
fut décidé que maman Félicia devrait être inhumée
5~
Je suis le fils de quiconque m'aime
une semaine plus tard. Personne ne se souciait des
besoins de Komlangan, cet étranger profiteur qui
voulait se tailler une place dans cette famille. Cet
indésirable n'héritera rien de Félicia.
L'héritage est une peste. Komlangan ne !entendait
pas de cette oreille. Il a son avenir devant lui.
Il pouvait construire de ses propres mains son
empire. Pour lui, l'héritage n'est pas une peste. Il
l'est pour les paresseux. Il fallait prou vèi qu'il n'était
pas un sagroe_hyte. Il n'était pas une sangsue qui
vivrait accrochée aux biens de la défunte tel que
cela se manifestait sous ses yeux. Il exprimait son
désintéressement à toutes les agitations autour de
l'héritage de sa maman. Il se réfugiait chez son ami
Crépin le jour et revenait la nuit« clandoter », dans
une maison qui n'était plus la sienne.
Il n'était pas associé aux préparatifs. Le remueménage
dans la maison se faisait en son absence.
Une absence à la fois psychologique, parce que
Komlangan ne se considérait plus membre de la
· famille Félicia, et physique pour alléger de façon
circonstancielle sa douleur. Une semaine plus tard,
sans un jour de plus, maman Félicia était conduite
à sa dernière demeure. Les funérailles étaient
53
i·,'.~,/ll:.,· Je suis le fils de quiconque m'aime
grandioses. A la hauteur et à l'image de la défurite. ,Î'f l
Komlangan n'avait que le soutien d~ son ami, '.~~
Crépin, frappé par sa marginalisation. La famille
de Félicia n'avait pas daigné lui offrir l'uniforme
àes funérailles. C'était un inconnu.
54
5
Moi, enfant abandonné le premier jour de
ma naissance. Le sort de Crépin. rami de
Komlangan. Un enfant ab<1.ndonné pas comme
nous autres. Son abandon est partiel. Un crétin de
père, pour qui la vie amoureuse ne rimait pas avec
la vie de couple, avait pris la poudre d'escampette
pour se réfugier on ne sait dans quel monde
: .'.: amphigourique. Dame Magui avait connu, dans
sa condition de truie abandonnée, la bienveillante
attention de monsieur Click, infirmier d'Etat, qui
se léchait toujours les babines à chaque fois que le
Ciel plaçait Da Magui sur sa route. Mais il n'avait
jamais eu la chance d'attirer le regard de cette
dernière. Le bruit courut dans le quartier Malkong
que Ma gui àttend;üt un enfant. Son amant était en
· cavale. Crépin, abandonné depuis le ventre de sa
mère, n'était pas conscient de la misère humaine
d'un être ab.andonné. Toccasion fait le larron, mais
le larron fait aussi l'occasion. Ce qu'on aime, on le
55
.i,· · Îl- .P. Je suis le fils de quiconque m'aime ·i
mange sans se soucier des croûtes. Monsieur Click ·
était décidé à ~llumer la flamme de l'amour dans le !
coeur de la conquête naguère braquée. Il comptait
échanger sa générosité contre l'amour de celle ·
qu'il a toujours enfouie dans les décombres de son
organe ventriculaire. Monsieur Click n'avait pas
tort de multiplier ses actes intéressés. Abandonnée,
Magui avait besoin d'un soutien chaleureux :qui la '
rassurerait et rassurerait de même le fruit de ses
entrailles. La chaleur qu'elle produîtdans la détente
participe de la sécurisation du foetus.
<< Pourquoi ne pas accepter ce monsieur que'.
j'ai toujours repoussé ? s'interrogea-t-elle, un joui
dans ses réflexions. Il est sincère et se montre
affable malgré mon état et toutes les turpitudes
que je lui ai infligées. Il vaut mieux se savoir aimé
ue d'aimer. Je dois, pour la survie de mon foetus;
et de la mienne, rendre à ce monsieur la pièce
de sa monnaie » . Les réflexions du double de D~
Magui avaient réconforté et métamorphosé sop'
personnage physique. Elle décida d'accueilH
autrement et dorénavant celui qui manifestait s
volonté d'occuper légalement le vide intérieur e'
extérieur qui l'emplissait et l'entourait. Monsieti,
Click, célibataire, avait toujours rêvé, depuis de,
56
;;ij
Je suis le fils de quiconque m'aime
lustres, de se dévêtir du manteau de célibat avec
le oui de celle qui envahissait, jour et nult, son
âme. Il avait toujours paÜenté dans un optimisme
béat. On dit souvent que celui qui tend la main ne
se lasse jamais. La patience cultivée et sans cesse
renouvelée chez Click avait merveilleusement fait
tomber la muraille de résistance féminine que
Da Magui avait bâtie autour d'elle. Un moment
fatidique._Un moment de forte clameur intérieure.
Click était superbement heureux. Il avait: réussi à
décrocher le oui de cette darne qu'il a convoitée
des années· durant. Elle a accepté de l'épouser. La
nouvelle vrilla tout son corps. Dieu est grand~
Dieu est miséricordieux. Allah Akbar. Il décida
dëtancher légalement sa soif. Il remplit, les jours
suivants, et avec empressement, les conditions
traditionnelles et modernes pour un mariage
civil et religieux. Crépin était donc né sous le toit
de mon.sieur Click. Il est né dans des condition:;
normales. · Il est l'enfant dont l'abandon n'est pas
ressenti. Il a évolué sans complexe. Monsieur Click
ne mettait pas de différence entre Crépin et les
autres enfants nés après lui. Son père biologique
n'est qu'un donneur de sperme qu'il ignore.
57
Je suis le fils de quiconque m'aime
Crépin ne souffrait d'aucune marginalisation.
Il était un grand appui pour son ami Komlangan
qui n'avait plus de repères biologiques ni sociaux.
« Je vais t'aider. Tu verras. Mon papa est très
gentil. n est cet arbre qui aime tous les oiseaux
cherchant refuge. Je suis sûr que tu vas aimer sa
compagnie. ». Sur ces propos, Crépin invita son
ami à rejoindre sa famille. Mais auparavant, il avait ·
pris le soin d'échanger avec ses parents au sujet
du« cas Komlangan ». Ceux-ci n'avaient exprimé
aucune opposition. Au contr2ire, ils avaient trouvé
qu'accueillir un étranger chez soi, de surcroît un
enfant abandonné, est source de bénédictions.
« Dis-lui de n'avoir aucun souci. Dieu y pourvoira.
C'est lui qui nous recommande de ne pas nous
soucier de ce dont nous allons nous nourrir ni de
quoi nous vêtir. Les oiseaux du ciel ne sèment ni ne
moissonnent et pourtant ils vivent. »
Dans la famille Click, l'enfant abandonné
sentait évidemment comme chez hü. Papa . et_;
maman Click faisaient ce qui était en leur pour:voirY .,/-=-
pour le rendre heureux. Et pour leur faire plaisir,
il devait réussir ses études en master en sciences
économiques e(de gestion. Après les examens de
fin d'année, un soir, rentré de l'Université, il se jeta
58
Je suis le fils de quiconque m'aime
dans les bras du couple installé au . salon, devant
un écran téléviseur géant : « Papa, maman, vos
efforts ont porté des fruits. J'ai validé toutes les
UE2• Je vous promets de soutenir mon mémoire
dans trois mois ». Heureux, Îe couple l'était. Il
avait le sens d'une mission accomplie. C'est la
première fois qu'il les appelait papa et maman de
façon affectueuse. « Nous allons faire de toi un
homme, lâcha monsieur Click. · Tu ne regretteras
pas de no"us avoir connus, de nous avoir adoptés en
retour. Et pour t'éviter la répétition de la déveine,
nous saurons faire la part des choses ».
Monsieur et madame Click étaient propriétaires
de plusieurs dépôts de produits congelés dans la
capitale et dans deux villes de l'hinterland. Un acte
notarial diligenté par le couple faisait de Komlangan
le propriétaire des dépôts de l'intérieur du pays et
leurs fils légitimes, ceux des dépôts de la capitale.
Une réunion de famille élargie aux frères, cousins
et ondes de monsieur et madame Click, fut une
occasion de clarification de la situation : définir le
statut de Komlangan dans cette famille ; déballer
la décision du couple avec mise à disposition des
membres de la famille de l'acte notarial. :Cacte
2 Unité d'enseignement.
59
Je suis le fils de quiconque m'aime
notarial, la réunion, tout était décisif pour l'enfant
abandonné qui se sentait désormais en sécurité.
I:initiative des. parents n'avait pas mis Crépin en ·
colère. Il nëtait pas égoïste. Il était préoccupé par
l'avenir de son ami. Dans ses exils intérieurs, il avait
même p~nsé à d.emander sa part d'héritage à ses
parents, afin d'en donner une partie à Komlangan. •.·
Le choix de ceux-ci l'avait donc soulàgé. Il s~
réjouissait plutôt de ce que la vie de son ami allait:
prendre un autre cours.
Je suis très heureux de te voir au bout du 1
tunnel. Mais je suggère quon crée une
. association . d'enfants adoptés qui puisse,
oeuvrer à l'amélioration des conditions de
vie de nos congénères en difficulté dans; . .
différentes familles. Nous solliciterons l'as-·
sistance du parlement et du gouvernemen~,;
afin que des lois soient votées à cet effet. Je;
sais qu'il y a plusieurs catégories d'enfant~ ,
abandonnés. Ce qui est triste et tellemen.t
préoccupant est le cas de ceux qui sont ve~
nus au monde abandonnés par un père qui
décline ses responsabilités. Ils deviennent
des délinquants en puissance s'ils n'ont
60
1 Je suis le fils de quiconque m'aime
pas une mère forte de caractère, ou si cette
dernière n'a pas eu la chance de rencontrer
un homme qui accepte cet enfant ou qui
l'aime. C'est pour tout ce monde que je propose
qu'on réfléchisse et accouche de cètte
association.
Tu as raison, renchérit Komlangan. Dès .
1
demain, nous devons nous rendre au ministère
de l'administration territoriale pour
nous enquérir des procédures de création
de l'association.
Mais il faudrait être téméraire. Faire aboutir un
papier chez nous. C'est la croix et la bannière. De
gros cailloux. Des dossiers invalides, moribonds,
bornes, myopes, épileptiques, handicapés visuels
et moteurs, engloutissent des dossiers robots. Bien
solides. La forme. Le fond. La compétence. Ce n'est
pas important. Il faut une mesure d'accompagnement.
Des cailloux. Rien que des cailloux. Excellenciels.
Directoriaux. Financiers. Canapés. Ethniques.
Tentaculaires. Un dossier immobile. Ça .
ne bouge pas du tout. Il est inhumé. La poussière
et le poids renouvelés. Des dossiers à lourds fardeaux.
Liquides. Solides. Minerais. Bien dosés. Ça
61
<.:.
Sj\
c-}
',;, ;,,
(/ c-:
~t..: ,
Je suis le fils de quiconque m'aime
fait courir. Des cupides. Des malfrats au ventre inconsistant.
Pour manger à la douceur de leur légèreté.
Rempli~ leurs poches avec désinvolture. Des
raccourcis. Oui. Des raccourcis. Qui conduisent au
sommet de l'escroquerie; De la corruption. De la',
culture du paraître dans les foutaises. C'est le pays
. et ses hommes qui sont comme ça. Une honte qui
a ènsevelil'éclat du matin. Mon àurore au-delà de/
frontières repoussée. Toutes les· affaires de minui
m'impliquent. Des dossiers. Dans les· airs s'e~
volent. Sans lendemain certain. Dans un cercud
désintéressé à jamais engloUti. Ils disparaissCp
dans leur parcours sablonneux. Sans fondement
Sans racines. Le business. Le haut débit. C'est da
les boîtes administratives de chez nous.
62
6
Moi, enfant abandonné le premier jour de ma
naissance et accueilli dans un centre, je me
réjouis dè ce que la Providence m'a réservé· comme
sort. Ce!ui d'avoir la chance . de n'avoir pas été
accueilli le premier jour par des fourmis magnans
sur un dépotoir. Le dépotoir, premier berceau de
certains enfants abandonnés, reçoit, notamment,
chaque jour, la visite d'autres enfants abandonnés ·
.en quête de pitance. Un sort triste et peu enviable.
Jè me sens heureux d'être un enfant abandonné
ayant quitté le monde des ordures. Un lieu obscur.
Pour atterrir dans un paradis terrestre. J'ai gravi,
les . premières heures de ma vie, des échelons
. . spectaculaires. D'enfant du dépotoir emballé
.. dans U:ne couverture pagne en lambeaux, je suis
·. devenu . enfant du centre richement Vêtu. Nourri
.~ü. lait du sein artificiel. Au certtre, nous sommes
.. heurei:x.: Q\lelquefois chiquement habillés. No'us
:ressemblions . à de petits princes qui ont à leur
63
lf;
Je suis le fils de quiconque m'aime };
{t
l .
service un personnel de la cour princière. Le Y·:1·,
centre, c'est évidemment une cour princière. Nous 't
sommes les enfants du Roi. La Bible dit que les gens di
venaient de très loin pour apporter des présents au l~: . - ~.
roi Salomon. Notre Roi, il n'est pas charnel. Il dit :n
qu'à chaque fois que vous faites ces choses à l'un :! ;:
:j il
de ces plus petits, c'est à lui que vous le faites. En-~ ·
son nom, nous avions des dons en nature et_ ~ri:f:
monnaie trébuchante. En son nom nous avions; ·,,;
nous avions ... Une vie qui manque aux enfants de la· f,·
. . ' )f t rue. Aux enfants abandonnés errants. La différence :1' ,'
est là. Je ne veux pas ouvrir davantage ma gueule. ;;f ,
Quand j'y songe, j'ai la migraine. Des convulsions ,l :
stomacales. Des contractions ventriculaires. Des ,
secousses sismiques. J'ai. .. J'ai. .. Quand je pense ;
que ce genre d'enfants n'a pas souhaité être ce qu'il ·
est. .. Le sida ? Généralement le sida. Les guerres: :,
Le divorce. La pauvreté. Le terrorisme. Le ... Le ... ';'
64
7
Il me souvient un monde, celui des foetus, moi
enfant abandonné lè premier jour de ma naissance.
Lorsque je logeais encore dans les entrailles
de ma maman. On se parlait, on se faisait des confidences
au sujet de nos papas biologiques. Ceux par
qui nous avions été réellement convoyés dans la
poche de nos mamans. Il y en . a qui nous aiment,
mais dont on est distants pour diverses erreurs de
jeunesse. D'autres nous refoulent pour des raisons
d'insouciance.
Maman et sa voisine, comme par complicité,
avaient décidé, malgré elles, de porter en leur sein et
au même moment, des foetus. Leur poche évoluait
au même rythme, avec les mêmes difficultés. Elles
étaient devenues plus proches, partageant, chaque
jour que Dieu leur accordait, les problèmes de leur
existence.
Le foetus, ça parle à sa maman à partir d'un
certain mois. Ça évolue. Ça exprime sa vitalité à
65
Je suis le fils de quiconque m'aime
travers un langage gestuel. Des mouvements dans
tous les sens. Des coups de pied et de poing quL
redressent souvent la poche. A gauche. A droite ..
Au centre. [enfant d'Elisabeth lui parla quand elle
avait ouï la voix de Marie. Il tressaillit dans ses.
entrailles et elle fut remplie du Saint-Esprit. L~ ~
enfants, ça communique également entre eux.
· Uri jour, pendant que maman et sa voisi.rW
sëtaient encore reirouvées pour leurs confiden{]
habituelles, l'enfant de la voisine décida de rornp:
le silence, tant il en avait marre des grinceme~
de dents de maman et de sa voisine. « Il est terri
que je défasse mon èoeur ligoté, meurtri. Je doisC
parler, voisin, me dit-il. »: En ce moment pr~g;
tenaillée par des agitations de son enfant, la vofs .. ·
de maman se mit debout, le ventre droit en pic. <~ ·
enfant ne veut pas me laisser tranquille aujourc?
Les coups fusent de partout dans ma poçh1
m'empêchent d'être à l'aise.». Elle fait des va-et.:~i
entre les murs du salon. Pendant ce temps, mo[ ·
j'enquiquine maman avec de légers mouvemê
titre de réception de la voix de mon voisin. · .:
« I.:actuel prétendu auteur dé la grossesse.4ê,
man n'est pas le vrai. Je ne serai pas le fils 4W
père, mais de celui qui m'aim~. J'ai des histoi
66
Je suis le fils de quiconque m'aime
te raconter. Des confidences. Tu vois. Cependant,
je le ferai plus tard. J'ai tellement, tellement secoué
maman aujourd'hui que ça serait . suicidaire de
continuer en voulant te raconter mes confidences.
Des secrets pour certains couples .. Certaines familles.
Des secrets qui deviennent, tôt ou tard, des
rumeurs. Des clameurs. Puis des vérités traumatisantes
pour des enfants devenus adultes, voire des
pères de famille en quête de repères identitaires.
La justice en sait long. Tel sieur. A midi juste. Avec
ses oisillons. Décide de ch~nger d'identité patronymale.
Pas seulement. Il fait toutes les gymnas~
tiques de ce monde. Cérémonies traditionnelles.
. Rencontres individuelles. Le père ne vit plus. C'est
important Il faut honorer sa mémoire. Comme on
peut. Comme on veut. On renonce à celui qui nous
ii.vait aimés. Elevés. Protégés. Qui a fait de nous des
· ,hommes. C'est ça l'ingratitude humaine. Mais moi,
.. ~nfant indiscret, recherché et commandé par celui
, qui ·m'aime, je te raconterai tout; tout ce que je sais
"\\: $μ(ma propre situation et sur celle d'autres enfants
\{fs:~~s àla même enseigne sociale et biologique que s~~6l: Maman, s~che que c'est pour toi que je fais
?\~:} :~:~:é. ~e kun~-fu. Je vewè te parler. Te parler à
/',<'..J·,o(.ug;t..,p nx · .., .1.. .e. ..1c ;a 1·.r e e, prouver 1e p 1a i. si. r d e me savoi. r.,.
'C~~~l}.t:», ' .
67
8
Moi, enfant abandonné le premier jour de
ma naissance et recueilli au centre, je
n'envie pas ces morveux laissés aux soins· piteux
de leur grand-mère. La cupidité. La tradition. Les
contraintes qui crucifient le bonheur de certains
enfants. Les dollars du pays de l'oncle Sam. Les
pétrodollars de cette « territoriette » de l'Afrique de
l'Ouest. Ils attisent la cupidité de certains parents.
Lépanouissement de leurs enfants enterré. Leur
éducation ruinée. Grand-mère, aussi cupide que
sa fille, son fils. Elle fait de ses petits-fils un fonds
de commerce. Elle s'enrichit sur le dos de ces petits
malheureux privés de toute affection parentale. Sa
fille, une vache à lait. Sans se soucier des prétendus
premiers bénéficiaires. Ces enfants, toujours
poussiéreux, mal habillés. Ils n'ont droit qu'aux
saucisses matinales. Peut-être quelques rares fois.
Quand grand-mère le voulait. Pourtant, chaque
jour, elle leur rebattait les oreilles avec un slogan.
69
r~
~
"'\!-
~
~t
Je suis le fils de quiconque m'aime
Un faux slogan savamment cousu. Savamment filé,
à la cotonnade de mensonges : « Espèce de petits
bons à rien ! Vous êtes bons à rien. Votre farfelue;
de mère s'acoquine avec son amant et moi, j
souffre ici à m'occuper de vous. Si du moins, ell~
envoyait ne serait-ce qu'un peu de sous, cela rriJ
soulagerait. Et vous, vous me fatiguez en plus. No,
contents de me voir souffrir, chaque jour que le· Ci1
fait, pour subvenlr à votre ·pitance ». Grand-mèr
Cathi, qui criait sa misère à cause de ses petit!
fils, recevait par Western Union, à la fin de chaqfi'
mois, cent dollars. Les cent dollars satisfaisai:ê'
Mami Cathi qui s'occupait de plus en plus de ·so
corps. Ses petits-fils, ils n'ont qu'à aller au diaq
Super wax hollandais, basins riches, bijoux, .e.ï
Mami renouvelait sa garde-robe chaque mois. lJ.
nouvelle petite bourgeoise du quartier. Un pe;
étalage de divers articles expqsés sous un pfi.
hangar à l'entrée de la maison, chaque jour quil
voûte céleste était au rendez-vous. La beauté,:
s'achète. Mami ne voulait pas s'en laisser con'i{
Elle était adolescente. Elle revendiquait ses ;
huit ans avec des crèmes . et laits corporels:
choix peu raffiné. Elle s'occupait davantaged~
paraître. Malheureusement, Mami s'était y~1
dans l'a:chat des produits non contrôlés dév~
70
Je suis le fils de quiconque maime
quotidiennement sur les marchés africains. Sa
peau, agressée, était devenue rousse, teintée de
vergetures multicolores. Elle s'était accrochée à Un
papi, l'un de ces escrocs sangsues ayant vendu leur
dignité aux chiens.
Souvent vêtus pratiquement de haillons, en
tenue scolaire ou dans les vêtements ordinaires,
les petits-~ls, Louis et Lucie, pouvaient entendre
grand-mère marteler : « Vous serez toujours en
haillons tant que vous refuserez de prendre soin de
vos habits ; tant que votre foutue de mère endurcira
aussi son coeur à ne rien envoyer comme argent
pour vous ». Comme des orphelins avant le décès · ·
de leur maman, les deux petits étaient tristes et
pleurnichards. Ils se demandaient à quand la fin de
leur vie d'orphelins.
Moi, enfant abandonné dès le premier . jour
de ma naissance et recueilli au centre, je chie sur
· ces putains de grand-mères incontinentes et méchantes.
Les petits-fils battus, affamés, morale-.
, · ment et psychologiquement désorientés, interdits
. de divertissement. La prison n'est pas seulement
·-·carGérale. Lenfer, Ce n'est pas uniquement pour les
·adultes.Moi, enfant abandonné dès le premier jour
71
Je suis le fils de quiconque m'aime
de ma naissance èt recueilli au centre, je n'envie pas
ces enfants vivant l'enfer sur terre. Ces enfants à qui
les adultes enlèvent la joie de vivre. Nous, enfants
abandonnés recueillis au centre. Même si tout est,!
réglementé, l'envie de vivre y est.
72
9
Mon refuge. Un supermarché situé dans la
vallée de l'une de nos villes cosmopolites
et peuplée de collines. Son PDG, monsieur
Komlangàn, propulsé dans le monde des affaires
par la famille <le son ami Crépin qui lui avait
légalement légué une partie de sa fortune. Le PDG
s'était lancé un défi: ne pas décevoir ses bienfaiteurs.
Il avait donc géré avec dextérité et rigueur le legs.
Il a ouvert un supermarché de produits tropicaux
et occidentaux. Il importait les pommes de terre
· du Rwanda et y voyageait fréquemment, afin de
rencontrer ses partenaires. Il y était dans le cadre de
ses activités commerciales, en avril 1994, lorsque
se déclencha le génocide rwandais. Sous ses yeux,
des lames de machettes et autres armes blanches
faisaient tomber des têtes humaines comme des
mouches. Certains hommes décapités, fendus et
pourfendus, tombaient. Par dizaines. Par centaines.
Par milliers. D'autres, qui étaient chanceux, se
trouvaient amputés. Des familles disloquées. Des
73
(_~-
{
5\
r
Je suis le fils de quiconque m'aime
enfants abandonnés. Tout le monde courait dans
tous les sens. Kigali, la capitale, était devenue l'enfe(
sur terre. Darmelia. La vie et demie. Kigali à feu e(
à sang. La capitale. Elle était sillonnée de fleuves de
sang et de merde.
Bodjé. Médjé. Les Cafards. Cela n'avait pa$
commencé par le Rwanda. N'tarama, Nyamata,
Bisesero, Kibungo... Des sites mémoriaux dÛ,
génocide. Plus d'une centaine. Des Eglises. Chez
nous aussi. Au temps chaud de l'air venu du Nor4
les Cafards devaient être renvoyés dans leurs trou~'
De gros rats, venus de leurs montagnes stériles,
nous envahir. Des singes et des gorilles des brousse: ·
lointaines. Les termites de la plaine avaient tu{
pillé, incendié. Les têtes décapitées étaient brandi ·
en trophées. Les Cafards sont venus usurper leu •.
terres. Ils sont travailleurs. Les terrains leur so1
baillés. Ils s'enrichissaient. En plus de nos terre
ils ont l'armée et le pouvoir. Pendant des anné~.
C'était le moment. Le vent du Nord. L'Harmatta
sèchement venu du Nord. Nous avons multiplié)
vitesse par mille au kilomètre heure pour mett'
hors de notre vue nos maisons, quartiers, villag.
villes, ces Cafards venus d'ailleurs. Le carnage, ch
nous, fut moindre. Il n'était pas organisé corn
74
Je suis le fils de quiconque m'aime
ailleurs. Les Lycaons du Baobab étaient lâchés sur
les terrains en éruption. Ils crachaient du feu. Du
feu qui brûlait. Du feu qui tuait. Les termites, ça
gueule, mais ça ne tient pas. Trouillards. Poltrons.
ça s'accroche à la vie. Ça se réfugiait à la moindre
rumeur sur un prochain parachutage des Lycaons.
Dans le nu de la vie. Les survivants racontent.
Une saison de machettes. Les tueurs témoignent.
Jean Hatzfeld fait parler victimes et bourreaux. A
travers ses créations. L'Homme de la réconciliation
en fait autant chez nous. Il crée une Gastronomie
des Mangeurs et Producteurs d'Ouvrages de Tiroirs
(GMPOT). La tête de cette mangeoire. Un homme
soutanement bien. Pas comme le merdier de Palako
Vidjro dont les cornes étaient favorablement
inclinées vers les Gens d'en face. [homme soutanement
bien crache des cantiques. Il construit aussi
des ouvrages de cantiques. Des cantiques imbus de
sagesse. La tête de la Gastronomie ne lui était pas
confiée au hasard. :CHomme de la réconciliation
comptait sur ses compétences de producteurs d'ouvrages
de sagesse. La Gastronomie de Mangeurs
et Producteurs d'Ouvrages de Tiroirs. Une touche
particulière. Il faut toujours innover. Les bourreaux
sont enterrés. On écoute les victimes. Elles
75
Je suis le fils de quiconque m'aime
attendent des retombées financières.
des intérêts, le ventre. Toujours le ventre. Encore l
ventre. Il faut manger dès que foccasion s'offre. 01
remplit les pages.D'évènements ressuscités. De rè
commançlations incompatibles avec notre courl:>,l
tracée. On en fait des ouvrages qui Sommeille:·
dans les tiroirs. Sans réconciliation véritable. Sar
véritàblement éteindre le feu qui brûlait. Dans l,i
caves secrètes. Dans ies maisons. Celui du trib;
lisme. D'ethnie en quête de supériorité. Les Tüf
Les Wallonnes. D'ethnie militarisée. Les K ... LI
comédie. De justice. De vérité. De réconciliatt~
Nos anciens maîtres n'en voulaient pas du f ''
Ils misaient sur les divisions pour mieux rég
Sur les alliances pour mieux diviser. Et des t
coeurs ! Que de rancoeurs ! Elles ont fait tombe.f
masques. Exploser le Rwanda en l'an 1994. N'
gastronomie aurait pu être inspirée du mç
sud-africain, même si l'.ANC (Congrès Nati
Africain) de !'.Afrique du Sud et l'.ANC (Allï
Nationale pour le Changement) du Togo" n'9p"
le même prix. Tous des cabris qui se promèfi'
. .
A Kigali, le PDG Komlangan était accti'eJ .
le carnage. La ville ornée de cadavres, des c<i,.
déconfiture. Des crânes qui roulaient d'une :fi
76
Je suis le fils de quiconque m'aime
à l'autre. La radio des Mille Collines. Un monstre
génocidaire. Un monstre vampire. Kigali. A feu.
A fer. A sang. On en a besoin pour le siècle. La
maison de Dieu. Abomination ! Désolation !
rA.frique. Ce n'est pas seulement le terrain
d'atterrissage du Vent chaud du Nord. Il est, lui,
d'ailleurs trop sérieux. Il ne permet pas d'exterminer
les minorités. De les enterrer vivantes. De les
enterrer à jamais. De les enrayer de notre champ.
Ces Inyenzi. Ils ne méritent pas de vivre. « La
démocratie suppose le respect des droits intangibles
de la minorité. » Elle les protège, ces étrangers.:
Elle les ressuscite. Leur donne le droit de vie et de
gueuler. De beugler même, quoi. Murambi, le livre
des ossements. Comme d'autres sites mémoriaux
du génocide. Une ville « ossementeusement »
monstrueuse. Une ville sur laquelle le PDG versa
des larmes. Une ville dont notre PDG avait réussi à
s'extirper des décombres cadavériques les premiers
.. I,tjOîs après le déclenchement du. génocide. Les
\.·j :n~chettes sifflaient via ! Via ! Les milices sirotaient
\) fo't'Î, ,gloμ, glou. Ça se transformait en fûts. C'était
}}1J~.s!~es cheminées. La liqueur. Le hasch. Ça avalait
·>::,PSe'.ü'f"h .t. m_} .n· t ·. Ç a voyai· t double. Mai·s ça 1· dent1·f ia1· t
,:.,,...,e :s·.;,:..,C, ·a _f,.a rds ·· a' . e' craser. L e PDG ressemb la i.t a, un
77
· {If:
Je suis le fils de quiconque m'aime ,,
i
Cafard de chez nous. Une proie venue d'elle-mêmef
tomber dans les mailles des coupeurs de route. Des'
coupeurs de têtes. Des mutilateurs. Des violeurs.'
Des « braiseurs » de sexes. Des anthropophàges '
Sauvagement anthropophages.
Dans sa fuite. Il était encerclé. La rue de l'église;
Les laf!les des machettes étincelantes lui deman2,;
<laient sa dernière prière. Sa prière, il l'adressait -~
Dieu en esprit. Le décompte des minutes chrono~
métrées était enclenché. l, 2, 3, 4, et ... le 5 alla(
être lâché par le chargé de mission quand le ch~j
des miliciens ordonna : « Arrêtez. Le visage cf
cet homme m'est familier. Monsieur, votre pass
port ? ». Le PDG sortit son passeport de la pochi
intérieure de sa veste et le lui tendit. « Je m'en <loti;
tais, dit-il, après vérification du passeport. Ce
homme, nous allons le sauver. Il n'est pas de ch~,
nous. C'est un homme d'affaires de là-bas. Il n'ei
nullement concerné par nos cochonneries tr .
bales. Hutu, Tutsi, lui connaît pas. Il est un homqî
bien». Le chef des milices est l'un de ces jeunes '--'"
résidaient dans une maison abandonnée non là
de la maison familiale des Bukanziga, dans le qu<s1i
tier Nyamirambo à Kigali. Le PDG Komlang~'
était l'ami de cette famille qui l'hébergeait à chaq•
78
· Je suis le fils de quiconque m'aime
fois qu'il voyageait sur le Rwanda. Il avait sympathisé
avec ces jeunes de conditions minables qu'il
rencontrait au cours · de ses sorties de découverte
du quartier. A trois reprises, il avait échangé avec
eux et leur avait promis de monter, chez eux, une
entreprise qui les absorberait.
Sous bonne escorte, ils lui font traverser la frontière
rwando,..burundaise. Moyennant une rançon
qui ne coûte pas, bien sûr, sa vie. A l'aéroport de
Bujumbura, monsieur Komlangan, au regard des
deux petites âmes qui l'accompagnaient dans son
périple, sentit sa conscience soulagée. Nzéklé et
Mukuli étaient les enfants de monsieur et madame
Bukanziga, tombés devant lui, à leur domicile. Ils ·
ont été mis en morceaux, puis en tas, pour avoir
refusé d'exécuter les ordres d'un groupe de milices
ayant fait irruption dans leur domicile. « Couchez
avec vos enfants ! Ordonna le chef des milices.
Toi, madame. Tu te laisses grimper par ton fils. Et
. monsieur, lui, va s'occuper convenablement de sa
fille. » C'est un acte incestueux. Odieux. Horrible.
Le couple refusa de s'exécuter. Il fut contraint de
s'asseoir au sol. Le chef milicien devenu patron
s'installa dans le canapé du couple. Le supplice allait
commencer. « Agenoux, dis-je ! ». Le couple
79
1
.,.-"\
;. .-:
·~:.
J
'\\- c.
Je suis le fils de quiconque m'aime
s'exécuta, « Dépecez ces cafards. Fendez-les. Pour- ·
fendez-les. Recueîllez le sang. Braisez les sexes. Et
le rite enfin. » Le couple était abattu. La femme1
particulièrement, fut violentée. Elle fut violée, sous
le regard impuissant de son époux et de ses enfanti
avec du bois taillé. Le PDG Komlangan était jet
à l'extérieur de la maison avec les deux enfants d
couple, à coups de pied dans le dos.
Un taureau. Une vache. Le sang giclait. Il éta;
recueilli dans un seau. La merde mêlée de sai
couvrait le sol. Le rite. Il est exécuté par tousJ
miliciens, avec une particularité chez le chef. Lâ
des défunts doit être anéantie, débarrassée. du sar,
recueilli. Il faut le purifier, ce sang. Exécuter. d
chansons ésotériques. Sept fois le tour du sei
Les machettes brandies. Les trompettes. Les nit.
de Jéricho sont tombés. Boire du sang. Manger
merde. La chair. Se signer avec la merde et le sa.f
Le chef milicien se lava du sang et de la merde av
de passer à table pour consommer une partie qui
était servie avec tous les honneurs dus à sori ti
de commandeur des bandits et anthropophage
derniers temps. Il lui était spécialement préserÎ
sexe braisé de la femme qu'il a arrosé de sang §
dans le crâne de la victime.
80
ç-
!te Je suis le fils de quiconque m'aime
Des enfants enrôlés dans cette aventure inhumaine.
Il y avait un jeune garçon qui bénéficiait des
largesses du chef des milices. Beau garçon. Teint
clair. Maigrichon. Il était le chouchou de celui qui
était également le grand maître ·de l'ordre des vam-
. pires. Ce garçon misérable, moi enfant abandonné
dès le premier jour de ma naissance, je ne l'envie
nullement. ILétàit riche en diamants. En or. En
douceur .. En flatteries. En magouilles. En contre-
. bande. En chienneries. Le chef milicien a fait de lui
la reine de la mine qu'il gère entre ses fesses. Trapu,
musclé, le chef milicien était docker au pays des
mille collinès, avant le déclenchement du génocide.
Il se défoulait fréquemment dans le trou · du beau
garçon. « Ma reine, j'ai faim. J'ai soif. J'ai ma puce
remplie. Peux-tu la vider? ». A force de supporter
les ardeurs tendancieuses du chef milicien, le beau
garçon avait commencé par laidir. Rien ne tenait
plus en lui. Son corps. Son orifièe anal. Il était devenu
femme en menstrues excrémentielles. Enfant
de. couple divorcé, il a été très tôt abandonné par
· ·son père, puis par sa mère qui l'avait mis sous tutelle
chez un oncle. Maltraité et privé de tout droit
élémentaire, il avait quitté la maison de l'oncle pour
flire domicile chez un ami de moralité douteuse.
· .1 1 i·· h te' gra tre, s vi·t e un groupe de gangsters· devenus
81
.-P
...... ~ ,.
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'·
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Je suis le fils de quiconque m'aime
miliciens à la faveur du génqcide. Le chef milicien
avait donc ordonné que lui soit servi le sexe braisé.
de monsieur Bukanziga. Ce rite lui permettrait d '
capitaliser les forces vitales de la victime. Enfan,
abandonné, c'est de la mer à boire.
A l'aéroport, le PDG était plongé dans des réfle~
xions s~r le drame qu'il a directement vécu. Il s.&.
disait qu'il s'agissait là de la volonté de Dieu. Quel~.
parents meurent devant lui pour qu'il récupère oe
enfants qu'ils ont involontairement abandonné
C'est un devoir pour lui de rendre la monnaie d'
la pièce qui lui avait été donnée quelques anné(i
auparavant par la famme de son ami Crépin. Nzékl
et Mukuli n'étaient pas malheureux en compagni,
de Komlangan. La fréquentation régulière de 1)
famille Bukanziga avait fait de lui un second pèrJ
avec qui ils ont sympathisé.
Et moi, enfant abandonné le premier jour de m
naissance et recueilli au centre, reçus un jour, e
compagnie des autres enfants abandonnés du centr,
la visite de monsieur Komlangan venu nous apport
son soutien moral. Il ttait accompagné de ses dei
enfants devenus nos frères. Il nous raconta ses avët ,:·
tures que j'ai partagées avec le lecteur. Umberto Eq_.
Lecteur in fabula. Mes fabulations et affabulations;.9
82
10
Oncle Golo, vois-tu comment les humains nous
traitent et nous maltraitent? Vous, vous êtes
dans la nature, mais jamais vous ne l'avez exploitée
contre· vous-mêmes ou contre les fruits de vos
entrailles. Tranquilles dans notre monde. Ils provoquent
notre voyage par cette sorte de je ne sais
quoi. Ce prétendu amour frelaté. Qui disparaît aussitôt
que la partenaire annonce l'arrêt de sa lune.
« Si tu sais que cette grossesse est de moi, il faut
t'en débarrasser», disent certains. Pour d'autres: « Je
n'ai pas encore l'âge de faire un enfant », ou
encore « J'ai juste couché avec toi une fois et tu meparles
de grossesse, débrouille-toi», « Je ne suis pas
l'auteur de cette grossesse, et d'aîlleurs je n'étais ·pas
le seul homme à te fréquenter. Qu'est-ce qui prouve
qu'elle est à moi ? Sors. de chez moi et ne reviens
plus jamais » ; « Moi, j'avais pris mes dispositions.
Toi seule sais là où tu as ramassé ce truc èt toi seul
connais l'auteur ou sauras t'en débarrasser. -Moi,
83
Je suis le fils de quiconque m'aime
je ne suis concerné ni de près ni de loin par to ·
histoire. Adieu. »... Des phrases vides de sen$
Lirresponsabilité. Le propre des humains. L
jungle universelle. famour. « ... "Alors, tu baisera
une f emme enceinte, mon Tatsu." .. . J'étais piég/
Fais comme un crabe courant devant les crue·
Néanmoins, un doute affreux me tisonnait l
méninges. Etait-ce bien ma giclée qui levait là da)
son ventre ? La vie ne m'avait-elle pas appris ,.
méfiance ? Pas de saintes sur la terre, rien que di
nitouches bien vicieuses et rusées, couillonneuses .
roublardes et habiles en plus à te faire croire à l'amo ·
Tu ne m'auras pas, Toko ! Cet enfant-là n'est pas ,
mien ! Cela dit dans les colères. Et puis deux bet
calottes derrière, pour l'aider un tantinet à se fou\
dans les aveux ». Jean-Marc Rosier, 2008, N6
Néons, p. 56. Matsukawa Toko. Jonas, journalis
reporter. La vie des dealers et ~ junkys. Sur
Foyal. Aimé Césaire. La négritude.
Quelquefois, c'est la fille qui insiste pour détr
le bonheur de l'homme d'être père. Sans rien d{
son amant de ce qu'il s'en était suivi de leur lif
amoureuse. La future criminelle prend suf
!engagement d'éliminer ce don naturel sous d:
prétextes : « Suis encore jeune et élève. Je seii
· ... •! '' "
84
Je suis le fils de quiconque m'aime
sujet de la risée de mes copains », ou «·papa et
maman vont m'étrangler. Ils n'apprécient pas que je
fréquente ce garçon d'origine modeste » ...
L'homme est un animal ensant. Un roseau
pen . Blaise Pascal. Les Pensées. Un animal politique.
Aristote. La Politique. Moi, enfant abandonné
dès le premier jour de ma naissance, je dis
que l'homme est plus animal que les animaux. « Le
Diable, c'est l'homme ». Les normes sociétales, naturelles.
Il ne sait qu'en faire. Il est criminel. Sauvage.
Barbare. Tellement barbare qu'il ignore sa
barbarie. Trafique des enfants d'un point à l'autre.
Pour en faire des travailleurs de sexe, esclaves domestiques,
ouvriers .. . Actes condamnables .. Empêcher
un enfant de naître. Un crime. Un meurtre.
Aussi condamnable. Que de criminels cachés dans ·
l'ombre que les malveillants traqués. Vampires,
.· Sectionneurs d'organes sexuels. Commerçants de
pièces détachées. Lhomme s'enracine fréquemment
dans l'« in-humanisation malheureuse »,
une sorte d'inhumanisation de notre humanité.
« :In-humanisation heureuse >>, cette réalisation
.• del'<; envie d'être de fiers enfants de Dieu » et in-
.·.h . u·. mam·s at1· 0n malheureuse avec le pouvoir du maugénie.
L4.mour et le sang. Claude Assiobo Tis. ·
85
Je suis le fils de quiconque m'aime
Moi, enfant abandonné et recueilli dans UJ1
centre. Je suis le major d'enfants. De tous les enfant'
abandonnés recueillis. Cependant, je suis le plu/
petit et le dernier de tous. Golo, le singe, notre oncl .
est témoin de mes supplices. Il me souvient qu
quand j'étais dans notre mànde, avant le ventre cl,
ma mère, je voyais maman guenon heureuse ave
son petlt gambadant, trottinant, sautant d'arbre e ..
arbre; de branche en branche. Elle n'hésitait pas
s'immobiliser, afin de servir sa chaleur maternel
à celui qui n'est autre qu'elle-même. Et moi, enta
abandonné, je rêvais d'une telle vie chaleureus1
avant ma naissance, aux côtés de ma future marna'
Je l'imaginais heureuse parce que je devais être
sens de sa vie. Je la voulais attentionnée à mes cr~
à mes joies affectives ...
Moi, enfant abandonné, têtu comme une mul1
Je suis venu au monde. J'ai refusé de mouriL J)
accepté de naître. J'ai dit oui à la vie. La vie de
humains. Des criminels. Des sauvages. J'ai payi
tous les prix pour accéder à ce monde. Mes pie<(
Mes.bras. Bref mes membres. Mon cerveau, etc...!
me nomment enfant débile. Handicapé. Je le sù
par la méchanceté humaine. Dans notre mond1
avant d'être dans le ventre de ma maman, j'étais)
86
Je suis le fils de quiconque m'aime
beau garçon au teint peuhl. Genre Saül et Absalom
combinés. Vous imaginez lin peu. La Bible dit que
Saül était « jeune et beau, plus beau qu'aucun des
enfants d'Israël et les dépassant tous de la tête >>.
(I Samuel 9: 2). Absalom ne l'est pas moins. A son
sujet, il est écrit qu' « il n'y avait pas un homme dans
tout Israël aussi renommé qu'Absalom pour sa
beauté; depuis la plante des pieds jusqu'au sommet
de la tête, il n'y avait · point en lui de défaut »
(2 Samuel 14 : 25) . Pour tout dire, j'étais même
plus beau que mes concurrents que j'avais battus
. avant de me loger dans l'oeuf de maman. J'étais le
plus beau et le plus athlétique, le plus stratégique, le
plus astucieux, le plus rapide, le plus . .. le plus ... le
plus ... J'ai reçu de Dieu la médaille d'or du meilleur
coureur des compétiteurs que papa avait laîssés sur
la piste au moment de l'extase, dans l'entrejambe de
maman. Dieu m'a également décoré chevalier de
l'ordre des palmes de la beauté. De l'intelligence.
· De meilleur technocrate, puisque j'étais le premier
à percer et à me loger dans l'ovule de maman qui
s'était automatiquement fermée aux autres. Il a fait
également de moi chevalier de l'ordre de mérite.
Meilleur athlète des zones marécageuses. Je suis
moi-même chevalier de l'ordre de l'eau sortie des
reins de papa. Tous mes compagnons de course,
87
lE!
;J
Je suis le fils de quiconque m'aime
JI.· 1·,:
" [ Un pauvre enfant réduit à l'immobilisme. Un
Je suis le fils de quiconque m'aime
en toute humilité, avaient fait de moi grand
commandeur de l'odyssée gestatoire. Je suis un
grande personnalité. Tous ces titres honorifique
l'indiquent.
Je suis pressé de venir dans ce monde ou J
compte bien me faire valoir. Carte de visite à de '
A trois. A quatre battants. Cela n'impressionne q4
moi-même. Mais il n'est pas interdit de se donn-:
la joie de vivre. Les autres ! On s'en moque. P.c"
importe ce qu'ils feront de mes cartes. Lessentiel e;
de faire circuler les informations me concernai:
Je voûte mon dos. Je le voûte le plus largemè_
possible. Et je le voûte encore. Encore et encoi
C'est ça la vie. S'il est difficile quelquefois d'avoir
père, il est facile de se trouver une mère. Ma m~
à moi, je l'ai trouvée. J'habite en elle et je me c~
tout le bonheur contre sa volonté. Dans un moti
discret et partagé avec d'autres foetus, j'étais l'eri.fc,t
le plus beau. ' '
J'étais plus beau que tous les enfants de ce moi;
d'avant le ventre de ma maman. Dans le mondé \
humains, au centre, je ne suis qu'un pauvre ei:(
handicapé dont personne ne voudrait, m,<1:f
mon teint foulani et mon statut de major d'eri{i1,
.-, . ..,_
88
; enfant que la compassion et le devoir des adultes
{ont mouvoir. En fauteuil roulant. Soundiata
. :Keita. fépopée Mandingue. Il était un enfant qui,
_ naturellement, était immobilisé parce que Dieu
:. voulait opérer des miracles.· Il voulait essuyer
les larmes de maman Sogolan et confondre sa
coépouse qui la narguait. Mais moi, mon père avait
décidé de mon sort via ma mère. Il ne voulait pas de
moi. nétaittrop jeune pour avoir un enfant. Il avait
préféré nie sacrifier que de mettre ses parents à dos.
La honte. Les railleries de ses copains. Sa décision
était claire. J'étais un indésirable. Un indésirable,
on s'en débarrasse. Le plus vite possible. Le premier
mois. Le deuxième. Le troisième. Et ensuite. Et
ensuite. [hôpital. Non. C'est indiscret. On peut se
- faire découvrir par un inconnu. Les potions. Les
médicaments. [automédication. Maman avalait
tout et sans mesure. Et moi, je m'accrochais à la
· vie. Je refusais de la libérer. Je refusais de me faire
sacrifier. Chaque jour, elle en prenait, en avalait.
_- Les médicaments. Les potions. Moi, je refusais
-toujours de la lâcher. Je me déplaçais d'un coin
;: .. à l'autre de ses entrailles. Je lui faisais croire que
10~t ce qu'elle avalait n'était pas assez puissant pour
~en déloger. Au sixième mois, elle avait fini par
89
·• i
11·
me laisser tranquille. Thdeur de ces médicamentt
et potions la repoussait. Son organisme lui donna ·
l'impression d'être saturé de ces toxines. Mais ·
vue d'oeil, maman n'était pas enceinte. Son venf·
était d'une platitude incroyable. Seules les femm/
expérimentées du quartier lisaient sur son visa.1
les signes indicateurs de femme enceinte. Pâle
Bril1ance. Petits boutons. Le rythme de m~
évolution était superbement ralenti par l'effet t_
toxines. La platitude du ventre de maman éf. -'
soutenue par des gaines multiformes dont elle( :
Je suis le fils de quiconque m'aime
se débarrassait guère. Moi, enfant abandonné[ '
suffisamment inhalé les substances de ces toxi(
Mon choix de vivre ou de survivre m'imposair'
lourd tribut : livrer mes membres, ma lucidité,) _;">.
Au neuvième mois. Au petit matin. Mari
sentit des maux de ventre. Pendant deux he; ·•
Puis, elle eut envie de se soulager. Elle cd\
dans les toilettes. Elle avait une chambre ~Y
toilettes personnelles. Dans les toilettes, elle sei
quelque chose descendre de son bas-ventre y(/
féminité. Elle eut le réflexe de s'agenouiller. Ô:
une question de secondes. Mon corps glissa d
sexe et tomba sur les carreaux. Vite. Il fallait~ contre
la montre. Se débarrasser de cette b~~i,
90
Je suis le fils de quiconque m'aime
sang. Nettoyer les toilettes. Se laver et se parfumer ..
Tout allait se faire avant l'aubè. Maman avait tout
prévu. Elle disposait de vieilles étoffes en lambeaux
d'une dizaine d'années que lui avait offertes tante ·
Matina. Celles-ci allaient servir de couvertures.
D'emballage. Mon corps couvert de sang mêlé de
merde que l'on observe généralement sur le corps
des nouveau-nés les toutes premières minutes
· après l'accouchement. Affaiblie par les toxines, ma
respiration était irrégulière. Je n'étais pas un enfant
physiquement normal. Mes jambes et mes bras en
V Ils sont inflexibles et chétifs par rapport au reste
de mon corps. Emmailloté dans les vieux pagnes,
je fus transporté hors de la maison et déposé à un
carrefour. En ce premier mois de l'année où le vent
sec et violent s'en prend à tout ce qui respire chez
nous, je payais, à ce carrefour, un prix à la nature,
pour avoir décidé de venir dans ce monde. Mon
- corps, sans prothèse, était fouetté par le vent. Je
commençai à pleurer et à gesticuler.
_ Peu de temps après, je sentis une présence humaine.
Un homme frêle au visage bouffi, cheveux
_ ~abougris. Il sortait d'une décharge non loin d;un
CiJ.frefour, cigarette en main. Vraisemblablement, il
_était allé se soulager sur ce dépotoir. Et pour nepas
91
"}·~
,,,.
. . Je suis le fils de quiconque m'aime j :
- • -· · · .. · . · . : . i!I
. senti.r 1e s o d eurs de'sagréables de ce, m. ilieu mfec~..jlli -,,'.
te;- · 1.1 e' t a1. t pas se' par le bistro local a ndeau blanc,A.{ ,". ' L;s fumées de cigarette enveloppaient la puanteufi 1
étrange qu'il avait ramassée en ce lieu rebutant. Ceti ::
homme inconfortable me regarda d'un air trouble:ii
II ne sut quoi faire de moi. Il alerta les quelquesj}
rares passants. Les piétons. Je sentis un attroupe,]}:
ment autour de moi. Les commentaires se diversi \') t
::,1; •· fiaient. · Tout le monde appréciait mon teint. Mais;j i
personne ne voulait de moi. Mon état physiqueff ,
d! 1
les repoussait. Soudainement, ils entendirent lesi !.
klaxons d'un véhicule. Un conducteur approchait.\i ,
Il fallait l'arrêter pour qu'il sauve la vie de ce pe-',il i
tit. L'un des passants prit le risque de s'improviser ) ;:
agent de sécurité au milieu de la route, pour attirer.tt(
l'attention du conducteur.
Déplacé sur la chaussée, je pleurais et gesticulais;
de plus belle. « J'ai froid, leur disais-je, à travers;.,'.
mes cris. » Mon message n'était pas perçu. Tout le
· monde faisait sa lecture de la situation à travers '.
un commentaire que je ne pouvais ni confirme[?
ni infirmer. L'automobiliste arriva à notre hauteur:'
Apparemment, il revenait d'un long voyage en
compagnie de son épouse. Il en était épuisé. Il prit'
soin de s'arrêter à· la vue de l'homme qui s'agitait'.
92
Je suis le fils de quiconque m'aime
au milieu de la route .. Il descendit la vitre. Côté
conducteur. Il fit semblant d'écouter mon histoire.
A la fin de l'histoire, il répondit : « Qu'est-ce que
cela peut me faire ? On vous a dit que je suis le .
géniteur de cet enfant ? >>. :Cautomobiliste, sur ces
propos, démarra. Il disparut dans le brouillard
matinal du jour de ma naissance.
Déçu, l'homme en quête de mon sauveur, rejoignit
le groupe. Un autre se porta volontaire pour la
même cause : « Il faut trouver une solution. Nous
n'allons pas le laisser mourir ici. Si ces messieurs
et darnes sont devenus inhumains pour avoir
vécu en Europe, nous qui sommes des produits
authentiques du terroir, nous devons maintenir
et valoriser l'humanisme et la solidarité que nous
ont légués nos aïeux ». Il s'improvisa en second
policier et se mit au milieu de la route. Un klaxon
d'automobile retentit. Le conducteur, en situation
irrégulière, accéléra la vitesse. Il faillit faire un accident,
parce qu'il voulait échapper à un quelconque
contrôle policier. Un troisième automobiliste se signala
par son klaxon. Il fut arrêté par les mêmes
gestes. Cette fois-ci, c'était · une dame. « J'espère
qu'elle au moins va nous écouter avec un coeur de
mère. Nous comptons sur son instinct maternel,
93
Je suis le fils de quiconque m'aime
dit-il. » Elle écouta attentivement mon histoiré.
puis descendit de son automobile. Elle se dirige
vers la foule. Tous parlaient à la fois. Elle réclama 1 ·
silence. Elle dit : « Cet enfant doit être sauvé. MaE
avant de l'emmener à l'hôpital, il faut recourir à 1
police qui viendra constater les faits ».
Ma situation d'enfant abandonné fut
constatée et enregistrée par la police arrivée sur leJ
lieux. Je fus ensuite admis à l'hôpital où je pass~'
quelques jours. Le temps de contacter un centr
d'accueil des enfants abandonnés. La dame qti:
avait accepté de me sauver la vie ne voulait pas d"~
moi. Un enfant handicapé, ça n'intéresse personri~
La vie est déjà suffisamment compliquée pou"
qu'on se la complique davantage avec un enfar{
handicapé sur les bras.
Au centre, je boucle mes cinq années d'existence"'
Je suis pratiquement le gardien du temple de{
enfants. Ce centre. J'y étais avant certains qui son
adoptés après un ou deux années de vie. Par d~.>
familles. J'y serai encore. Toujours. Et · d'autrif
enfants. De nouveaux. Seront accueillis. Adoptés p~
des familles. Moi, enfant handicapé. Abandonqé
Suis une charge. Une charge lourde. Très lourd\
;,
94
Je suis le fils de quiconque m'aime
Une charge pas comme les autres enfants. Je suis
condamné depuis le sein de ma maman. Et par
rnon père. Et par ma mère. Condamné à être une
charge pour les autres. Condamné à ne pas vivre
heureux. Condamné à ne pas vivre dans ce monde.
Moi, enfant abandonné, handicapé, condamné.
Je suis le fils de quiconque m'aime. Je suis le fils de
quiconque .soulage mes charges, mes peines. Des
dons en--;ature, en monnaie sonnante et trébuchante,
affectifs, soulageraient les responsables du
centre qui, en retour, me soulageront. Je suis le fils
de quiconque m'aime.
95
...,
jP--
11
Moi, enfant en gestation aux oreilles tendues
1 depuis la poche de ma mère, je me permets
de vous iivrer les secrets murmurés puis devenus
secrets de Polichinelle et monnaie courante dans
nos sociétés.
Il était une fois des hommes, dans un pays, en
mal de fertilité. Ils s'étaient mariés à de jolies femmes
respectueuses des moeurs traditionnelles, la fidélité
à leurs époux. Mais leurs époux tenaient à prouver
à la société qu'ils n'étaient pas stériles tel que le
répandaient les rumeurs. Ils les encourageaient à
ramer à contre-normes sociétàles.
Un matin d'avril. Alors que le ciel était en colère
et que les patients étaient rares dans la clinique La
patience, une femme, qui était dans tous ses états,
vint troubler la quiétude du médecin Kolani. Or,
celui-ci voulait profiter de l'accalmie matinale pour
mettre de l'ordre dans ses pensées. Elle fit irruption
97
Je suis le fils de quiconque m'aime
dans le bureau du médecin sans se laisser annoncer
par l'infirmière qui était à la réception. Dans le
bureau, elle s'était passée des civilités. Ni s'asseoir;
ni saluer le médecin ne l'avaient préoccupée. D'ull_
ton sec, elle tira le médecin de ses réflexions.
Docteur, n'est-ce pas que mon mari m'e.q.~
voie dans les bras d'un autre homme i.
N'est-ce pas qu'il m'invite à mener la vie d{
débauche, à commettre l'adultère ? interrq\
gea Adjo.
Si vous l'avez compris ainsi, c'est à vous 4
voir.
· Adjo quitta le cabinet du médecin, le coeuj
lourd et triste. Ce jour, et même la nuit, avait pa1;~
interminable, tant elle était soucieuse. Elle avi3.>
déterminé et évalué ses idées dans sa balari~
mémorielle. Elle n'en revenait pas. Elle ne l'av(i
jamais imaginé. Son propre époux l'envoyer 5
l'abattoir. En enfer. Parce qu'il voulait que la sodé,
le perçoive autrement. Et même l'enterre autreml:! ;
Elle n'avait pas la même conception des choses 4.
lui. Celui qu'elle avait aimé et chéri. Des annii
durant. Il était subitement devenu un monsf.(
La nuit fut particulièrement longue. Couchée !{
98
Je suis le fils de quiconque m'aime
tôt, ce jour-là, pour s'empêcher d'échanger avec
« le monstre », elie avait passé de longues heures
éveillée; le sommeil avait manqué au rendez-vous,
comme pour contester l'abominable décision. Elle
tournait, se retournait dans le lit. Face au mur. A
côté de celui qui naguère lui donnait l'envie de
parcourir tout l'espace « litier ». Il la répugnait. La
repoussait. Elle l'avait en horreur. Ne pouvant plus
contenir -sa douleur, elle se mit en sanglots.
Qu'y a-t-il, ma chérie ? interrogea le mari
préoccupé.
Tu rie sais pas ce qu'il y a ? réagit Adjo sur
un ton vide. Tu le sais pourtant. Comment
oses-tu me faire cela ? Comment as-tu
osé me traiter de traînée hier chez le médecin?
Moi ? Te traiter de traînée ? Jamais je ne l'ai
fait et ne le ferai.
Une rneuf à qui on propose le découchage
pour quelque raison que ce soit, devient
quoi?
Si tu veux parler de notre rencontre avec le
médecin, je ne suis pas d'avis avec toi. Je ne
t'ai pas traitée de traînée, mais j'ai été clair.
99
Je suis le fils de quiconque m'aime
(Sur ces propos, le mari se raidit). J'ai bien ·.
dit que je ne serai pas enterré avec une tige
dans le phallus. Je ne veux pas que mon '.;
âme souffre doublement, parce que mou- .
rir, c'est souffrir de la perte de la vie. Si en/
plus, mon âme venait à subir les douleurs,!: ::
de mon phallus mortifié, et, généralement, :J!f
la honte, parce que je n'ai pas eu d'enfanUîît
dans ce monde des vivants par la faute de .;Jff
quelqu'un, je dis non. Tu ne peux pas m'em-)i .~
pêcher d'être inhumé dignement lorsque le)l~;
Seigneur viendrait à me retirer le souffle. ]i .•
Tu sais que tu peux me donner le bonheuf,~J; ;
avant et après ma mort. Mais tu t'en têtes: (!P
Ma chérie, fais-le pour moi. . ,j
1
:
Je ne,suis plu~ ta chérie et je ne le ferai pas . .:. :...;: · r.r1. . : .
· Ce nest pas a cause de ton bonheur que 11 :·
moi, mon âme périra en enfer. )~. ·
. . . ~.".if;-;
Tu sais que dans tous les hôpitaux qu'on a /l.,
parcourus, que ce soit ici ou ailleurs, les ré- :{if
sultats sortis des machines des Blancs m'ont i'.t~ ·
condamné. Chez nous ici, la stérilité mas- ,~~ l'
culine ne se sait jamais. Est condamné à '}j:(
:ivre seul celui dont la co~rgette es~ mort~, _:'f [
mcapable de balayer la rosee du matm. M01, ,i;J
!J} -.. J>
100
Je suis le fils de quiconque m'aime
Kodjo Komlan, je ne balaie pas que la rosée
du matin; j'écrase le soleil de midi, sauf que
euh ! euh ... Je peux donc, par ce bon fonctionnement,
trouver mieux ailleurs, · faire
des enfants, pourquoi pas !
Adjo tomba . des nues devant la réaction et
l'argumentation de son époux Kodjo Komlan. Eux
qui étaient de fervents chrétiens, elle n'avait jamais
imaginé que ia chair prendrait le dessus ; que les
convoitises de la chair et les désirs de ce monde
engloutiraient son époux. Après quelques minutes
d'accalmie, le mari revint à la charge.
Je t'ai prévenue hier et le médecin a été témoin.
Je répète ce que j'ai dit à son cabinet.
Si tu ne veux pas céder, tu seras surprise un
jour de te retrouver partageant le même plat
avec une petite étudiante qui aurait pu être
· ta fille. Elle, au moins, suivant le monde et
ses désirs : l'argent, le sexe, l'honneur, bref
la richesse, acceptera mes conditions. Elle
va me faire des enfants. De beaux enfants.
Par la grâce de Dieu. Et toi, tu sais ce que tu
seras à ses yeux? Un mammifère qui tourne
à vide. Sans oeufs ni alevins. Attendant in-
101
<
Je suis le fi ls de q,uiconque maime J.
;f
lassablement le miracle christique sèche~,~~
ment repoussé. Ton orgueil. Ton égoïsme.C'j :
Te refusent d'accueillir ce miracle. Qui estfi, -:. . ·"f.•)'l}:
tout près. Il suffit de refuser le somnambu?f; ·· .
lisme doctrinal. Dieu. Il est infiniment boni
Il pardonne :out. Il su~t de confesser. No~;,!
et non. Je nacceptera1 pas. Dans ma der<tt
~·
nière . demeure. Vivre avec cette chose quil~t
encombrera mon phallus.
Après cette réplique, il se leva et se mit à dans~i
sur le rythme du cantique « Dieu, tu es bon ». I{
singeait dans sa soutane blanche. Une ceinturii
dos d'âne. Une grosse croix à la poitrine. La Bibl~
en main. Il sautait au rythme d'.Alléluia. Amen. If.
s'arrêta un moment. Se signa. S'agenouilla. Il cria à;
haute voix. « Seigneur, je te prie de me pardonner de·
ce que je demande à ma femme d'aller me cherche(
des enfants. Ils ne sont pas perdus, mais on peut le$};tfl'
chercher. C'est toi qui nous indiques, dans ta parole,'.ifr.
de chercher avec la promesse que nous trouverons;,,~ ,
.,,.: t:1-:
de frapper et que l'on nous ouvrira ».
Sur ces mots, il se.leva et alla frapper à la porte de,
la chambre de sa femme. « Seigneur, tu m'entends?
Je sais que tu vas m'ouvrir cette porte. La porte ;
des enfants ». Il rit. Il sauta de joie. << Seigneur, .\
102
Je suis le fils de quiconque m'aime
JJlerci de ce que tu m'as ouvert déjà cette porte ».
Il s'agenouilla de nouveau et se signa. « Eurêka !
J'ai trouvé ». Il se l.eva et sauta sept fois jusqu'au
plafond du salon. « Eh ! La fille du voisin. Elle peut
faire l'affaire ». Il se frotta les mains et remercia
son Dieu. Il regarda la femme du coin de l'oeil. Il
}'observa dans une feinte. Elle pleurait. Les larmes
coulaient. Hep, hep, hep. « Mon Dieu, qu'est-ce
que je t'ai fait ? » . Entre deux sanglots, elle priait
sereinement. « Dieu, touche le coeur de cet homme
pour qu'il sache qu'il d.y a pas que cette voie qui,
d'ailleurs, est tortueuse selon ta parole ». Elle se
leva du fauteuil pour regagner sa chambre. D'un
pan de son pagne, elle refit son vis.;1ge. Son époux la
rejoignit sur un pas mesuré. Il donnait l'impression
de revenir à de meilleurs sentiments.
Dieu a dit de pardonner sept fois soixantedix-
sept fois. Ma chérie, pardonne-moi.
C'est déjà fait, répliqua Adjo.
Ils s'embrassèrent et se couvrirent de baisers .
Mais le pardon n'était que du bout des lèvres. Il
n'avait rien changé à la distance qui séparait le
couple au lit. Au petit matin, Kodjo Komlan réveilla
son épouse pour implorer à nouveau son pardon.
103
_j
Je suis le fils de quiconque m'aime
Chérie, j'ai cru q~e tu m'avais accordé ton
pardon hier ?
Moi, jamais. Je ne te pardonnerai. J'ai bien ·.
entendu ce que tu as dit hier. C'est bien
tombé dans le creux de mes oreilles, mais
ce n'est pas ressorti. Je ne savais pas que tu'
découchais avec la fille du voisin. C'est un ·Ji,
défi que tu me lances. Je ne tomberai pasJ;!
1
.
dans ton piège. Va en enfer tout seul. · ·.. }~ ·
Ces propos d'Adjo tirèrent Kodjo Komlan d~;I;
son sommeil. Il avait cru le pardon de sa femme
sincère. Il avait ignoré qu'il y a des cordes sensible~ .
sur lesquelles il ne faut pas tirer aux moments de. l
hautes tensions. Parler de la fille du voisin, pour la.
nana, lorsqu'elle consentait des sacrifices, refusa~f
de trahir son Dieu, voire son époux, était du mépds
à son égard.
Pardonne-moi. C'était une plaisanterie, so~"'
gna Kodjo.
Je déteste ce genre de plaisanteries, répliqt
Adjo. Les prochaines fois, il faut ~n tê ,
compte. Cette fois -ci, je suis sincère. Je .·
pardonne.
104
Je suis le fils de quiconque m'aime
La brise matinale avait donc emporté les démons
de la provocation et de la colère qui agitaient le
couple. La journée s'annonçait apparemment belle.
Adj<?, comme dans ses beaux jours, s'était occupée
de son conjoint qui devait se rendre à son boulot.
Commerçante, elle avait choisi de passer ce jour
à la maison, afin de mettre de l'ordre dans ses
préoccupations. Après avoir nourri spirituellement
son âme, la nourriture charnelle n'avait pas tardé à
suivre.
Allongée dans son lit dans une solitude occasionnelle,
Adjo avait finalement répondu à l'invitation
de son moi. Elle devait échanger avec lui. Avec
audace et sincérité. Sans bribe d'égoïsme. Elle avait
compris que prolonger les discussions et les tensions
avec son époux ne servirait à rien. Elle préférerait,
le lendemain, révéler au médecin ce qu'elle
pensait véritablement de la proposition de son
homme. Ce jour-là, Adjo avait rendez-vous avec le
médecin de la famille. Très tôt, elle s'était rendue au
cabinet, les paupières enflées ..
Bonjour, madame. Vous allez bien ? s'enquit
le médecin.
105
· Je suis le fils de quiconque m'aime
Docteur, je vais mal. Depuis la dernière
consultation, mon époux ·na cessé de me
persécuter. De plus, je ne peux pas m'exécuter.
Mon obédience chrétienne me l'interdit.
En revanche, je proposerais qu'en
tant que médecin psychologue, vous nous
situiez: par rapport à une éventuelle adoption.
Le médecin acquiesça cette proposition qu'il
trouvait juste. Sortie de la clinique, madame Kodjo
Komlan avait emprunté la bretelle qui mène vers
la région des Cascades. Sur cette bretelle est dressé
un supermarché qui, par son nom, engloutit ·
apparemment d'autres supermarchés. Elle voulait,
ce jour-là, se faire compter parmi les visiteurs de
cette maison championne. Elle voulait rallumer ·
la flamme dans le coeur de son époux. Un dîner
copieux et simple ferait l'affaire, Elle voulait renouer·.
avec de petits câlins que son homme aimait bien.
Elle se préparait à lui faire oublier les deux jours .
de hargne qui avaient endeuillé leur foyer. Sûre de
réussir son pari, elle avait mis à exécution toutes
ses stratégies culinaires pour qu'aucun
n'apparaisse dans la préparation du dîner. La nuit.
allait être prometteuse, se disait-elle, car le succès
106
Je suis le fils de quiconque m'aime
d'un évènement dépend des préparatifs organisés
en amont. Elle préparait les circonstances qui favorisaient,
sans heurts, l'ànnonce de la proposition
qu'elle voulait faire à son époux.
Le soir, rentré à la maison, le mari fut surpris
par l'accueil au salon : des fragrances qui ne sont
pas ordinaires. Au supermarché, Adjo avait acheté
des fragrances, afin de renouveler l'air de leur
environnement intime. Thdeur du mets qu'elle
avait préparé était très suave, appétissante. Le tout
mélangé donnait une odeur qui appelait le mari
à la curiosité. Il se débarrassa-rapidement de son
costume, enfila son pyjama et revint au salon où
l'attendait sa femme, Adjo. « Chéri, j'ai une bonne
nouvelle pour toi, mais je te l'annoncerai au moment
opportun. Pour l'instant, allons déguster un mets
exceptionnel que j'ai préparé en conséquence».
Adjo ne voulait pas gâcher le dîner et préférerait
annoncer la nouvelle de l'adoption au lit. Monsieur
K2 (surnom affectif de Kodjo Komlan) mangea avec
appétit ce repas syncrétique que lui avait proposé
son épouse : du saumon braisé au four, des légumes
préparés à la vapeur, du riz canto nais et des boulettes
de pâte à la farine de maïs accompagnée de sauce
d'épinards aux crevettes et crabes. Le tout arrosé
107
Je suis le fils de quiconque m'aime
du vin Saint Pardon. Deux pots de glace trônaient
sur un plateau au milieu de la table à manger et
· attendaient impatiemment d'offrir leur service de
facilitateur de digestion aux deux tourtereaux.
La digestion allait se faire. Corps détendus. Dans
le canapé. Au salon. Dans un air musical. Le mari
l'av~it créée pour apporter sa touche à la bonne
ambiance qui avait repris dans leur maison. Il avait
choisi parmi le lot des CD rangés dans une boîte,
celui du chanteur ivoirien Daouda, le sentimental,
et autres, une collection de laquelle il avait retenu le ·
morceau C'est pas ma faute. Comme si c'était pour
célébrer à nouveau leur mariage, le couple exécuta
la valse sur le morceau de Daouda et Bekita.
Cèst pas ma faute, si moi je t'aime
Cest pas ma faute, cest la faute à mon coeur .,
Je ne sais pas où cela mèntraîne
Oh oui mais moi je ny peux rien,
faute à mon coeur
Cèst la faute à mon coeur.
Çèst la faute à mon coeur.
Cest la faute à mon coeur.
108
Je suis le fils de quiconque m'aime
Il se mit à interpréter le morceau à son épouse.
« Ce morceau, je le dédie à notre amour et à nous
deux. Nous sommes pourvoyeurs de notre bonheur.
Tu ine l'as prouvé une fois encore. Moi, je veux te
signifier que tu es définitivement logée dans mon
coeur. ». Il accompagnait ses propros de gestes. De
sa main droite, il toucha sa poitrine pour indiquer .
l'endroit où logeait désormais son épouse. Il jugea
ce geste insuffisant. Il voulait qu'elle sente son coeur
battre pour elle. Il l'empoigna vigoureusement, la
serra dans ses bras, puis contre lui. Il la relâcha
difficilement . après quelques minutes de fusion
et de prise de température réciproque. Les deux
corps avaient aussi échangé au sujet de leur besoin
naturel. Mais l'heure ne s'y prêtait pas. Ce n'était
pas fini. La surprise.
Après ces étreintes, monsieur K2 alla vers sa
bibliothèque. Il se dirigea vers le rayon des ouvrages
de la littérature française. Il en tira le recueil de
poèmes Les Feuilles d'autonome de Victor Hugo.
Il choisit de déclamer quelques vers du poème
« Lorsque l'enfant paraît».
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris
109
·;:~u ~J,)a:~y:~•r::,.'*-...-tl·Xît\-~'W~iQ-1'·~".:,%:;t;-r:§'!""$,:..,::~a,_~'.R~'E;t><-·
Je suis le fils de quiconque m'aime
Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés
peut-être,
Se dérident soudain à voir l'enfant paraître
(. .. )
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous
· éclaire.
(. .. )
Tu vois, dit-il, à sa feumeu, après déclamation
de ces vers, je veux que mon visage.
se déride, mes yeux brillent et que la joie,
inonde cette maison.
Si tu veux, l'enfant peut paraître autrement ..
dans cette maison, sans que je sois obligée
d'aller me souiller, lui répliqua sa femme.
Et comment?
Par adoption., ·
Pas question. Mon problème demeure.
· ne c:omprends pas que je ne veux pas
la société sache que ma culture spermo-.
graphique est nulle. Elle ne vaut même
pas les croûtes d'un chien. Je veux que tu
me donnes des enfants. Peu importe qu'ils
110
~::'1~ ... . .... -...e,~.-<b:.":.;, .. •,>:,· .. • ··• "·~ ~ .... ·°':.:"J...::: "~· .:: ....... : ___ .:.:-·..:.-.
Je suis le fils de quiconque m'aime
naissent grâce à l'action d'un inconnu qui
ignorera leur existence. Ça se fait. Si je te le
demande, c'est parce que cela se fait.
Furieux, il se leva et rentra dans la chambre à
coucher. Il alla au lit avant l'heure habituelle. Cette
nuit-là, c'est deux étrangers qui se retrouvaient
dans le même lit, couchés dos parallèles. C'était
une nuit sans aimant ni électrocution. C'était la
froideur. :Cindifférence. Les bouderies. C'était le
silence glacial. Vers cinq heures du matin, Kodjo
Komlan décida d'expliquer les contours de son
obsession.
Ma chérie, ne trouve pas scandaleux ·ce que
je te demande. Vois-tu, nos voisins d'à côté,
je vais te raconter leur histoire et tu me
comprendras. Kossigan et ses deux femmes
qui sont nos voisins vivent en harmonie
avec leurs enfants dont il n'est pas le père
biologique. Il avait partagé son drame avec
moi une fois à la clinique du médecin Kolani
où nous :nous étions · retrouvés pour les
mêmes raisons. Mais ce jour-là, Kossigan
était arrivé plus tôt que moi, pour obtenir
les résultats del'examen. Je le trouvai affalé
111
\
·~.
Je suis le fils de quiconque m'aime
dans un fauteuil, dans le hall de la clinique,
tout en sanglots. Inconsolable !
« Quelle est ma raison de vivre ? » hurlait-il.
« Ce n'est pas vrai ! Pourquoi vais-je continuer à ·
travailler si je n'ai plus de raison de le faire ? ».
Il hurlait, s'arrachait les cheveux. Je rentrai alors
chez le médecin qui n'avait pas sa langue dans sa ·.
poche.
Docteur, vous avez un patient qui se morfond
dans le hall. Que lui arrive-t-il ?
Il a la même maladie que vous, mais lui, il ·
est moins sportif et ne digère pas d'avoir
perdu, par certaines erreurs de jeunesse, ·
l'aptitude à être père.
Cette information me réconforta, sachant que je
n'étais pas seul à subir ce sort. Cependant, quelle ··
n'était pas ma surprise, quelques années plus tard, .
de savoir que Kossigan, après son premier mariage
infructueux, contracta un second avec une jeune ·
dame tombée enceinte de lui. Elle accoucha d'u_,1:1 .:
garçon et le huitième jour fut célébré avec faste. Un{
cérémonie grandiose fut organisée avec des invités ·
de marque. La première épouse, qui entre-temps, .
112
Je suis le fils de quiconque m'aime
était répudiée, essuyait le regard méchant de la
société. Elle était stérile. Et une femme stérile dans
nos sociétés, personne n'en veut. Elle fait la honte
de sa famille. Elle n'est bonne à rien. Elle gaspille la
nourriture de son époux ; elle est improductive et
n'a pas de place dans le foyer. La première épouse
de Kossigan était condamnée par la soci~té, sans
que èette dernière ne sache réellement le secret des
dieux. Ce secret, c'est l'improductivité des coups de
hanche de Kossigan.
Je salue son courage pour avoir révélé cette faiblesse
à sa jeune épouse à qui il demanda de lui
faire un enfant. Sa demande était accompagnée de
promesses non pas démagogiques mais réellement
tenues. Construction d'une maison, achat d'une
voiture 4x4, compte bancaire garni, etc. Kossigan
était l'une de ces personnes qui rentrent chaque
soir chez eux avec des millions. Leur résidence
était une banque personnelle et informelle avec
des coffres-forts. Une équipe de "hancheballeuses':
Deux ou quatre équipes de footballeurs. Plusieurs
maisons construites. Mal construites d'ailleurs. A
l'image des parvenus à coups de piliage. Ils s'enrichissaient
frauduleusement sur le dos de notre
maison et sans inquiétude. Heuréusement que le .
113
Je suis le fils de quiconque m'aime
TOReV (Traitement Officiel des Recettes contre les
. Voleurs) est institué pour réduire leurs velléités.
Pourvu que ça dure. .
Ancien pilleur de la République, il lui était donc
facile d'acheter des .enfants qui seront des enfants
de leur mère et socialement enfants adoptés, avec .
la complicité de cette même mère. Un enfant qui_
est donné à un père conscient de ses défaillances est
adopté officieusement par ce dernier qui se couvre,
En couvrant son infertilité, Kossigan exposait sa
première épouse à la vindicte sociale. Même si, · ·
généralement, il est à croire que l'ennemi de la ·.
femme, c'est la femme, il est également démontré
que l'ami de la femme, c'est également la femme.
ünnemie de la première épouse de . Kossigan
était la seconde épouse, dont la présence a suscité ·
sa répudiation. Toutefois, l'amie de la première
épouse, c'est aussi la seconde épouse qui a exprimé
non seulement sa compassion, mais aussi lui a .•·
livré les astuces favorables à la reconquête du
« Votre mari ne fonctionne pas. Il le sait lui-même; '
Il sait que cet enfant que j'ai engendré sous son toit
n'est pas de lui. Si tu veux revenir à la maison, tu as
le secret, essaie et tu ne seras pas déçue. »
114
~..:..;,;:----:-.. :. _, .. -. ' ~ .-
Je suis le.fils de quiconque m'aime
La première épouse, quoique répüdiée, avait
gardé le contact avec l'ex-époux qui avait toujours
le droit de « cuissage » chez elle. Un autre soleil
allait se lever sur sa vie. Kossigan allait devenir
à nouveau père. Cette fois-ci, .c'était le tour de la
première épouse. Elle avait suivi le conseil de
la deuxième et la démarche avait abouti. Le 31
décembre 19 ... , Kossigan rendit visite à sa première
épouse devenue la deuxième. Celle-ci, porteuse .
de la bonne nouvelle que le mari avait désirée des
années durant sans en avoir le moindre espoir, ·
organisa une petite réception intime. Une surprise
pour Kossigan.
C'est la fête de la Saint-Sylvestre qui commence
? interrogea-t-il, une fois que ses
pieds avaient foulé le seuil du salon.
Disons, pas exactement, répliqua-t-eHe·.
Qu'est-ce qui se passe alors ?
J'ai une agréable nouvelle à partager avec toi,
mais pour que tu mesures son importance,
je l'échangerai exceptionnellement avec ta
présence à mes côtés cette nuit.
Mais ... (court silence). Mais... (silence
plus long). Qu'as-tu de si important à m'annoncer
et qui appelle cette exigence ?
llS
1 ~ 1 ~
11' 'l; 1,1 1• Il l
~
~ I'V
~ I~
Il
.
Je suis le fils de quiconque m'aime
Une agréable nouvelle. Une très bonne
nouvelle. Je parie qu'elle ne te déplaira pas.
Mais je ne puis la dévoiler à présent. Il faut
une occasion exceptionnelle. J'ai préparé
une agréable surprise pour toi. Tu verras.
Au moment où elle lui parlait, elle lui faisait de
petits câlins qui, très vite, avaient fait lâcher le Oui
à son mari. « Bon, bon, c'est oui. L'autre sait que
tu es là. Je vais juste lui envoyer un coup de fil lui
annonçant qu'il y avai.: urgence chez toi et elle me
comprendra à demi~rnot. »
La première épouse avait tout expliqué à la
deuxième et c'était avec sa complicité qu'elle gardera
le mari tout le réveillon de la Saint-Sylvestre. Ce
réveillon, elle ne l'avait pas préparé à moitié : poulet
et poissons braisés, salade au thon, pain à vapeur
à la farine de riz, le tout accompagné du vin Les
armes miraculeuses. La deuxième épouse voulait,
dans son coeur, annoncer les miracles armés des
hommes dans les ténèbres. Les ténèbres à minuit.
Les ténèbres de la nuit. La nuit des profondeurs.
Les profondeurs de la nuit. Les ténèbres à midi.
Madame première épouse, devenue deuxième,
s'était également bien préparée pour lui faire passer
116
Je suis le fils de quiconque m'aime
Une nuit féerique. L'homme ! Il paraît que pour en
faire un chien de course, il faut bien manipuler la
marmite culinaire et sexuelle. Il tombe facilement
dans les mailles des femmes performantes dans
les deux arts. Des surdouées culinairement et
sexuellement. La nuit fut alors belle pour Kossigan.
Pour maintenir le suspense, la deuxième épouse
avait voulu servir le second mets à son époux. Celuici
rejeta l'~ffre sous prétexte qu'il voulait accomplir
l'acte dans tous ses états. Tant qu'il n'avait pas la
nouvelle, le repas ne sera pas servi. Dame deuxième
épouse avait compris que Kossigan tenait à cette
nouvelle. Alors, elle décida de prendre la parole.
Chéri, excuse-moi pour la nouvelle que je
vais t'annoncer. Je sais qu'elle concerne une
chose qu'on a longtemps désirée, mais je ne
sais pas si elle te plaira. C'est que ... ( elle se
frotte les mains), c'est que ... ( elle se gratte
la tête), c'est que ... (elle retient son souffle).
C'est que quoi ? Si tu n'as pas envie de
partager la boule que tu conserves au fond
de tes entrailles, digère-la toute seule.
Sur ces propos, Kossigan se leva du lit. Il
chercha des yeux de quoi se recouvrir le
corps.
117
Je suis le fils de quiconque m'aime
C'est que je porte un embryon.
Quoi? Une plaisanterie. Toi qui, depuis des ·
lustres n'as jamais eu d'espoir. Non, je ne
crois pas. Comment cela est-il arrivé?
C'est un miracle inespéré.
Et depuis quand ?
Un mois.
Alors, tel l'une de ces tempêtes qui rasent nos
îles, Kossigan souffla sur sa femme. 200km/h.
so·c. Ça brûle, la nouvelle. Son coeur battait à
rompre. Il était réchauffé. Il empoigna sa femme
vigoureusement. La palpa comme pour se rassurer
de la véracité de ce qu'elle venait de déclarer. .·
La nuit fut exceptionnelle pour les deux époux
pour qui une nouvelle ère venait de commencer.
Fier de cette bonne nouvelle, le mari décida
immédiatement du retour de la première épouse ·
dans le foyer le premier janvier 19 ... Les deux ·.
coépouses vivaient désormais heureuses aux côtés
de K6ssigan, le père de deux enfants adultérins qui
étaient fils biologiques de leur mère ct fils adoptifs
de leur père.
Pendant que monsieur Kodjo Komlan avait décidé
de déclamer quelques vers des Feuilles d'au-
118
Je suis le fils de quiconque m'aime
tomne et convaincre son épouse avec l'histoire
tragique de monsieur Kossigan, moi, enfant abandonné
dans le ventre de ma mère, décid~i de m'intéresser
au roman Les misérables de Victor Hugo.
Ce qui est utile pour l'un ne l'est pas pour l'autre.
Ce qui préoccupait monsieur Kodjo Komlan ne
me concernait nullement. Il voulait devenir poète.
Chanter. pour sa dulcinée. La toucher. Lémouvoir.
La convaincre aussi. Moi, enfant abandonné. L'en- .
vie me prend de romancer ma misère. La misère
des enfants. abandonnés. Les misérables. Les ba~
gnards du XIXe siècle. Un enfant abandonné, c'est
plus qu'un bagnard. C'est toute une vie de misère.
Psychologique. Affective. Sociale. Les bagnards.
La grâce pouvait passer par leur bagne. Un jour
de clémence. L'enfant abandonné. Les supplices de
l'abandon. Pour toujours.
Je mets un point-virgule à mes commérages,
parce qu'un enfant qui vit dans une poche, ça ne
parle pas trop. Être prolixe quelquefois provoque
des désagréments. J'arrête mes kpakpato, mes commérages,
mes chienneries. Moi, enfant abandonné.
119
12
M~m nom : sans nom. Mon genre : féminin,
parce que je le porte. Mes parents : sans
traces. C'est aihsi que j'ai atterri dans la cour
d'une mère de famillé' comme un sorcier surpris
par la lumière du jour. « Espèce de morveuse. Tu
m'empoisonnes l.1 vie. Je ne voulais pas pécher
devant Dieu, même si Dieu nous aide à pécher. Il
nous fait réfléchir et nous oriente. Il nous a créés.
"Multipliez-vous, remplissez la terre': Mais il faut
survivre pour vouloir remplir la terre. Il a aussi
épicé le fruit défendu qui est sans interdits. On est
emporté par les désirs de la chair. Ma bouche est
vide, et puis tu risques de déformer mes papayes
et mes clients se détourneront de moi. Tu mérites
plus que ça. Parce que moi aussi,j'ai le droit de faire
ma vie. Tu es de trop et je t'envoie à la mère Theresa
du quartier. Elle a une pépinière de trois plantules
qui peuvent te tenir compagnie».
121
Je suis le fils de quiconque m'aime
Ma maman. Une pute circonstancielle devenue
professionnelle. Depuis l'âge de quatorze ans, elle
avait goûté les délices de la prostitution. Chaque
nuit, malgré la surveillance de tante Dagan chez qui
elle était pla·cée, elle se retrouvait dans le quartier le
plus chaud de notre capitale. Elle adorait Mammon. ·
Sexy girl prématurée. Elle exposait chaque jour ses
épines dures, voire toute sa posture fraîche · désirable
et désirée par ces vicieux qui auraient pu êtrè ..
ses arrières-grands-pères. Elle s'habillait nue. C'est ·
l'expression de nos mamans dont l'habillement décent
est devenu du asigandji ( démodé en quelque
sorte). Elle était donc souvent à moitié nue. Ses
longues vermicelles exposées, bien polies et vigoureuses,
soutenaient un torse pas trop gras qui sus~
citait l'appétit des malfrats sexuels du quartier. Une
camisole, une petite culotte. C'est sexy, non ! Hein !
La culture occidentale. On se l'approprie. Peu importe
les conneries de la République. Il faut se faire
belle. La devise des machins de la République décadentiste.
Polir sa peau, limer tout. Le fric. Tout cela
néoessite du fric. Le fric, ça se gagne par tous les
moyens. Chacun légalise sans papiers ses moyens.
Les hanches de maman lui vomissaient de l'argent.
De l'argent chaud. Paraît-il qu'elle savait les tour-
122
Je suis le fils de quiconque m'aime
ner. Matin-Midi-Minuit. Même dans les ténèbres
au soir ou à l'aube. Elle les tournait et donnait de la
joie à ses amants qui s'affalaient, après qu'elle les eut
bien manipulés, comme des porc-et-pics.
Elle savait manipuler les hommes. \Afa/aï !
Maman, en la matière, était surdouée. Un de ses
amants, sexagénaire, un jour, las des critiques de
l'oeil de l'autre, répliqua : « Cette enfant ne plaisante
pas. Il suffit. de la goûter pour se rendre compte de
ce que c'est. Je vous assure. Malgré ma masse, cette
petite me manipule dans tous les sens. Elle me soulève
; me fait danser. La danse de près du corps.
Ces danses de chez nous et des îles. Le Gwéta3• Le
Coupé-décalé4 ... Toutes les danses de hanchement
sont convoquées. Vous comprenez. C'est une magicienne.
Une sorcière sexuelle ».
Moi, le sexagénaire, je me réjouis de n'avoir
pas essuyé la honte de l'un de ces clients qui s'était
retrouvé directement au commissariat pour avoir
abusé des services de ma douce. Je peux me targuer
de maîtriser les assauts du plaisir. Je ne suis pas un
inexpérimenté comme cet El Hadj qui, par excès
3 Danse originaire du Togo, créée par le groupe Toofan.
4 Danse originaire de la Côte d'Ivoire, apparue dans les années
2000.
123
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1-1•
Je suis le fils de quiconque m'aime
de jouissance, avait lâché son orifice anal. La petite
avait transformé son bâton de pèlerinage en objet ..
ludique. Elle le. faisait danser dans tous les sens
avec un assaisonnement particulier.
Nos jumelles auditives nous chatouillent. Il fallt
les satisfaire en se donnant du plaisir. Un plaisir
supplémentaire qui accompagne le plaisir libidinaL ,
Le grand El Hadj. Il avait coloré les draps hôteliers
de ses excréments « hadjisés ». Une histoire drôle:
qui s'écoule dans les oreilles du commissaire de
la ville. « Monsieur le commissaire, cette
ne plaisante pas. Toi-même, si elle te prend, tu
tiendras pas. Walaï ! Tu vas chier. Nom de Dieu ! » . .
Monsieur El Hadj se défendait. Il voulait noyer sa·
honte de passionné de poUles mineures et de papi
infidèle dans des arguments puérils. Maman était
réputée. Célèbre. Honteusement. Tristement. Mon ·
oreille indiscrète denfant en quête de logement
maternelle, capta ces témoignages. Dès lors, je restai
collé à l'amant sexagénaire. Son ange gardien qu'il · ;:~r·
ignorait. Je voulais, par lui, faire la connaissance Jîk
de maman. Un soir, ils se donnèrent rendez-voJs j~·;
dans une auberge, non loin de la voie du grandi ,%îtr
contournement de L. .. Ce soir-là, elle était bie~·J!,f
sexy. Bien maquillée. Bien parfumée. · :,rr
124
Je suis le fils de quiconque m'aime
ramant sexagénaire, trente minutes avant l'heure
du rendez-vous, était déjà sur les lieux. Il y attendait
sa proie. Un félin embusqué dans un coin du
bar. Moi aussi, j'attendais maman dans ma cachette
invisible. Le sexagénaire léchait ses babines. Il était
pressé de se faire envoyer dans l'univers fantasmagorique
de dame de fer sexuel. Maman accusa
trente minutes de retard. Elle arriva au moment où
le sexagénaire désespérait. Ce retard était observé
exprès pour creuser l'appétit de l'amant. J;appétit,
l'amant l'avait aussi eu. Il sauta donc sur maman
qui n'eut pas le temps de faire les préliminaires. Le
duel avait commencé. Chacun dévorait son adversaire.
Des yeux. Des mains. Des pelles. Ils se les envoyaient.
J'assistais au spectacle chaleureux des ébats.
Indifférent. D'autres spectateurs, des enfants invisibles,
sëtaient eux aussi invités. Arriva enfin le
moment fatidique pour monsieur le sexagénaire
de passer aux aveux. Il bêla, aboya, beugla, rugit,
miaula. Il était devenu un animal composite que
le plaisir des profondeurs dénudait. Au moment
où l'amant sexagénaire gesticulait, les spectateurs
que nous étions, étions rentrés dans une course
concurrentielle qui nous déplaçait du terrain sper-
125
·,.
' ~ i
Je suis le fils de quiconque m'aime
matozoïque de l'amant au gouffre utérin de maman, ·
où nous attendait sa féminité libérée. La course fut ·
rude. Mais j'y triomphai, remportant la coupe. Les ·
autres concurrents étaient naturellement éliminés:.•
et consolés par la mort.
Maman était gloutonne et dévorait trois ou .
quatre phallus par jour. Le sexagénaire était le
quatrième le jour de leur rencontre à l'auberge.
Maman savait, certes, que les rencontres avec les
hommes, ce jour, pouvaient lui porter préjudice:s
Mais elle comptait sur ses expériences pour ne pas ·
se faire prendre au piège de la conception. Or elk
ignorait les rumeurs qui couraient au sujet des foetus
ou enfants récalcitrants. J'en étais un. Je m'accrochai
au parvis utérin de maman. Le mois suivant, elle se
rendit compte qu'elle n'avait pas ses menstrues. Elle ..
commença par s'affoler, courut de pharmacie .en
pharmacie, de centre de pharmacopée en centre de
pharmacopée. Sans · succès. Elle se retrouvait dans
une merde. Un enfant sans père, c'est une honte pour
elle-même et pour sa famille. Elle ne savait pas qui
lui avait flanqué cette belle gifle dans ses entrailles, .
Moi, je le savais et je remerciais le sexagénaire
qui m'avait libéré de son pistolet chargé. Je subis
donc plusieurs assauts médicamenteux. Je restai
126
Je suis le fils de quiconque m'aime
invulnérable. Enfant récalcitrant est . mon nom.
Maman devint malheureuse. Misérable. Minable.
Elle avait investi tout son argent de prostituée dans
des foutaises. Elle avait du mal à. présent à couvrir
son corps déformé. Elle était couverte de .honte
et ne pouvait voir la lumière du. jour. Toutes les
mouches qui rôdaient autour d'elle ou sautaient sur
ses mets s'étaient éloignées. Tous ces hommes, l'un
après l'autre, avaient décliné leur responsabilité. La
tante menaçait de la renvoyer au village. Chaque
jour que Dieu faisait était pour elle un enfer.
A v1ngt ans, elle n'avait appris aucun métier,
n'avait aucun diplôme, si ce n'est le Certificat d'Aptitude
à Tourner les Hanches (CATH) et le Certificat
d'Aptitude d'Arrogance, d'Impolitesse et de
Désobéissance (C2AID). Maman était une fille sans
éducation. Un de ces poisons qui gangrènent la société
actuelle. Cette tare était renforcée par le pouvoir
que lui donnait l'argent de la prostitution. Sa
tante, une femme qui se cherchait financièrement,
s'appuyait sur ses revenus. Ses conditions modestes
faisaient delle la serpillière dont maman se servait
pour se débarrasser des mesquineries des clients
malhonnêtes.
127
Je suis le fils de quiconque maime
Mon intrusion dans son corps l'avait désargentée; .
Déplumée. Elle avait vendu presque tous ses habits .
sexy pour quelquefois réchauffer son âme dont la
circulation ralentissait au réveil parce que la veille
elle s'était asséché~. Personne dans le quartier
ne s'apitoyait sur son sort. Cette attitude n'a rien ·
d'étonnant. C'est le contraire qui surprendrait. La .
décadence du voisin réchauffe toujours les coeurs .
méchants · ayant trouvé sujet à décrypter. Les
commérages. Le propre de l'Africain. On n'en dira
pas mieux. La paresse pond des oeufs de pauvreté ·
et de mal-vivre dans nos sociétés. Indifférents et
incapables de s'inspirer de nos ancêtres, les Gaulois.
On se cherche et on refuse de se retrouver dans le ·.
bon sens. On ne se cherche que pour nous illustrer .··
dans la médiocrité. Dans les ténèbres. On brille par
nos célébrités ténébreuses qui n'ont même plus de
limite.
La vie de maman avait basculé au drame . .
Malgré ses expériences en la matière. La vie est
pleine de surprises. Des hauts et des bas. Des bas :
et des hauts. Vivre des bas et passer aux hauts; .
maman l'aurait préféré maintenant qu'elle travers~
un désert, dont les limites indéterminées dans le
vide, la font mourir lentement. Sa morale, chaque
128
Je suis le fils de quiconque maime
jour, était sapée davantage. Elle était mitraillée par
les langues fourchues de commères, des enfants; et
même des hommes. Elle eut envie de disparaître de
ce monde, mais n'avait pas ce pouvoir. le suicide.
Non ! Elle était déterminée à vivre. S'aè:èrocher à la
vie. Tant mieux. Mal vivre vaut mieux que mourir.
Il vaut miéux souffrit, stibir les humiliations, que
de mourir .. « Se suicider avèc un foetus dans le sein
est un ~ouble meurtre: Non ! Et Non !Je he le ferai
jamais. Je ne' ·veux pas aller ·en enfer.J'accoUcherai.
Dieu y pourvoira».« Heureux les pauvres en esprit,
car le royaume des cieux est à eux ! ». (Matthieu
5: 3).
Maman qui n'avait jamais accepté que la prostitution
était un péché, sollicitait la démence de
Dieu dans sa misère. Elle avait toujours dit aux
prédicateurs qui lui apportaient la Bonne Nouvelle
que Dieu aimait tout le monde. « Et Jésus? N'est-il
pas rribrt pour toüt le monde ? Pourquoi a-t-il accepté
la prostituée et soh parfum de grande valeur
si elle était une pécheresse à ses yeux ? ». Elle àvait
honte dé revoir ces hommes. Drôle de vï'e. Maman
était devenue un squelette vivant Et moi ! Ènfa~t
récalcitrant ! Je n'étais pas tendre envers elle. Des
vomissures. Des nausées. Des enflements de pied.
129
Je suis le fils de quiconque m'aime
Tout ce qu'il faut pour lui saper le moral. Payait7\
elle pour la mauvaise vie qu'elle avait menée ?
Même récalcitrant, je finis par ine raviser à faire
du mal à maman, tant elle souffrait. Elle vivait dans
des conditions drastiques. Elle jeûnait involon~
tairement. Un repas par jour. 40 kilos pour 1,70
mètres de taille. Pour survivre, elle décida de ren- ·.
trer au village. Ce n'était pas la bonne adresse. Uné .
petite honte vaut mieux qu'une grande. Les gens
l'avaient oubliée au village. Elle y allait souvent of0
frir des présents à ses parents d'un âge très avancé.
Mais nul ne savait ce qu'elle exerçait comme métier.
Ils ne savaient pas non plus ses déboires. C'était
donc un refuge qui fermait la porte aux ragots de ,
commères de la ville.
«Ouf! Et enfin! Je vais respirer de l'air pur», déclarà-
t-elle après qu'elle a déposé sa valise traditionnelle
qui était une bassine à couvercle emballée •
daris un pagne. Le contenu, aussi ridicule que l'ex:térieur,
était composé de vieux pagnes que la
Dagan lui avait offerts pour l'accouchement. « Le
village, c'est mieux, se dit-elle. Je n'achèterai rien;
Même l'accouchement se fait à la maison avec des
maïeuticiennes plus expérimentées et plus
130
. Je suis le fils de quiconque m'aime
toises que nos prétendues matrones et femmes insensées
dégueulasses de la ville >).
Les mouroirs de chez nous. Quelle horreur
Quelle désolation: ! Des médicaments détournés et
revendus. Ablàtion des soins primaires. Les mouroirs
! Ça regarde avec les yeux de billets de banque.
Pas de compassion. On extermine ceux qui sont
dépourvus de pouvoir financier. Tout part de la
poche dù visiteur. Et le clientélisme ! uthnicité !
Il faut avoir derr1ère soi un poids lourd pour y être
bien accueilli, bien soigné et à temps: Peu importe
la nature de ce poids. Financier. Autoritaire. Tout
malade orphelin est moins qu'un chien qui peut
mourir. Un minable dont les prescriptions médicales,
acquises avec peine, sont rapidement déviées
de leur trajectoire et lui sont revendues. Les infirmières.
Les matrones. Ça s'enrichit, Ça construit,
Ça roule en voiture, Ça nargue tout le monde. Ça
couche avec les hauts gradés de là médecine. Les
détourneurs de patients, de médicaments, de mc:1.tériel
médicâl. Ça mange double. ~tat. Privé .. Privé.
Etat. Des va-et-vient. C'est ça ce monde. Tous les
moyens sont bons pour se remplîr le ventre chez
nous. Lintégrité, c'est pour nos voisins qui sont
au-dessus de notre tête. Des hommes intègres.
131
..
Je suis le fils de quiconque m'aime
C'est à voir aussi. Les matrones et les insensées de
femmes. Ça insulte. Ça gifle. Des supplices qui se
greffent sur ceux de l'accouchement à même le sol.
Journée· de la femme insensée. Ça gesticule sur
les écrans téléviseurs. La télé malade. La grand~
mère de mes boîtes lucarnes. Ça déclare des propos .
mielleux. Mais ça sait que la dent rit, pourtant
l'intérieur est différent. Sur le terrain, la dent ne rit
plus. L'intérieur surgit. L'indifférence. L'animosité.
La sauvagerie. Maman le savait. Elle ne voulait pas
laisser sa peau en travail, sous les yeux indifférents
de ses bourreaux.
Quatre mois après une vie au village, pas tout .
à fait heureuse, je vins au monde. Un petit matin .·
de septembre de l'année où maman s'apprêtait à
franchir les frontières de sa vingt et unième anné.e.
Je fis mon apparition dans ce monde. Un cri rauque
vrilla la matinée peu clémente. Le soleil, déjà à sept
heures, avait surchauffé le village de ses faisceaux
brûlants. Je compris que fa vie dans ce monde était
aussi un combat. Une compétition. Telle dans
monde invisible. Celui des enfants à venir.
Les premiers jours, on était heureux. La solida~
rité africaine. Elle s'est enracinée dans les villages.
132
Je suis le fils de quiconque m'aime
Toutes les femmes du village voulaient manifester
leur joie à la venue du nouvea1..:.-né. Certaines apportaient
chaque matin le bois de chauffe, d'autres
la bouillie ; d'autres encore la pâte qu'accompagne
une sauce pimentée (yébéséssi), car le piment, dans
la mentalité de certaines personnes, est un antibiotique.
Il guérit les plaies. D'autres encore accompagnaient
leurs mets de sauce de gingembre. Un
mois durant, elles avaient transformé la maison
des grands-parents en lieu de fête. Elles chantaient,
dansaient, buvaient de l'alcool local, le sodabi. Maman
elle-même en consommait. Mais, ce quelle
prenait était spécialement préparé. Des racines
mélangées à des épices. Ça tue les plaies provoquées
par l'accouchement. Elle devait aussi boire
régulièrement de l'eau chaude.
Moi, en revanche, chaque matin, je recevais les
services d'une nouvelle tête qui s'occupait de ma
toilette. Après m'avoir passé du talc sur le corps et
paré des habits dont on pouvait rapidement faire
l'inventaire, on me faisait goûter, comme un rituel,
de l'alcool local. Je me renfrognais en signe de
protestation, mais finissais par lécher mes lèvres.
J'avais également fini par y prendre goût à tel
point qu'à l'âge d'un mois, je réclamais cet alcool
133
Je suis le fils de qu{conque m'aime
comme s'il faisait désormais partie des besoins ·
fondamentaux. Des anticorps organiques.
être tuait-il les vers qui s'agrippaient aux parois
de mon estomac. J'avais fini par admettre cette .
conception des adultes férus d'alcool que
liqueur, malgré son effet nocif, tuait les vers.
134
13
Deux mois s'étaient écoulés après ma naissance.
La vie au village devenait pénible. La routine.
La nostalgie de la belle vie. Maman se la rappelait.
Maintenant que la piatitude de son . ventre . était
retrouvée. Elle songeait à reprendre du service.
En moins d'une semaine, elle décida de regagner
la capitale. Jëtais un handicap. Elle devait se débarrasser
de moi. Elle dira à ses connaissances
de Lomé que j'étais morte en couches. A ceux du
village, elle leur racontera que jëtais emporté par
un paludisme chronique quelques mois plus tard.
Un mercredi. Jour du marché du village. Quelques
marchandes de la capitale y étaient arrivées pour
l'achat des produits agricoles. C'était le moment de
fuguer. C'était le moment de quitter ce milieu qui
a offert hospitalité et chaleur fraternelle à maman
et à son oisillon. Le premier véhicule allait repartir.
Vite. Négociation avec le. chauffeur. Repartir.
Oui. Repartir. Repartir sur de bonnes bases. Sans
135
1
Je suis le fils de quiconque m'aime
le moineau qui s'était logé dans sa poche. Elle vou~
lait refaire sa vie, non pas dans la capitale, mais loin .t
des yeux inquisiteurs. Elle voulait aller loin. Tra- };
verser la mer. Rejoindre l'un de ses amants à qui ·)
elle offrit le ciel lors d'un bref séjour. En vacances /,?g?'
chez nous. Elle avait ses coordonnées. Il suffisait <~Y, -· ··'!:,~:
de se débarrasser, et le plus tôt possible, de cet être i·}f
embarrassant. . . · . . · ' }Î~i
Maman arriva dans la capitale à onze heure( \t1f
La destination finale du véhicule. Le marché de}ffGoeha.
Elle avait rendu visite, avec tante Dagan, à Jfi
l'une de leurs cousines, esthéticienne, vivant dans J:[}$ ~~{ftt,::
l'un des quartiers de Goeha. Le coeur de l'homme :i\î
est tortueux. Qui peut le connaître ? Le coeur de }~ij:
l'homme est insondable. Maman avait planifié, en }it
ce jour, de se débarrasser de moi. Elle se rendit {tl
alors chez la cousine. Seule la domestique était à '.i}f
la maison. « Je suis une cousine à maman, se pré< f,:··
senta-t-elle. Je laisse ce bébé et mon sac à main. Je rvais
chercher de quoi réchauffer mon estomac »; ){
Elle s'éclipsa et ne revint plus. Enfant abandonné '.!~~
à deux mois, je suis sans nom, sans date de nais,. i'!J;
sance, sans survie, sans avenir. Mon nom. EnfanEJf
abandonné. · Ma date de naissance. 31 décembrë;};f ·
Une date commune aux enfants modernes renés. :f(
136
Je suis le fils de quiconque m'aime
Des enfants dont l'acte de naissance, un jugement
supplétif, ne porte plus la mention "né vers.:." ou
"né en ... " mais "né le 31 décembre . .. ". L'année de
ma naissance. L'anné.e au cours de laquelle maman
avait fait trêve de sa prostitution. Mes parents. Quiconque
m'aime.
Même abandonné, mon esprit était attaché à
maman. Elle avait disparu. Pour toujours .? Allaitelle
ressu'rgir un jour ? Des années plus tard ?
Revendiquer sa maternité?. Jëtais déjà choquée. Je
ne souhaitais pas qu'elle revienne. Ni tôt. Ni tard.
Je me sentais déjà mieux. Déjà soulagée dé trouver
une maman consciente et de bonne moralité.
A peine sortie de la maison qu'elle s'était infiltrée
dans une cabine téléphonique. Le serpent. Du
jardin d'Eden. Qui vient abuser de la confiance
d'Eve. Oui. Maman était un serpent Un cobra. Un
serpent à lunettes. Big Boss. Venimeux. Son venin.
Un venin doux. Somnambulique. Bouillie pour les
chats. Bullshit. Qu'elle cache derrière ses lunettes.
Bonjour madame. Je stiis la cousine de l'esthéticienne.
Vous la connaissez ?
Oui, c'est notre voisine. Elle est très gentille.
Tout le monde l'appelle la Samaritaine.
137
'.. - • . .
Je suis le fils de quiconque m'aime
Je suis arrivée en son absence. J'aimerais ·
passer quelques coups de fil. Je vous payerai
à son retour.
Pas de souci. C'est une dame bien.
Elle fit alo_rs une dette de trois mille francs de
téléphone et acheta une tenue sexy dans une bou,. ·
tique de prêt-à-porter sur le dos de sà cousine qui
n'avait plus souvenance de sa personne. Elle était .
devenue l'une de ces femmes escrocs de la grande
ville qui inventent toutes sortes d'histoires pour
soutirer quelques pièces d'argent à tout passant qui
les écoute. Des flatteurs qui vivent aux dépens de :
ceux qui les écoutent. Des SDF (sans domicile fixe)
pour la plupart ou squattent dans des maisons ina- ·
chevées.
Maman avait réussi, à travers ses coups de fil, à
tomber sur un ex-chien avec qui elle fixa automatiquement
un rendez-vous: Cette nuit fut chaude.
Il y a lustre qu'elle était sevrée. Il fallait rattrapèr et
parvenir au rythme normal. Cette nuit-là, elle avala,
elle seule, douze gros serpents. Des couleuvres.
Le lendemain, son bas était mort comme si elle
avait accouché de nouveau. Quelques jours de re- ·.
pos et de traitement lui avaient permis de retrouver
138
Je suis le fils de quiconque m'aime
ses forces et son appétit. Cette fois-ci, elle comptait
aller loin dans ses aventures. Les boîtes de nuit. La
cigarette. · [alcool. Elle voulait être une prostituée
de classe exceptionnelle. Franchir toutes les étapes
à la fois. L'amant de Francè allait rentrer dans une
semaine. Elle décida de se préparer pour le séduire
et demander un voyage sur l'Hexagone. Elle avait
utilisé des pommades pour faire assécher ses seins,
mais n'avait pas pu les redresser. Ils avaient reçu le
coup de la maternité.
L'amant de France arriva à bord d'Air Hexagone
un mardi. Maman s'endetta sérieusement pour
lui faire plaisir. Préparation de mets variés. Des
pagnes hollandais à confectionner. Des paires de
chaussures et deux bracelets. L'amant de France
avait émis des doutes sur la sincérité de son amante
qui la gavait de tout. La première nuit, partie pour
être chaude, était subitement devenue morose.
Qu'est-il arrivé à tes seins? J'ai l'impression
qu'ils ne sont plus fermes.
Rien du tout. C'est parce qu'il y a longtemps
que tu ne les as plus touchés.
Ok. J'admets qu'il ne s'est rien passé.
139
~,,.-.."c~'. ': ~· ~~··:~~~,~<~·~ I~.~' .<~.:~. ~- · .......~ ;:--·-.- ., ~ :.-, : ----,.:-:····':; - --,-...,......,.. -- - -· ··· ·•. ·:-,·o- si::- ·r ·
Je suis le fils de quiconque m'aime
ramant avait fini par se laisser faire. Maman,
dans sa folie, · rêvait également des billets en euro
ou en dollar. Le lendemain, elle n'eut que dix mille
francs pour les trois jours qu'elle passera avec lui.
« C'est pour tes petits besoins. Nous mangerons au
restaurant Lampedusa».
Elle croyait qu'elle avait trouvé une vache à
lait Elle ne savait pas que les venus d'Europe
étaient formatés par les exigences de la vie en
Europe et ne peuvent être comparés à ces papis
qui distribUent de l'argent détourné de je ne sais
d'où. ramant européen exécute trois ou quatre
boulots par jour. Il dort peu. Il poursuit les euros
qui quelquefois filent entre ses doigts. Le chômage.
Il se ceint les reins pour économiser et bâtir. ses
projets. Les concrétiser dans les réalisations et non
dans les culs des prostituées. La deuxième nuit,
l'amant européen décida de prendre sa revanche . .
Il malaxa maman dans toutes les directions. Le
lendemain matin, après le petit déjeuner, maman
pensait à une grasse matinée dans le lit. famant .
européen allait reprendre du service. Maman n'en
pouvait plus, mais elle n'avait p:is le choix. A dix- ·
huit heures, toujours en action, l'amant européen
avait l'impression d'être avec un cadavre. Maman
respirait difficilement.
140
Je :uis le fils de quiconque m'aime
Sorti de sa chambre d'hôtel, l'amant européen
héla un taxi à qui il demanda de transporter une
malade au HCR mélo.corn. Maman était devenue
moribonde. Faible. Epuisée, Admise au siège des
réfugiés, maman était sous soins intensifs. ramant
européen avait montré son amabilité en laissant
un peu: de sous pour les prerrtièrs soins. (< C'est une
soeur. Occupez-vous d'elle. Je retourne à la maison
solliciter une nièce qui viendra rester à sop chevet».
Ces propos mensongers, maman les écoutait, mais
n'était pas en. mesure de réagir. Lamant européen
avait sauvé sa peau. Maman était abandonnée entre
les mains des infirmières qui prenaient soin d'elle
avec l'intention de gagner un petit pourboire chez
l'amant européen. Une fois aux urgences, celuici
avait décliné son identité. Une façon de faire
impression. :Camant européen n'était plus revenu.
Après deux jours d'hospitalîsation, maman avait
eu la chance de retrouver ses esprits. Sa première
réaction était d'aller à la recherche de son amant.
Elle se rendit à l'hôtel Xana où il logeait. Elle ne
savait qui demander. Elle s'adressa à un monsieur
à la réception.
· 141
Je suis le fils de quiconque m'aime
Monsieur, je suis allée toquer à la porte
n°119, mais curieusement, c'est un visage
étranger qui a pointé son nez:
Vous voulez dire que c'est seulement le nez
du monsieur que vous avez vu ? .
Non. Toi aussi. C'est une expression pour .
dire qu'il s'est présenté.
Ok. I see: Je vois. Comme nous on n'a fait
· que la rédaction, c'est difficile pour · nous
de comprendre l'expression de ceux-là qui
sont passés par la dissertation. Tu cherches
qui au fait?
Un monsieur. J'ignore son nom. Mais .
moi, je l'appelle l'amant européen. Il est ..
beau. Elancé. Teint poli par le climat de
là-bas. Oui. C'est un bel homme. Un peu
calculateur. Mesquin aussi.
Ah ! Je vois qui c'est. Il est gentle, avec
souvent un gros cigare en main, des verres
fumés.
Exactement ! Il était à quel numéro ?
Le 119. Désolé madame, il a quitté cet hôte[
J'ai ouï-dire qu'il devait prendre le vol
142
Je suis le fils de quiconque m'aime
Accra, la capitale'de notre voisin de l'ouest,
où il a monté des affaires et de là, il ralliera
Paris.
« Quoi ? ». Sur cette question, maman· s'était ·
affalée. Conduite de nouveau à l'hôpital, son inconscient
criait. « C'est un escroc. Un vrai ! ». Trois
heures d'horloge passées, maman s'était ep.fin réveillée.
Qu'est-ce que je fais ici? demanda-t-elle . .
Vous avez fait une crise, répondit l'infirmière.
Je veux rentrer chez moi. Je ne suis pas
malade.
On le sait, madame. Votre corps n'est pas
malade, mais votre coeur l'est. Acceptez que
Jésus vous le guérisse. Coeur brisé.
Mon oeil de Jésus. Où est-il et le monde
grouille de malfrats, d'escrocs, de meurtriers
?
n a demandé à ses apôtres de laisser l'ivraie
croître avec le blé. Il apparaîtra en son temps.
143
:·~ ,·-- :· ~ --~ :, ·,-"""· .· . .. -- . ·_ -. .. ·':'·· · ..
Je suis le fils de quiconque m'aime
Trois mois après sa libération du centre des ré- ,,,·.
fugiés, maman sentait des malaises. Sa poche fémi- - · ',
nine avait de nouveau reçu la visite d'un étranger.
Le nom de l'auteur : inconnu. Le nom de l'enfant à
venir: Magnim (ma propriété). Maman vivait-elle
un mauvais sort ? Ou était-elle victime d'une imprudence
? Je pris soin d'envoyer une lettre à un _
ami qui tournait autour d'une prostituée sans, pour
le moment, trouver de faille. Il pourra conseiller
sa maman sur plusieurs sujets : la prostitution, les
risques ...
Mon cher Gabriel,
. Je sais que tu es téméraire. Mais pas vagabond. Tu es
resté fidèle à ton choix et tu t'y accroches. Accrochetoi
sérieusement. Peut-être qu'un jour la chance te
sourira et tu me rejoindras dans ce monde où la vie
n'est pas souvent tendre, mais l'expérience mérite
d'être faite. C'est pour te demander de prodiguer
d'utiles conseils à ta maman qui respire encore la
prostitution. Elle est encore jeune et peut décider
de refaire sa vie autrement. Se convertir en une -·
bonne épouse, par exemple. Il faut qu'elle se retire .
progressivement de cette malédiction pour que ·
demain te soit profitable. Que tu ne sois pas, toi -•
aussi, un enfant abandonné, comme moi. Un
144
Je suis le fils de quiconque m'aime
dont les repères identitaires sont adaptés aux réalités
de la vie. Ils ne sont pas naturels. Je ne souhaite pas
que ta maman vive le triste et malheureux sort que
connaît la mienne. Mon âme est triste, mais pour
avoir endurci son coeur, mon amertume est moindre.
Beaucoup de courage et d'endurance.
Bien à toi. Ton ami E.A.
145
14
Ma_ma,n était une prostituée. Oui. U~e p:oshtuee
que les marcheurs du dermer JOur
de travail de Dieu avaient à portée de main. Les
teints clairs. Les briseurs de chaînes. Les sauveurs
du peuple. Ils finissaient leur meeting dans le cul
de maman. Il semblerait que les mineurs, ça rajeunit.
Une sottise pour justifier leur connerie. Ils
n'avaient pas honte de se la passer. D'autres moribonds
se permettaient de l'emmener en voyage de
noces sexuelles. La marche était déplacée. La prostitution
aussi. Au lieu de la diriger vers les portes
du fils de l'ex-mon sergent, comme au temps du
timonier, elle recevait l'appel de la mer.
La mendicité s'était orientée autrement. Le fils
du timonier n'est pas généreux. Les poings fermés.
Il n'est pas à l'image du père. Pa.s du tout à l'égard
des marcheurs professionnels. On ena èu au temps
du père. On en a également au temps du fils. Et le
147
t .
Je suis le fils de quiconque m'aime
. traitement n'est pas pareil. Ces marcheurs au temps
du fils, ils aimaient prendre le bon air marin, faire
des démonstrations rhétoriques pour un · peuple .·
convaincu de ce qu'ils sont acquis à sa cause. Ils sont
de véritables sauveurs. Des sauveurs înfléchissables
dans la rue. Leur flexibilité, c'est dans les coulisses
de la tour. Dans les labyrinthes de la diaspora sur ·
le dos de laquelle ils se sont agrippés en sangsues. ,
Le fils du père, très astucieux. Il a une ouverture
d'esprit dont le quotient est au-delà de celui du
lièvre, Un laboratoire de génies de l'ombre aussi ·
dynamique.
Les batteurs de pavés et du sable marin s'étaient
assoupis sans que rien ne change. Le peuple
tentaculaire l'a observé. Il était lessivé par les
rayons de la lumière du jour pour rien obtenir. Il ·
était déçu et se sentait abusé. Des voix s'élevaient à
travers les antennes des radios commères : « Ils ne
voulaient même pas qu'on sache qu'ils ont reçu de
l'argent là-bas. Ils ne nous en ont pas parlé ». On
n'apprend pas au petit lion à être adroit devant sa
proie. Le fils du père savait que les marches allaient ·
s'estomper ; il suffisait de prendre les
par les cornes. Il fallait les faire manger. Une
bouche pleine ne parle pas. Il était important de
148
Je suis le fils de quiconque m'aime
déterminer le contenu des cornes des marcheurs.
Il était aussi sage de les traiter cas par cas, selon
leur rang stratégique. Très rapidement, le Palmier
au gros 1'.éginfe, le Coq à crête pleinement riche .
et le Bélier à tête "grigrisement" et' "christemerit" 'î .
cornue étaient assommés.
Les trois compagnons de bataille, chacun à sa
manière, avaient dispersé leurs énergies spirituelle,
économique et physique dans la conquête du trône
que le Baobab ne voulait pas lâcher. Ils ont beaucoup
saigné. Mais zéro cocolico. Zérozéro.com.
Le Bélier à la tête "grigrisement" et "christement"
cornue avait bâti sa cité des bokono et aes marabouts.
1
Ils se sont rempli les poches. Ces marabouts-là. Il
paraît que le Bélier était grigrisement bien préparé.
Au feu. A l'air. A la terré. A l'eau. Au bois. Au
métal. Aux poudres. Du dieu tonnerre. Du dieu
serpent. Des vaudoun de ma région. Il avait un
pouvoir mystique composite. Les fétiches de chez
nous, de nos voisins du nord, de l'est et de l'ouest.
Les puissances des esprits des eaux lagunaires
et océaniques. Sa hanche était majestueusement
bardée d'amulettes. Il avait des gris-gris en lieu et
place du sang. Il respirait et vomissait gris-gris. Il
149
Je suis le fils de quiconque m'aime
. disparaissait avec sa chaise devant le Baobab qui
se croyait le seul initié aux puissances occultes. La
contenance des jarres ne se découvre qu'au bord du
fleuve. "Grigrisement': il était célèbre. Il détenait,
de tous ses pouvoirs réunis, le don d'ubiquité et
disposait d'une renommée internationale pour avoir
aussi créé un réseau de rhétoriqueurs, vomisseurs
d'hi~toires à dormir debout et à émouvoir. De
faux exilés. Menteusement politiques au pays des
Djama. Il était rentré dàns le broyeur. Du fils du
père. Pour manger. Sur un siège. Bien confortable.
Qui l'enterre. Dans la fournaise. Dans ses actions.
Dans son comité. Désuet. Non renoùvelé. Il est
brûlé. Carbonisé. Hors circuit.
Le Palmier au gros régime avait suffisamment investi
dans les attentats et agressions. 23 septembre.
Le camp de Satimadja. Radio Liberté ... Ablodé.
Il voulait monstrueusement déraciner le Baobab.
Il lui vouait vachement sa rancoeur. Le meurtrier. ·.
Lassassin. Il a chaudement abattu le père de l'indépendance.
Pardon. Elle a froidement assassiné ...
le nationaliste. Il voulait une monnaie spéciale de
chez nous. Il avait involontairement mis son doigt
dans l'oeil gauche de la mère. Le pet de la tort~e. · .
Quand ça coince. C'est dur. Il était rebelle. Un dan-
150
Je suis le fils de quiconque m'aime
ger. Un morceau _qui ne sera pas facile à croquer.
Kwame Nkrumah. Patrice Lumumba. Des crânes
fêlés de ma besace. A mort ! A mort ! Ils étaient
là. Les charcutiers. Les bouchers. Les guillotineurs.
Fendre et pourfendre. Ils avaient l'art de ridiculiser
les nôtres, leur faire digérer ce que eux, ils avaient
rna:hgé. C'est facile. Les médailles.· Les faveurs. Et
puis ... Et puis ...
Chez nous, le sergent avait accepté de porter
le masque. ll devaît avaler les pilules. Lattaque du
Camp RIT. Janvier 1994. Le général Améyi. Le Palmier
aussi l'a échappé belle. L'attentat de Soudou.
Le serpent sëtait glissé for!ivement. Il est magiquement
terrible. Il se retrouva à Lomé II. Le Palmier
ne donne plus de régime. La sève nourricière devenait
rare. Ses branches asséchées. Misère. Galère.
Ça revient au pays après le 5 février 2005. Il faut
survivre. Se concilier et se réconcilier avec le fils du
père de la nation. Le coeur du fils n'est pas pierre.
Il n'est pas juteux non plus. Mais il fafr l'affaire. · Il
voulaitfaire augmenter la taille à tous ceux que le
père avait méchamment rabougris sous son ombre. ·
Il voulait nettoyer la maison, la rénover, enterrer le
passé obscur et lugubre que le père lui aurait légué.
Ses ramifications sont invitées à la mangeoire. C'est
151
-., ... ,
Je suis le fils de quiconque màime
ça la récon,eiliation, Rassembler le . peuple togolais
invétéré. Manger dans l'ombre. Se mouiller les ·
mains dans le frais. C'est aussi ça la réconciliation/
Mourir. Rençiîfre. Avec ses forces. Avecses divi"
sions. Aveè's'és stàgnations.
Le Coq à crête pleine s'était senti abusé. Ses projets
gargantuesques. La grosse basse-cour de l'.Arclie de
Noé. Son arrogance gigantesque. La mère blanche les
avait flanqués par-dessus la .Peine. Mauvais présage . . ·
I-1 a rêvé du trône, des étages, des basses-cours. 1998 ..
Gbogboyagbo gboya. CJ.bogboyagbo gboya. Il s'était
retrouvé largement édenté sur. la colline de dame
pinon. Très amer, non l Il était devenu orphelin. Les
gens de· chez nous avaient aussi fait politiquement
deuil sur lui.
Ils ont tous trahi. Les querelles. Des énergies
politiques. Dispersées. Par-dessus bord. Lëgoïsme.
Les calculs, Les intérêts. Avec un ;egai:d d'aigle. Ça
ne inèhe que dans le mur. Le peuple. Ça ne par~
donne pas les cochonneries. Ils sont devenus les . .
rats d'église. Ils sont tous morts: Mêp:1e les. Tontons.
vermicelles sont transfusés. si composer avec ie ·
. . . . ' . . . '.' '·
fils peut permettre de s'alourdir le ventre, c'est tant
pis pour les gens d'en bas. L'argent ! Le nerf de la
152
Je suis le fils de quiconque màime
guerre. Depuis la poche de maman, les politiciens
den face de chez nous m'ont initié à des subterfuges
mathématiques qui ont sucré ma vie d'enfant abandonné.
On dit souvent chez nous que s'il n'y a pas de
sorcier dans ta maison, le sorcier externe n'accédera
pas à ta vie. Le vieux loup est mort. Vive le
loup ! s'écrièrent les mordus du pouvoir. Mais le
fils du père n'avait pas imaginé que le radicalisme
viendrait de son co-équipier avec qui il a partagé
les mêmes prérogatives de fils du père. Et pourtant,
c'est simple. l-,es souris d'un même enclos ne se
mordent pas jusgu'aux os; --
La nasse est tendue. Il faut désigner un chef de
file des gens d'en face. C~acun s'agite. Même les
frelatés sans trône. Tous savaient que dans la nasse,
il y a beaucoup à manger. On se lave. On se lessive.
On se sèche. Sur les séchoirs des radios kpakpato
(radios commères) de chez nous. Ils sont ridicules,
ces gens d'en face. Disons, le ridicule n'est pas
de chez nous. Nos pets sont souvent vendus aux
chiens. Pour peu que nos intérêts soient ébranlés.
Le chef de file des gens d'en face, c'est celui-là
même qui a mangé dans le grenier du père. Dans
153
Je suis le fils de quiconque m'aime
l'équipe footballistique du père. Sa maman a été là
énième nounou du père. Je comprends pourquoi
ma maman chiennait. La chiennerie, cest aussi fort
chez nous. On n'hésite pas à voir le pet de sa mère,
de son père. On colle. On sangha. Ça pue.
Les résultats présidentiels derniers ont classé les ·
deux fils du père premier et deuxième. Dans une
République, il n'y a pas deux têtes. Il fallait une tête
autre que celle de la République. La République,
c'est authentique. Sa tête revient au fils authen-
. tique. Une tête après tout est une tête. Pourvu qu'il · ·
y·ait à manger. Le fils du père se frotte les mains. Ils
sont muselés, ces assoiffés de manger. Une bouche . ·
· pleine ne parle pas. Elle mâche délicatèment. Ce
qu'elle a saisi sans remords. La trahison, c'est pour ·
les chiens. Chez nous, trahison, nous connait pas.
Ça fait manger. Tant pis pour ceux qui n'ont pas ·
de masques. Chuan. Des Lèche-bottes. Des flagorneurs
de la République: La délation. Les coups
bas. Les peaux de banane. Ça fait manger. Hélou na
mi ! (Malheur à vous !). Moi, enfant abandonné,
j'assiste à cette vie de caméléon, de mensonges, de ·
merdes et de foutaises de tous les jours, tétanisé. Et ·
la morale ? On s'en passe. Pourvu que nos ventres
marchent.
154
15
La lagune de Bè. Cet étang qui reçoit adultes,
enfants, foetus... Nous en sommes témoins,
dans notre monde. Plusieurs récits témoignent de la
célébrité de cette lagune. Une lagune-morgue, une
· lagune-masque, une lagune mystique. Elle vomit
. des morts qui ne sont pas ses morts. Des morts
qu'on lui fait porter. Des morts jetés dans sa gueule.
Des morts jetés dans son ventre par les sbires de l'exmon
général. La gazelle s'agenouille pour pleurer.
Toutes ces femmes le front ceint de bandeaux rouges,
poursuivies devant cette ambassade étrangère où
elles avaient décidé d'aller exposer les corps de leurs
enfants repêchés du lagon ... (p.26). Le charnier, la
lagune, l'ambassade, la répression ... (p.33). La fête
des masques. La lagune des Morts. . . . La tête se
détacha directement dans la lagune... Il poussa le
corps ensanglanté dans la lagune, plouf! Fini, oui,
fini. Plouf ! ... La machette justicière rejoignit le
corps dans la lagune des Morts (p.77).
155
Je suis le fils de quiconque m'aime
Des morts dont les corps, en attente d'être repris
par les proches pour une inhumation digne,
sont délogés de leur lit morguier congelé pour le
fond glacial aquatique. Des poissons géants dDccasion.
Ceux d'en face le f~isaient pour disuéditer
le régime de l'ex-mon-sergent-général. L'espace li- .
quéfié rejette toujours ceux qui lui sont étrangers.
Envoyés par les autres ou ceux d'en face, cela lui est
égal. La complicité. Les combines. La lagune s'en . .
moque. Elle rejette tout. Elle vomit tout. Non. Je
ne crois pas à la pureté de la lagune. Pour moi, elle
est merde. Un merdier. Un préjudiciable qui donne
des idées de merde à ces foutus de bordèles pour
pouvoir nourrir ses enfants. J'ai assisté à un spectacle
désolant et piteux.
Les premiers mois de mon hébergement dans le
pot de maman, j'eus envie, un jour, de prendre la
· brise matinale. Je sortis en esprit, parcourus les artères
principales du centre-ville de notre poubelle.
J'inhalai les puanteurs de ces chiens qui marquent
d~ leurs empreintes tous les coins à leur passage. La
lagunette de ex-le-Togo avec une gueule bourrée .
de morbidités. Je longeai la muraille de ma gendarmerie
nationale, puis traversai la rue de la colombe .
internationale pour enfin arriver aux abords de la
156
Je suis le fils de quiconque m'aime
mystique. La mystique, elle accueille tout. Tout et
tout. Et c'est ça qui not1rrit aussi tous ceux qui raf~
folerit de cette pâte fermentée qu'accompagnent les
petites carpes.
Très tôt le matin, les bonnes femmes qu~
s'adonnent au commerce de ces petits poissons
viennent assister au retour · des pêcheurs sur la
lagune et acheter leurs produits. Fo Kossi, réputé
. célèbre dans la pêche lagunaire et pour y avoir passé
son enfance aux côtés de son papa aussi pêcheur, . ·
était, le jour de ma visite, le dernier à revenir
vers les femmes. Les yeux hagards. Une matinée
. .
émouvante. Indescriptible. Insupportable. Drame.
Mésaventure. Il ne saurait le dire. Il n'avait rien
dans la nasse. Elle était vide d'esprits mouvants de
l'eau. Il avait mis ses pieds sur la berge, tremblotant
Les autres pêcheurs accoururent à son chevët.
« Qu'y a-t-il, Fo Kossi ? Qu'est-ce qui se passe ? ».
« Laissez-moi reprendre mes forces. » Il s'allongea
aussitôt. Sa respiration, entrecoupée de soupirs,
était haletante. « Je n'en crois pas mes yeux », ne
cessait-il de répéter, en balayant son visage de .
la paume de sa main gauche. Cet. acte donnai~
l'impression qu'il voulait chasser le spectre.
157
Je suis le fils de quiconque m'aime
Une dizaine de minutes plus tard, il décida de
partager ce qui paraissait des hallucinations avec
ses collègues. Tout le monde avait tendu ses oreilles
pour capter les révélations de Fo Kossi et pouvoir
les rapporter en ajoutant, chacun de son côté,
son grain de sel. « Vous ne pouvez pas imaginer
combien les gens sont méchants. Sur ma petite
barque, je m'imaginais rentrer chez moi les poches
bien remplies. Je fais_ais déjà mes calculs. Cinq bols
de maïs, quelques verres de sodabi, un billet de
mille francs pour mes deux « maîtressettes » qui
gèrent plusieurs locataires. Ma nasse, à la prisé de ·
la bête, était devenue rebelle. Difficile à dompter.
J'avais fourni beaucoup d'effort pour maîtriser sa
résistance. Je reculai des eaux profondes vers la ·
berge. Mon filet était aussi gonflé tel le ballon rond
d'une femme ayant pris de la farine de manioc
délayée. J'avais repris mes calculs en ouvrant la
nasse. Je gesticulais. Je sifflotais. Très heureux d'être .
dans les bonnes grâces des esprits lagunaires qui ·
m'avaient déployé cet animal. Surprise. Horreur.
Stupéfaction. Une masse de sang de neuf mois. Le .
nez. Les doigts. Le sexe. Rongés. Les globes oculaires
avaient logé la boue en lieu et place des yeux. Les
rapaces lagunaires, à qui étaient gracieusement .·.
offerte cette proie inattendue, n'avaient pas épargné
158
Je suis le fils de quiconque m}ûme
l'enveloppe qui, par endroits, portait les marques
des coups violents des griffes buccales. Je renvoyai
la masse de sang à la lagune ».
« Ma journée était gâchée. Elle était une journée
maudite. Elle commençait mal pour avoir pêché
un monstre. Un mauvais présage. Quel malheur !
Quelle horreur ! Je dois consulter houno Sogbo. Les
esprits des eaux ont un message pour moi »~ Il se
mit debout. Il se gratta le cul. « Vous voyez. Il s'est
refroidi. » Il force la pluie à tomber de ses orbites.
Il fit des va-et-vient. Gesticula. Tint de ses deux
mains son cul. Il s'agenouilla. Il ceignit son filet autour
de sa taille. Il tenta d'exorciser la peur. Il voulait
calmer les esprits. Il leur adressa une prière. « Je
sais qu'il y a longtemps que vous n'avez pas eu de
sacrifices. Depuis le décès de mon père. Ne vous en
faites pas. Calmez-vous. Libérez sa puissance. Qu'il
relève la tête. Le temps que je m'endette polir vous
satisfaire. Plus jamais, que cette malédiction que
je viens de vivre ne se dresse sur ma voie. Jè vous
en supplie, relevez-le. Il est couché. Il faut qu'il soit
debout. Sinon ? Ma maison déserte. Mes bureaux
déserts. Et moi-même? Un cadavre. Un vaurien».
La garde de son homme était baissée. Il se jeta dans
le sable de la rue lagunaire. Il se releva et alla en
159
Je suis le fils de quiconque m'aime
direction du marché du quartier; Le corps enduit
de boue. Il étàit devenu fou. Les psychologues parlèrent
de dépression. Les commérages allaient bon
train dans le groupe des pêcheurs. « N'avait-il pas
dit qu'il avait vu un vaudou des eaux? Il faut toujôurs
fermer le troisième oeil quand vous êtes sur
les eaux. Voi-là ce qui lui anive » . « C'est vrai; renchérit
un autre. En voulant voir tout, il a fini par se .
· noyer». « Moi, je n'aimerais pas être à sa place».
Lignorance, elle donne de mauvaises pensées.
Fo Kossi avait eu une dépression mentale face à la
découverte malencontreuse qu'il a faite. La peur
qui s'était emparée de son être, avait agi sûr son
organe sexuel. I.:ignorance, quand elle nous tient.
Le vingt-et-unième siècle fait parler de lui à travers
des groupes terroristes : Aqmi5, Boko .~a~am6,
les Djihadiste~. Ceux-ci sont des terroristes. Des
tueurs de masse. Ouvertement connus. Officieusement
reconnus. Protégés. Par les:fabri~antsd'armes.
5 Al-qaïda au maghreb islamique (Aqmi) est une organisation
djihadiste terroriste dorigine algérienne. Autrefois connue
sous le nom de Groupe salafiste pou~ la prédication et le
combat
6 Mouvement insurrectionnel et terroriste d'idéologie salafiste
djîhadiste, originaire du nord-est du Nigerià. ·
160
Je suis le fils de quiconque m'aime
Qui s'innocentent. Malgré les dollars encaissés. Ils
tuent. Ils sont condamnés. Mais il y a une forme
de terrorisme non condamnée par les adultes que
moi, enfant abandonné; je condamne. Les adultes
semblent la légitimer, la légiférer. Les grandes puissances
parlent de droit de meurtre. De terrorisme
personnalisé et assisté. Médecins. Femmes insen ~
sées. Infirmiers. Kamikazes. Bombes chimiques,
pharmaceutiques. Homicide volontaire. Meurtre
prémédité. Quelles que soient les raisons; valables
ou non, il s'agit d'un acte terroriste. La victime est
terrorisée, torturée et tuée. Certaines fois, elle est
livrée à des êtres minuscules très nuisibles, au vent,
à l'eau sans survie. Son âme livrée aux égouts muets
et complices.
161
16
Dieu, Marie, Joseph, Jésus. Que dire? I.:Esprit
Saint avait choisi Marie pour insuffler en son
sein l'esprit de Jésus. Sans la permission de Joseph.
Dieu avait fait grâce à Marie. Joseph avait-il donc
abandonné Jésus ? La chair avait réagi et l'esprit
avait pris le dessus. Si la chair va vers la chair pour
donner le fruit de la chair, Dieu le condamne-til
? C'est pourtant le même Dieu qui a créé la chair
avec ce qu'elle comporte. Dieu est-il contradictoire
lui-même?
Moi, enfant abandonné le premier jour de ma
dans la rue, suis un don du Ciel. Le rede
deux épouses de l'Homme de Galilée. Le
zaréen qui, en chair, n'avait rejeté ni prostituées
adultères ni enfants. Dieu est-il aussi méchant ?
manteau de l'hypocrisie est..:il confectionné par
de mes parents ? J;apôtre Paul ne reèompas,
dans 1 Corinthiens 7, que ceux
163
Je suis le fils de quiconque m'aime
qui ne sont pas mariés le fassent s'ils manquent de
continence ? « Car il vaut mieux se marier que de
brûler» (v19).
Me-s procréateurs brûlaient. Ils brûlaient l'un
pour l'autre. Leur esprit était disposé, mais leur
chair était faible. Hs finirent, un jour, sous la ·
flamme intense de la chair et de la convoitise de
la chair, par se convoiter et se désirer. Dans les
secrets des quatre murs du domicile opératoire,
ils se dévorèrent des yeux puis s'empoignèrent
tendrement. Ils se dévorèrent des corps, des
bouches et enfin des hanches.
Content de pouvoir enfin passer du frère à la
soeur, j'étais au même moment soucieux de mon
devenir. Je savais que j'étais indésirable. Mais ce
jour-là, la chair des deux époux avait pris le dessus.
Aucune disposition scientifique n'était prise.
La chair avait parlé. Les corps avaient écouté. Et les
amis intimes s'étaient exécutés. J'étais perturbé.
La maison de Dieu ! Oui ! La maison de l'époux
est réglementée, Codifiée, protégée par des gardefous
empêchant des déviances. Des déviances
qui smpassent les bienfaits en cas de contraintes.
Contraintes déviances. Déviances contraintes. La
164
Je suis le fils de quiconque m'aimè
volonté devient contrainte. Et moi, enfant abandonné.
On ne voulait pas de moi. On ne voulait
pas non plus m'étouffer dans l'oeuf. il faut patienter
neuf mois durant, le temps de trouver une solution:
Lépouse du Fils de Joseph était envoyée loin, très
loin, dans une autre contrée du nord, sous prétexte
d'une maladie. Dans une maison close, elle est assistée
d'une "tàntette" qui suivait, stupéfaite, le gonflement
du ventre de l'épouse.
Je vins en ce monde un matin d'août. Je fus emmailloté
et déposé au carrefour de deux chemin5
en croix, comme pour me faire porter ma croix
d'enfant abandonné. Je fus récupéré quelques minutes
plus tard, par la "tantette" de l'épouse qui
alerta tout le monde dans son hypocrisie. Lépouse
du Fils de l'homme, en situation irrégulière selon
les règles prescrites par les époux, ne sortait
que les nuits pour ses besoins. Personne dans fo ..
contrée n'était au courant de sa présence. Mais la
Providence, elle, le savait. C'est ainsi que trois jours ·.
après sa délivrance,.l'épouse reprit du service dans
sa communauté.
En cette date de ma naissance, mon. esprit,
choqué par cette hypocrisie qui mine la maison
165
Je suis le fils de quiconque m'aime
de Dieu, voulut explorer d'autres bévues que les
hommes impo·saient aux Saintes Ecritures. Ils refaçonnent
les écritures, les remodèlent à leur gré,
selon leurs intérêts. Ils recréent le Lion de la tribu
de Juda, adapté à leurs désirs. Une façon de libérer .
leur conscience. Ma naissance coïncide avec l'organisation,
dans la maison de Dieu, d'une cérémonie .
d'initiation des jeunes filles. Une autre cérémonie
d'initiation, celle des jeunes gens, est quinquennale
et aussi intégrée aux pratiques chrétiennes du
milieu. Je participai, éberlué, à cette pratique qui,
même s'il y en a de formes traditionnelles dans
11\ncienne alliance, n'existe nulle part dans la Nou~
velle. Dieu et sori église me semblent un refuge ;
mieux, un paravent derrière lequel pousse une multitude
d'obscénités. Les Saül déguisés. Les David
surabondent. Les femmes de Lot. Les Jézabel. Que
dire? Faut-il récrire les Saintes Ecritures? Chacun
les récrit en sa faveur. Dans ce monde du vingt-etunième
siècle où tout s-e fait au nom d'Allah, tout le
monde les récrit avec les yeux de ses intérêts. Matériels.
Financiers. Moraux. Je n'en sais rien. Je sais
. que le monde bouge. Le monde change. Le monde
évolue. Les époux du Nazaréen aussi. rhorreur. La
désolation. fabomination. Rien d'anormal. Si le
Fils de l'homme est venu pour tout le monde, tout
166
Je suis le fils de quiconque m'aime
volonté devient contrainte. Et moi, enfant abandonné.
On ne voulait pas de moi. On ne voulait
pas non plus m'étouffer dans l'oeuf. Il faut patienter
neuf mois durant, le temps de trouver une solution.
Lépouse du Fils de Joseph était envoyée loin, très
loin, dans une autre contrée du nord, sous prétexte
d'une maladie. Dans line maison close, elle est assistée
d'une '~tan tette" qui suivait, stupéfaite, le gonflement
du ventre de l'épouse.
Je vins en ce monde un matin d'août. Je fus emmailloté
et déposé au carrefour de deux chemins
en croix, comme pour me· faire porter ma croix
d'enfant abandonné. Je fus récupéré quelques minutes
plus tard, par la "tantette" de l'épouse qui
alerta tout le monde dans son hypocrisie. Lépouse
du Fils de l'homme, en situation irrégulière selon
les règles prescrites par les époux, ne sortait
que les nuits pour ses besoins. Personne dans la
contrée n'était au courant de sa présence. Mais la
Providence, elle, le savait. C'est ainsi que trois jours
après sa délivrance, l'épouse reprit du service dans
sa communauté .
En cette date de ma naissance, mon esprit,
choqué par cette hypocrisie qui mine la maison
165
Je suis le fils de quiconque m'aime
de Dieu, voulùt explorer d'autres bévues que les
hommes imposaient au ..x. Saintes Ecritures. Ils refaçonnent
les écritures, les remodèlent à leur gré,
selon leurs intérêts. Ils recréent le Lion de la tribu
de Juda, adapté à leurs désirs. Une façon de libérer .
leur conscience, Ma naissance coïncide avec l'organisation,
dans la maison de Dieu, d'une cérémonie
d'initiation des jeun~s filles. Une autre cérémonie
d'initiation, celle des jeunes gens, est quinquennale
et aussi intégrée aux pratiques chrétiennes du
milieu. Je participai, éberlué, à cette pratique qui,
même s'il y en a de formes traditionnelles dans
!'Ancienne alliance, n'existe nulle part dans la Nouvelle.
Dieu et sori église me semblent un refuge ;
mieux, un paravent derrière lequel pousse une multitude
d'obscénités. Les Saül déguisés. Les David
surabondent. Les femmes de Lot. Les Jézabel. Que
dire? Faut-il récrire les Saintes Ecritures? Chacun
les récrit en sa faveur. Dans ce monde du vingt-etunième
siècle où tout se fait au nom d'Allah, tout le
monde les récrit avec les yeux de ses intérêts. Matériels.
Financiers. Moraux. Je n'en sais rien. Je sais
que le monde bouge. Le monde change. Le monde
évolue. Les époux du Nazaréen aussi. L'horreur. La
désolation. fabomination. Rien d'anormal. Si le
Fils de l'homme est venu pour tout le monde, tout
166
Je suis le fils de quiconque m'aime
le monde peut l'accepter à sa manière. Je suis enfant
abandonné de ceux qui croient qu'on ne peut
pas servir le Créateur en étant marié. Tuer une vie
dans l'oeuf est un péché. Mais l'abandonner n'en est
pas un. La chair m'interpelle. La maison de Dieu
me rappelle.
167
17
Moi, enfant abandonné, j'avais cru qu'avoir
la rhétorique est signe persuasif de bonne
vie. Que· dirais-je, de bonne moralité spirituelle.
Moi, enfant abandonné, suis la solution: d'un des
hommes de Dieu, puissammènt oint, et d'une de
ses soeurs . diaconesses de ces maisons spirituelles
qui poussent chez nous comme des mouches.
I.:homme oint détient sa puissance d'un houno,
d'un tiw, d'un alfa, communément appelé féticheur
ou marabout. Celui-là même qui est son adversaire
sur le ring de la prédication. Devant leurs adeptes,
les chapelets du grand prêtre traditionnel, du sorcier,
des démons, du culte des ancêtres, etc., sont
égrenés. Ils sont les adversaires des élus de Dieu.
Des élus de Dieu le jour. Des élus de Satan la nuit.
Nos pourvoyeurs de pouvoirs magiques. Il faut les
mépriser aux yeux de nos fidèles pour brouiller les
pistes. Nos fidèles ? Ce sont des poissons que nous
169
Je suis le fils de quiconque m'aime
attrapons dans rios filets grâce à la magie des houno.
La prestidigitation. Le magnétisme. La nasse ne doit
pas avoir de fuite. C'est ainsi que la parole de Dieu,
le dépouillement et la spoliation des fidèles vont être
pérennisés. Nos ventres, nos poches, nos maisons
vont grandir, se remplir et se multiplier aussi. Ce
sont des boas repus de leurs victimes obnubilées.
Mon géniteur est l'un de ces boas modernes. La
Bible parle plutôt de loups revêtus de peau d'agneau.
Maman, belle comme une fée de la forêt qui séduit
les amoureux du temple naturel, était devenue, je ne
sais comment, plus proche de papa boa au moment
où la cote de ce dernier poussait un gros vrntre. Elle
l'avait pratiquement substituée, sauf qu'aux yeux
des fidèles rien d'intime ne les liait. Cependant, tout
se murmurait entre deux. Des commentaires sur
ce rapprochement indécent se gonflaient, mais ni
l'épouse du pasteur ni l'époux de la fidèle-fée n'avait
le droit de réagir, sous peine de s'attirer une malédiction.
La fidèle-fée était devenue la disciple la plus
proche et la plus aimée de l'homme de Dieu. Toutes
les tâches de la maison de Dieù touchant la quête et
les désirs de l'homme de Dieu étaient confiées aux
soins de dame-fée, elle-même devenue puissante et
placée au-dessus de madame homme de Dieu. Aux
170
Je suis le fils de quiconque m'aîme
cultes dominicaux, aux séances d'études bibliques
ou de veillées de prière, elle était collée à la veste
du pasteur, au point qu'elle en était devenue la doublure
plus près du corps.
Les veillées de prière. Humm ! Et si Dieu n'était
pas sage ? Sa maison tient dans le sens inverse.
Son temple physique et spirituel profané. On est
toujours au service de Dieu. Papa Fidèle, époux
légitime q.e dame-fée, avait l'habitude de rentrer
plus tôt. Recroquevillé dans son lit, il ne cessait
d'interroger Dieu sur le drame qu'il vivait, impUissant.
Madame-fée ne rentrait que deux heures plus
tard. Dans ces conditions, le prolongement des
prières était déplacé sur un autre terrain. Celùi de
l'athlétisme. De secousses. De sarclage. De labour.
[homme de Dieu était oint en toutes choses. Son
bâton était spirituellement oint et délivrait Damefée
de l'influence des esprits de sirène et des souillures
démoniaques de son possédé d'époux. Des
paroles ointes. Ratatatatatata. Rocototototototo.
Racacacacacaca. Yéyéyéyéyéyéyé ... A force d'épurer
fréquemment la cuvette de maman, j'intervins
pour soulager « celui qui couchera sur moi » pour
en faire son fils. Souvent, la grossesse qui survint
avec un amant est l'objet de discorde. Je logeai donc
171
Je suis le fils de quiconque m'aime
dans le sein de maman pour qu'il y ait discorde.
rhomme puissamment oint avait ointement oint
maman. Je suis le fruit de cette onction.
Un soir après le culte, maman décida d'annoncer
la nouvelle à l'homme de Dieu. Celui-ci prit mal
cette nouvelle et renvoya maman coucher ce soir
même avec papa. « Tu dois couvrir cette grossesse
en couchant avec ton sorcier d'époux. Et d'ailleurs,
la loi dit qu'une femme qui vit avec son époux lui
affecte to_ute grossesse. Je ne veux pas de scandale
dans mon église. Je ne veux pas perdre mon lait en
perdant mes vaches ». Sur ces propos, il se leva et
ouvrit la porte de son bureau.« Je ne veux pas d'ennui.
Ouste. Et ne remets plus pied dans ce bureau.
D'ailleurs, les fidèles ont suffisamment commenté
notre vie. Ça suffit. Débrouille-toi ». Il claqua la
porte dans le dos de maman-fée qui se mit à hurler ·
sans cris, Une affaire honteuse n'engendre pas de
pleurs éclatants. Ils se muent en sanglots.
Ma présence avait tout de même assagi mamanfée
qui ingurgitait naïvement toutes potions ou
décoction.s · servies par l'homme de Dieu. Si ma
venue l'avait éloignée de ce dernier, elle l'avait
rapprochée voire réconciliée d'avec son époux.
172
Je suis le fils de quiconque m'aime
Celui-ci ne pouvait qu'être heureux. Dieu avait
exaucé ses prières. Il avait semé la discorde entre
son épouse et le pasteur. Mais il ignorait la pomme
de cette discorde. Il était heureux de savoir sa
femme repue et aussi de l'avoir à tout moment à
ses côtés, surtout lors des cultes. Jésus avait vaincu.
Alléluia ! Alléluia ! Gloire à Dieu.
Les hommes sexuellement oints. Ils ne s'entendent
pas .. Du moins apparemment. Les uns ont
pour père Dieu et les autres Satan. Mais, ils ac- ·
cordent leurs violons sur le terrain de la sexualité
pour rendre service aux couples en mal de procréation.
[homme n'est jamais infertile. Ceux qui
le sont ont toujours la couverture de leur femme.
Là où Dieu, les génies et les décoctions n'agissent
pas, les maîtres spirituels alimentent et fertilisent
les besaces féminines.
Je suis le fils de quiconque accepte de « coucher
sur moi ». Je suis le fils de quiconque m'accepte.
Je suis le fils de quiconque m'aime; Seule la femme
connaît le père biologique de ses enfants. Dans un
monde où la science évolue, les vierges conçoivent
et accouchent, je suis le fils de quiconque m'aime:
Dans mes canailleries. Dans mes commérages. Je
suis le fils de quiconque m'aime.
173 l
18
La lagune de Bè. La mystique. Elle n'est pas orpheline.
Bè. Quartier mystique. Forêt mystique.
Les tourterelles. Les morts. Les mots. Les
maux. Les ·grottes. Le mysticisme. Le Gr'.1.igblin.
Tout est mystique. Le marché mystique. La particularité.
Quartier d'en face. Qui brûle. Pour un
petit hurleme11t des gens d'en face. Les lanceurs de
javelots-pavés. Les destructeurs du voile ozoneur.
Les vidangeurs de mon sabre. Les buffles cornus
de ma République de violence. Les têtes bourrées
d'en face. Ça ne pardonne pas. Ça gaze. Ça écrase.
Ça viole les trous. Les murs en ruine affaissés. C'est
bien réfléchi. De paver les rues de chez nous. Ça
substitue les rondeurs naturelles. Le sable. Pour
brouiller la vision. C'est insuffisant. C'est pour cela
qu'ils aiment le fils du père. Qui les a armés. Involontairement.
En voulant revêtir nos guides. Embellir
Yex-Suisse d'Afrique. Ils violent les interdits.
Les lionceaux de la forêt sacrée. Ça broie tout. Ça
fume tout aussi. Et suffisamment. Mais ça ne tient
175
Je suis le fils de quiconque m'aime
pas le coup. Deux. Trois jours de résistance. Ça devient
des rats. Ça s'enferme dans les trous. Les plus
profonds. Ça se représente. Sur les murs. Les pavés.
Les femmes. Les enfants. Les chiens. Même sur les
pets. Des graffitis. Des cris de détresse. « Déjà frappé
». « Déjà flagellé».« Déjà mort».« Déjà ressuscité
». « Déjà violé ». Les lycaons qui atterrissent
sur l'aérodrome du serpent python sont préparés
en conséquence. Cheveux hirsutes. Barbes hérissées.
Yeux colorés de feu. Prêts à dévorer les . pythons
vomis par les dieux lagunaires et Gniglin.
Ils puent la colère. Ils sont sevrés de l'eau familiale.
Depuis quelques jours. Ils crachent leur venin de
bêtes en chaleur sur le malheureux petit python
sans couilles surpris dans sa course. Ah ! La République
très démocratique de Bè ! Si les pierres.
Les phares. Jaunes. Oranges. Noirs. Violets. Multicolores.
M'étaient contés.
La République très démocratique de Bè. Elle a
une République très authentique en face. Une République
très cloutée. Les pavés. Les morceaux de
parpaings et de cailloux. C'est pour la République
frès démocratique. Au temps chaud de la République.
Du vent du nord. Les zoulous de la République
très authentique dansaient au rythme de la
176
Je suis le fils de quiconque m'aime
musique authentique de chez nous. Les massues
cloutées. Muscles et torses bombés. Les pavés. i.es
cailloux. Ils s'en servent pour orner leur milieu. Es
ne brûlaient pas. L'odeür des biceps et de 1a danse
aux massues doutées était recherchée et emportée
par les fumées des pneus. En direction de l'est. Des
mouvements de transaction. La République très
démocratique de Bè sentait les odeurs zoulous. Les
odeurs des pneus brûlés de la République très démocratiqué
de Bè passaient en colonnes au-dessus
de fa ville. Elles s'immobilisaient sur le toit du colonel
Adéwi. Elles se dispersaient en parfum de bons
augures dans la foule compacte des gourdineur'&
surexcités. Elles voulaient les étouffer. Récupérer
les terres usurpées. C'est une provocation. A domicile.
Ils voulaient riposter. Ecraser ces puanteurs
des profondeurs de la lagune de Bè. Ils sont ligotés.
Impossible de fracasser les crânes. Il est interdit.
Sur la terre de nos aïeux. Ils beuglent. Ils rugissènt.
Le mal s'éloigne à petit feu. De la terre de nos aïeux.
Ils sont interdits. Médusés. Leurs massues cloutées.
Ils n'avaient qu'à les ranger. Pour la chasse des
montagnes. Le génocide. Ce n'était pas pour nous.
Il s'était transporté sur les flancs des collines interarnwé.
Au-dessus de nos crânes.
177
. ~
Je suis le fils de quiconque m'aime
Moi, enfant abandonné, manifestais mon indi..:
gnation. Mon indifférence aussi. Ma machine lexicologique.
Moins étirée que la gueule de Gabriel. .
Mon manche pas plus oblong que celui du géant
· du temple naturel. Ethnicité. Tribalisme. Les poli tiques
en font des salades bien servies. Pas épkées.
Les enfants abandonnés. La survie. Celui à qui
s'accrocher. Ça ne se mêle pas des foutaises de la
Ré~ublique. Ça attend un ange-sauveur. Un angeguide.
Sur Ia terre de nos aïeux. Au-delà des eaux.
Des lignes . àrtificielles. ·Un · ciel clément. Le· fils de
quiconque m'aime.
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Achevé d'imprimer au Bénin par:
IMPRIMERIE LA SOURCE
Pour le compte de CHRISTON Éditions
03 B.P. 0257 Cotonou - Tél.: (229) 95 20 33 20 / 97 1.3 84 93
Dépôt légal n° 8778 du 22 juillet 2016
3>m, trimestre - Bibliothèque Nationale - Bénin
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