JE SUIS LE FILS DE QUICONQUE M'AIME

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Je suis /e·: fils de . quiconque m'aime est un ·

mélange d'histoires sociales, pàlitîques et religieuses.

Mais l'histoire fondamentale est celle des enfants

abandonnés qui révèlent eux-mêmes leurs drames :

« Moi, enfant abandonné dès l'âge de quelques minutes

de vie dans ce monde. Sur la terre de nos aïeux. De

nos ennemis. Je me sens heureux. Je n'ai pas eu le ,,,,-malheur

de retôur~~r sëing t 1â t~rre. Maman n'a pas

voulu ~tour.te r· ma vie: Ecourter. sËis~joùrs. En prenant

le risqu~. D'él.va'lèr qès pilulés. ôe bourrer le terrain

de sa grand-mè,re de végétaüx miraculeux. Pour me

. débarrasser de sonrécipiènt. . .. . .

. . . . . [ ... ] Moi, er:ifant abaridonn'é, manifestais mon

inçHgnatiqn. fv)on indifférehce âus;i. Ma machine lexi.

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Du même auteur :

Fictions africaines et écriture de démesure (Essai),

Editions Continents, Lomé, 2015.

Les plaies (Recueil de poèmes),

Editions Awoudy, Lomé,.2015.

Limage du "Togolais nouveau" dans l'oeÙvre

romanesque de Félix Couchoro (Essai),

Editions Peter Lang, Berne, 2012.

Edition et Publication: Octobre 2016

Tous droits réservés à CHRISTON Editions

03 B.P. 0257 Cotonou - Bénin

Tél.: 229 21 14 97 03 / 229 95 20 33 20

E-mail : christoneditions@yahoo.fr

Couverture et mise en page : Christophe S. TONON

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Koutchoukalo TCHASSIM

Je suis le fils de quiconque m'aime

Roman

CHRISTON Éditions

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« Mon père, ma mère, ces inconnus qui m'ont abandonné. "

Philippe irigoyen

« Quand mon père et ma mère mauraient abandonné, toutefois,

l'Éternel me recueillera. »

Psaume 27: 10 Martin Bible

« Dans ma première défense, personne ne ma assisté, mais tous

m'ont abandonné. Que cela ne leur soit point imputé 1 »

2 Timothée 4: 16 Trésor de !'Écriture

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I nterdit de naître. Ces foetus clandestinement sacrifiés

sur les autels. Des vampires. De la Jeunesse.

Du tribalisme. De Mammon. Des classes sociales,

etc. Ils sont les voix de fornbre qui gémissent Des

hécatombes. Des puisards. Des égouts. Des sanitaires.

De la matière avec laquelle est pétri leur ancêtre

originel. La première créature humaine. Moulue

à partir de l'argile. Les foetus sont aussi porteurs

des germes de cette matière. Ils y retournent sang.

Du sang sans chair. Du sang flagellé. Si tôt. Sans

souillures ni maillures. Une conception biblique.

Qui ne se démontre pas. Antinomique aux théories.

Scientifiques. De l'évolution. Leurs hurlements

vrillent le Ciel. Dans l'anonymat. Dans le silence.

Les coeurs chargés de chagrin s'interrogent sur leur

drame de foetus évacués , avant terme. Retourner

poussière. Sans véritablement être poussière. Sans

voir le ciel ni la terre. Sans découvrir l'harmonie

des contraires. La déveine leur est tombée dessus.

9

. ' ~- ~ -~ . ..\. . . . ':>·. . . . ·._ . -· ·.

Je suis le fils de quiconque m'aime

i Le péché de vouloir expérimenter le monde mouvant.

La jungle. frnfer. Où tout se vorace, se dévore,

se transforme. Antoine Lorent Lavoisier. « Rien ne

se crée, rien ne se perd, tout se transforme ». Une

paraphrase d'Anaxagore. Philosophe grec présocratique

: « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses

déjà existantes se combinent, puis se séparent de

nouveau )). Nous avons été une combinaison. De

l'ovule et du spermatozoïde. Nous avons été transformés.

Mais les processus de transformation et

de séparation n'ont pas abouti. Dieu a enclenché

la transformation. Les hommes l'ont interrompue.

Par méchanceté ? Le destin ? Heureux ? Fâcheux ?

La poisse. Le mauvais oeil. « Lorsque l'enfant paraît,

le cercle de famille applaudit à grands cris. )> Victor

Hugo. Les feuilles d'automne. Il arrive que le cercle

de famille se morde les doigts en larmoyant sourdinement.

De jeunes inexpérimentés. Des parents

encore sous tutelle. Sans expériences. Sans autono~

mie. La pauvreté. ü:eil de l'autre. La société.

Beaucoup de foetus ont été fauchés. Ils n'ont pas

bravé les hostilités de bric et de broc. Pour devenir

enfant comme moi. Leur aventure a été coupée.

Net. Leur sort n'est guère enviable. Mais leur esprit

peut se réjouir d'être très tôt exempt des caprices

10

--· ~

Je suis le fils de quiconque m'aime

humains. Des hommes et des femmes. Moi, enfant

1· abandonné dès l'âge de quelques minutes de vie

dans ce monde. Sur la terre de nos aïeux. De nos

ennemis. Je me sens heureux. Je n'ai pas eu le

malheur de retourner sang à la terre. Maman n'a

pas voulu écourter ma vie. Ecourter ses jours. En

prenant le risque. D'avaler des pilules. De bourrer le

terrain de sa grand-mère de végétaux miraculeux.

Pour me débarrasser de son récipient. Ses voisines

Salim et Akos avaient enterré leur vie. Dans leur

tentative d'évacuer l'indésirable. Chacune d'elles

en portait. Avec la complicité de leur maman,

chacune de ces gigolettes avait vécu distinctement

et discrètement son drame.

Solim s'était laissé e111 porter par la lyre sentimentale

que lui jouait un jeune étudiant. Chaque soir,

au sortir des cours, comme la cigale qui chante au

temps chaud, Edern Tago, jeune et frêle garçon, déversait

une myriade de berceuses sensationnelles.

Dans les vases auditifs de son amour. Il avait une

voix de rossignol. Il la chargeait de ses flèches sentimentales,

les tirait sur sa cible. Le coeur. Les yeux.

Les lèvres. Les tours jumelles. Il visait tout ce qui

était empreint de sensation féminine. Tellement

ses flèches étaient empoisonnées. Salim n'avait pas

11

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Je suis le fils de quiconque m'aime

tenu longtemps. Elle s'était réveillée un soir, sous

les draps de son berceur. Elle croyait à un poisson

d'avril. Le gibier était abattu. Edern avait gagné le

trophée. Une compétition ,lexicologique. La victoire

a été obtenue sans effusion de sang.

Lejeune rossignol était issu d'une famille modeste.

Sa tête ne plaisait pas à maman Solim. La raison était

toute · simple. Il était de la zone méridionale. Selon

les préjugés qui persistent chez nous, les gens de

la zone tempérée se prennent pour des civilisés de

première heure. Ils ont été les premiers à entrer en

contact avec le pilleur de notre mère. Des préjugés

de plus d'un siècle. Ils font de touk personne venant

de la savane septentrionale un broussard. Un bon à

rien. Quelqu'un avec qui les prétendus civilisés ne

devraient pas coopérer. Ils sont des guenons. Des

singes. Des gorilles. Des images repères. Les guerres

tribales sont mortes. Vive les points cardinaux.

Les indices ethniques. Héritages coloniaux. Les

meilleurs. Les principaux. Ils nous stigmatisent.

La géocritique nous embourbe. Les méandres

du tribalisme. Et le sud. Et le nord. Les murs

sentimentaux s'écroulent. Les chiens de faïence.

I.ènnemi s'en était servi pour asseoir son pouvoir.

Ses traces sont récupérées. ~~!'.. enfant abandonné

12

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Je suis le fils de quiconque m'aime

le premier jour de ma naissance, suis navré de voir

ceux qui sont censés être nos leaders se bander les

yeux du collyre de l'imposteur.

Maman Solim était une revendeuse. De céréales.

Et de tissus. Le champ de ses activités couvrait

toutes les régions de chez nous, excepté celle qui

borde la mer. Elle avait ouï-dire ces préjugés à

travers une histoire drôle. Leur chauffeur habituel,

Fo John, était devenu subitement agressifà l'égard

de l'une de ses jeunes passagères, Magnouleleng :

« Sale garce. Tu oses me refouler? C'est un honneur _

pour toi que, moi, je te fasse des avances. Espèce

de descendante d'esclaves. Vos ancêtres ont été

esclaves de nos ancêtres. Espèce de broussarde. Tu

oses me tenir tête. D'ailleurs. Si j'avais couché avec

toi, je me serais douché avec de l'eau à l'hysope. Je

me serais parfumé à l'eaù de Cologne St Michel.

Pour me purifier de tes odeurs d'esclave. De

broussarde». Cet incident, entre leur chauffeur, un

clochard racheté par la richesse de son oncle, et la

jeune Magnouleleng, une demoiselle à la forme et à

la taille de Sénégalaise, avait négativement marqué

maman Solim. Au début ·'de l'éros né entre sa fille

et le jeune Edern, elle n'avait cessé de lui rebattre

les oreilles :. « Je ne veux pas de ce jeune homme.

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Je suis le fils de q-uiconque m'aime

Je suis brnussarde et je préfère m'en contenter. Ne

me crée pas des ennuis. Ne réveille pas en moi des

ressentiments »." Mais Solim ne comprenait pas

à quoi faisait allusion sa maman. Elle continuait

d'assouvir les épanchements de son coeur. Elle

et son ami, tous jeunes et accrochés au plaisir

libidinal. Ils se souciaient peu de leurs études et

des conséquences de la vie de libertinage qu'ils

menaient sans protection ni coït interrompu:

La vie coulait sans taches ni rides au domicile

de maman Salim, lorsqu'un soir, elle surprit

malencontreusement les échanges maladroitement

pimentés des deux tourtereaux.

Edern, je voudrais te tenir informé de l'arrêt

de mes menstrues depuis deux mois. J'en ai

parlé à une aînée qui m'a signifié que l'arrêt

des règles chez une femme est le premier

signe d'une grossesse. Mais elle a ajouté

qu'il faudrait faire un test de grossesse pour

la confirmation.

Quoi? tiqua Edern. Je ne veux rien entendre .·

ni rien savoir. Je ne t'ai jamais dit que je

désirais un morveux. Considère que je ne

suis au courant de rien. Espèce de salope.

14

Je suis le fils de quiconque m'aime

La prochaine fois, tu feras plus attention

à tes ardeurs sexuelles. Ma chère. Comme

tu le sais, on s'encourage à manger, mais

on assume individuellement l'indigestion.

Bonne chance, ma traînée.

Sur ces paroles, Edern tourna les talons. Il venait,

par ses propos, de rompre une relation qui, pendant

un an, leur avait permis de se délecter de délices

pour enfin en récolter le fruit. Charles Baudelaire,

"Les deux bonnes soeurs" dans Les fleurs du mal,

p.162.

Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes

Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes soeurs,

De terribles plaish~s et d'affreuses douceurs.

... Débauche aux bras immenses.

Lhomme n'est pas une gousse d'arachide ferme

qu'on peut décortiquer, afin de découvrir l'état des

grains. Salim n'avait jamais imaginé que l'amour de

son amant n'était pas sincère. Elle ne pouvait pas

sonder son coeur pour le lire. Elle s'était offerte avec

une foi naïve. Sourde. Aveugle. Insensible à tout

vent qui l'emportait sur le navire de l'amour.

La nuit fut pénible pour Salim. Le soleil qui devait

la soutenir -à cette occasion, s'était précipitamment

15

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Je suis le fils de quiconque m'aime

éclipsé. Toute seule, elle subissait, dans sa cage

nerveuse, les indélicatesses de sa maman. Une nuit

longue. Interminable. Trois chants de coq l'avaient

tirée de sa misère, Lapparition des rayons solaires

n'était pas une solution, tant les préoccupations

de Solim étaient profondes. Que faire ? En parler

à sa maman serait de l'huile jetée au feu. Trouver

une solution discrète auprès d'une camarade serait

un risque. Il fallait donc se donner le temps de

mûrir ses idées. Les peser. Les soupeser. Pendant

ce temps, maman Solim observait sa fille qui, en

quelques jours, avait fondu. Elle mangeait peu et

fuyait la compagnie de sa maman qui la recherchait

des yeux. Au quatrième jour, après la réception de

la nouvelle, maman Solim décida d'assumer ses

responsabilités en convoquant sa fille à une assise

confidentielle. A l'aube du cinquième jour, elle la

fit venir dans sa chambre. Elle feignit de ne rien

savoir.

« Assieds-toi, ma chérie». Solim prit place. Sans

hésiter. Sur le lit maternel. Tout près de sa maman.

Comme pour rechercher une quelconque chaleur.

L'atmosphère était lourde. La gravité du problème

Je suis le fils de quiconque m'aime

cherchait dans sa petite tête. Les mots. Les phrases.

Le ton approprié. Elle les cherchait délicatement.

Solim, de son côté, se doutait de quelque chose,

mais n'osait interpeller sa maman. C'était à elle

d'ouvrir la séance, puisqu'elle en était l'initiatrice.

Après un quart d'heure de réflexion; maman Solim

décida de briser la glace.

Depuis trois jours, mon intuition est agitée .

On dirait que tu as quelques ennuis. pe

santé peut-être ? Sentimentaux peut-être

aussi, je présume ?

Maman, je n'ai pas du tout d'ennuis liés à

ma santé ou à mes sentiments, protes'.:é

Solim déjà braquée. ·

Ma fille, ne s·ois pas sur le pied de guerre.

Réfléchis et sois surtout sage. Je suis ta

maman. La seule qui puisse te comprendre

et t'assister. A tous égards.

Solim commençait à pâlir. Les yeux inondés

d'une pluie lacrymale.

Dis-moi, ma fille. Et ton amoureux?

Maman, je n'en ai plus.

Et ton machin de Edern Tago ?

l:}e-G1me- --- -~1t--- -------A-Gette -question, .. Solim .. édata _ en_sanglg_t~, ]lle_

tière. D'ambiance glaciale. S'imposa. Maman Solim i}\ se jeta dans les bras de sa maman. Il faut assourdir

16 17

~ - ;...;·

j '

Je suis le fils de quiconque m'aime

les murs aux oreilles grandement ouvertes. Les

empêcher de capter cette confidence honteuse. De

désobéissance. De fille récalcitrante prise au piège

des lianes. Changer la langue de communication.

La discrétion. Elles en avaient besoin. Elle choisit'

de lui répondre dans la langue de Shakespeare.

He disappeared, mum. Sarry, my mum. I

desobeyed you. I had chosen to lead my life

stupidly without your view. I had ejfects

now and need your forgiveness. As my sweet

mother, you no go forget me. You must help

me. I need your help mum. I have difficulties.

Don't let me cried, my sweet mother. Yes,

I know you can. You have plenty wisdom

and knowledge. I have ta save the honnor

of our family. Child without father, it's a big

shamed. I beg.

Maman Solim avait fait la classe de Terminale

A. Sans quatre. Sans terminer. Et même sans

terminaisons. Elle avait remodelé ses compétences

dans la langue de notre deuxième maître de tutelle

coloniale. Elle décida d'y répliquer.

. Seriously. You told me right now that you

have no problem. Few minutes later you

18

Je suis le fils de quiconque m'aime

recognize that you have no tedium. What is

your problem now ?

Two months aga, I did not pass my menses . .

It means what ? You are not pregnant, I

think?

I don't know, mum.

Let me see. (Déjà, elle la tirait par la main

pour la mettre debout).

Fais voir tes seins.

Solim, la tête baissée, refusa d'obtempérer.

C'est un ordre, je ne plaisante pas. Je sais

que tu es enceinte et je veux une preuve.

Confuse, Solim dénuda ses seins. Les bouts et

les mamelons portaient déjà le voile de deuil. Après

auscultation de sa fille, maman Solim vociféra.

Tu es comblée à présent de la moisson de

votre champ, toi et ton laboureur ? Que

comptes-tu en faire?

Maman, je ne veux pas de ce _moineau. Un

moineau, ça va faire de ma vie un mur:

Pour y trouver plaisir à déposer ses nids. Je

rie veux pas être envahie si tôt.

Il fallait' y penser lorsque tu croquais le

fruit. Une pomme qu'on ne désire pas dans

la gorge, on l'écarte. De ses voies. De ses

19

.. ·.:

Je suis le fils de quiconque m'aime

déjeuners. De ses dîners. De ses activités

ludiques. Avec précaution. Préservatifs.

Contraèeptifs. Abstinence. Consommation

sèche. Sans eau. Sans liqueurs. Ni marqueurs.

Maman, aide-moi à me vider de ce sang.

Je suis très jeune pour avoir un morveux

sur le bras. En plus. Les railleries. De mes

camarades. De tout le village. Un enfant

bâtard. Sans père. Sans · origine. Sans

· repères. Ça ne laisse pas indifférent.

Un chien errant méconnaît le son de la

flûte de son maître. Ma voix résonnait

simplement dans tes oreilles. Sans effet. Te

voilà repue. Bien repue. Telle la femme d'un

cambrioleur. Les conséquences te ramènent

à la raison. A ta pauvre mère. Qui ne valait

pas un centime. La voix de ton amoureux

t'emportant sur les eau.x du déluge. Tu te

retrouves seule. Abandonnée. :Chorizon

assombri. :Cavenir épais. Il faut te secourir.

Tu ne veux pas te noyer. Pour toujours. Ta

mère. Celle qui se rappelle les douleurs de

ton enfantement. Elle sait que la vie est

truffée d'embûches. Ce que découvrent les ·

, yeux d'un vieillard assis, ne peut être connu

·~ d'un jeune debout. Ce que je voyais au bout

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Je suis le fils de quiconque m'aime

de votre relation, toi, tu ne pouvais pas

l'imaginer. Je vais t'aider. Je ne veux pas te

voir misérable. J'espère que la chaleur qui

te consume à l'instant te servira de leçon.

Toute ta vie. Dieu y pourvoira. God will

help us. But before my. help, I don't want to

see again that stupid boy in mj house. Isit

clear? Je connais un végétal. Vert. Sec. Très

efficace. Une tisane. Tu vas t'en débarrasser

à travers les menstrues.

A cette réplique, Salim réagit par l'affirmative.

Elle était pressée de recouvrir sa sérénité. Mais

ce que sa maman ignorait, c'est que l'écoulement

normal des menstrues et le saignement provoqué ·

sont deux situations non identiques. Le déséquilibre

naturel de lorganisme à travers les menstrùes

n'inquiète pas. Il est.sans danger, sans risque. Mais

l'avortement provoqué et clandestin s'accompagne

· de conséquences multiples. Infection. Stérilité. Au

pire des cas, mort de la jeune femme.

Deux jours plus tard, maman Salim avait réussi à

trouver la fameuse herbe. Elle en avait préparé une

tisane. Salim devait l'ingurgiter. Sans dôse prescrite.

Autant qu'elle pouvait. Deux jours s'étaient

21

Je suis le fils de quiconque m'aime

écoulés sans que Solim ne sente le moindre ma-

. laise. Il fallait recommencer le scénario. Une deuxième

fois. Une troisième fois. Le processus était

déclenché. Avec la troisième prise, l'organisme qui

avait résisté, au même titre que le foetus, avait lâché

ses nerfs. Solim saignait ce matin, comme prévu. Sa

maman était heureuse du déclenchement de l'écoulement

de sang. « Tu vois, tu seras bien débarrassée

de ce misérable. Je sais que ça va bien se passer » .

Solim sourit. Contente. Bientôt. Très bientôt. Elle

va retrouver sa quiétude.

Mais quand on s'improvise gynécologue et

convertit sa fille en fût pour avaler un volume

considérable de tisane non testée, on sexpose au

risque de la sacrifier en victime, en holocauste.

Solim était cette victime qui allait être sacrifiée. Le

saignement devenait abondant et maman Solim

voyait naïvement, en cette abondance, le signe du

suècès de l'opération. Elle apportait son soutien

moral et affectif à sa fille qui commençait à se

tordre de douleur.

Maman, j'ai mal. J'ai très mal aux reins. Au .

bas-ventre.

Beaucoup de courage ! Ce n'est qu'une

question de temps.

22

Je suis le fils de quiconque m'aime

Malgré ce soutien, Solim sentait ses forces se

vider. A petits coups. La matrone. La sage-femme.

Maman Solim ne parvenait plus à rien comprendre.

Malgré l'application du mauvais linge, le sang

coulait. A flots. En jet. Le lit de la maternité était

maculé de rouge.

Maman, mon souffle me lâche.

Tu ne trépasseras pas, ma fille. La victoire.

C'est pour les enfants de Dieu. Il suffit

d'être positif. Ne confesse pas le négatif.

Ne sais-tu pas que la vie et la ri1ort sont au

pouvoir de la langue ? Les Saintes Ecritures

te l'enseignent. Confesse plutôt le positif. La

vie. La victoire sur l'hémorragie. Au nom

de Jésus. La victoire sur la mort. Au nom de .

Jésus. Amen !

Maman, je suis vainqueure. Au nom de

Jésus. !'am a winner.

La timidité avec laquelle la fille prononça sa

phrase troubla la mère; Elle comprit que les choses

se compliquaient. Elle se résolut à conduire sa fille

au CMS1 du quartier. Il faut chercher un taxi-moto.

Accepter le premier perçu. Peu importe son état.

I Centre médical social.

23

Je suis le fils de quiconque m'aime

Chez nous où la jeunesse dépasse cinquante pour

cent de la popuiation, avec un taux de chômage

. élevé, le métier de conducteur de taxi-moto est

un métier-solùtion. La pratique, empruntée aux

Béninois, enjamba nos frontières à la faveur de

la grève illimitée lancée par les Gens d'en face,

en octobre 1993, après l'échec de la Conférence

nationale de 1991. Leurs objectifs. Faire feμ de

tout bois pour évincer le Baobab. Le déraciner. La

grève en était donc un. La faim. La soif. La mort.

A défaut, l'exil. La prostitution. Pour survivre. Le

Bao.bab, implanté depuis plus de trentè années,

était indéracinable"' COD I. COD II. COD III.

1

COD IV COD V ... Les Gens d'en face n'arrivaient

plus à coder chez nous. Tellement ils en avaient

marre. De l'immobilisme du Baobab. De l'échec

de leurs combines. De leurs divisions. De leurs

intérêts non conjugués. Il faut aller ailleurs. Sur un

autre terrain. Où on peut mieux combiner. Avec

les Blancs. Colmar. Marcoussis. Où on peut se

trouver aussi en terrain neutre. Ouaga I. Ouaga IL

Dù fiasco. Rien que du fiasco. Pendant ce temps, le

Baobab gagnait du temps et s'enracinait davantage:

Ces ramifications tombaient. A coups de mitrailles.

D'émeutes. D'agressions. Mais le Baobab était

toujours là.

24

Je suis le fils de quiconque m'aime

Cette période de vache maigre dépouilla les

hommes de notre capitale de l'orgueil d'antan. Ils

étaient volontairement décidés à faire tomber le

masque du « klaké », ce bureaucrate toujours tiré

à quatre épingles, méprisant les métiers manuels.

La capitale était plate. Inanimée. Morte. « La ville

ressemblait à une cité morte dont les habitants auraient,

soudainement, été aspirés vers un ailleurs

insondab~e ». Charles Debbasch, La succession l.i

d'Eyadema, p. 20. Les ménages! N'en parlons plus.

Tout était morose. Il fallait ranimer la capitale et

tout ce qu'elle contenait. Fonctionnaires. Artisans.

Chômeurs. Tous s'étaient lancés dans le métier de

conducteur de taxi-moto. Oléiya. Zémidjan. Un

métier international. Les Chinois. Les Togolais.

les Béninois, les Camerounais . .. Ranimer la vie.

La tuer quelquefois. Les « Zedmen » ou « Zem » ne

maîtrisent pas tous la conduite de la moto. La quête

de la pitance lexige. Devenir forgeron en forgeant.

Peu importe les conséquences. D'aucuns arrivaient

directement des villages environnants. Ils y retournaient

une semaine plus tard, pour nettoyer les

toiles d'araignée tressées dans leur maison en leur

absence. Les abords des boulevards bien éclair~s.

Les essenceries. Les maisons inachevées ou abandonnées.

Des maisons louées au prix des injections

25

Je suis le fi ls de quiconque m'aime

et des musiques des agents distributeurs de la maladie

la plus répandue chez nous.

Le Baobab, ancien militaire de l'armée française,

démobilisé et rentré dans son pays après la guerre

d'Algérie, crânait. Il voulait voir jusqu'où la témérité

des Gens d'en face conduirait le peuple. Tous les

s~rvices étaient morts. Les fins de mois mortes.

Les bourses des citoyens, mortes. Tout était mort.

Pourri. Décomposé. Les « Zedmen » n'étaient pas

les seuls tueurs de la République. Les Hommes d'en

face. Le gouvernement. Le peuple. Chacun, de son

côté, tuait à sa manière. Dans cette atmosphère de

tuerie permanente, maman Solim avait immolé sa

fille. Elle a rendu l'âme juste au moment où le taximoto

se garait devant le CMS. Le corps inerte fut

détaché de la moto duquel suintaient les dernières

gouttes de sang de celle qui s'était sacrifiée sur

l'autel de sa jeunesse.

La deuxième vo1sme de maman, Akos, avait

elle aussi enterré son souffle. Elle avait un fiancé

en Europe. Elle ne voulait en aucun cas se priver

du bonheur que lui laissait miroiter son prétendu

fiancé vivant en Europe. Ce qu'elle savait, cest

qu'elle devait le rejoindre. Quand ? Elle l'ignorait.

26

Je suis le fils de quiconque m'aime

Le temps qui passait n'altérait pas son espoir.

Entre bonheur à venir et plaisir immédiat, le choix

était clair. Le fiancé européen ne pouvait pas lui

donner du plaisir charnel. Le corps d'Akos, tout

frais et bon à déguster, attirait comme un aimant

des consommateurs qui n'estimaient pas goûter

ce plat pour le plaisir. Akos, pour sa part, pensait

juste disposer d' « un fiancé roue de secours » qu'on

n'aime pas vraiment ou qu'on accepte juste pour le

.vl aisir de ·la chair. La roue de secours donnait du

plaisir qui n'équivalait pas le bonheur qu'elle aurait

si elle réussissait à rejoindre le fiancé européen.

Elle refusait de bâtir sa vie sur du sable mouvant.

Sa relation avec la roue de secours. Elle préférait

tricher d'un côté comme de l'autre. Elle torturait

Monsieur roue de secours qui, apparemment,

était tombé amoureux d'elle. De son côté, le fiancé

européen n'était pas un ange. Mais il ne doutait pas

de la fidélité de sa fiancée.

La prière de Monsieur roue de secours, toutes

les fois qu'il couchait avec Akos, était de parvenir à

lui faire porter un embryon. Sa prière fut exaucée

et Akos tomba enceinte au moment même où les

coups de fil et les mandats du fiancé européen se fai saient

rares. Cependant, celle-ci, obsédée par l'Eu-

27

.-• ~ ..

Je suis le fils de quiconque m'aime

rope, avait rejeté la proposition de Monsieur roue

de secours qui souhaitait que naisse l'enfant. Elle ne

recueillit pas l'assentiment de son amant. Elle veut,

elle aussi, voyager. Aller en Europe. Construire son

bonheur. Loin du train-train quotidien de chez

nous. Le foetus qu'elle portait serait un obstacle.

Elle venait de recevoir par Western Union un mandat

du fiancé européen. Cela ne pouvait pas mieux

. ,; tomber. Elle s'empressa de se rendre chez un méde-~

cin gynécologue pour évacuer, le plus tôt possible,

·-:::-:~

:,. l'indésirable. Le temps pressait parce que c'était à

deux mois des vacances. Le fiancé européen avait

annoncé son intention de revenir au pays pour y

passer les vacances. Il l'avait quitté depuis cinq ans.

Le gynécologue, cet homme qui reçoit ses honoraires

en nature avant ceux en argent, avait posé

les conditions préalables à l'opération. Akos n'avait

pas le choix. La mort dans l'âme. Elle avait accepté

et rempli les conditions. Elle se disait que seules

trois personnes étaient au courant de sa situation,

de ce qu'elle a entrepris, de son initiative. Elle. Le

médecin. Monsieur roue de secours. Après l'opération,

elle eut un léger vertige. Elle en parla au

médecin qui la rassura : ~< C'est rien. C'est la position

que vous avez adoptée dans le lit». Confiante,

28

j,

11.

1

r.li.·;. 1·

,il

~li i ~:

!1 :·..~ -.·:.

t;f

Je suis le fils de quiconque m'aime

elle rentra chez elle, s'empressa d'annoncer à Monsieur

roue de secours la fin de leur liaison et la

destruction du fruit de leur amour. Celui-ci reçut

froidement la nouvelle. Il en fut déçu. Dans la nuit

profonde, Akos fut tenaillée par des douleurs au

bas-ventre. Telle une mère en travail, elle hurlait,

roulait d'un coin à l'autre de sa chambre. Le saignement

se déclencha, puis s'accéléra. Son cul pissait

du sang comme une vache égorgée. Elle tenta de

joindre son médecin en vain. Celui-ci était ïnaccessible.

Au petit matin, Akos fut retrouvée morte,

le corps gisant dans un lac ensanglanté. Les yeux

hagards.

, I.:amour. Un "monstre assassin': Il éparpille cervelle,

sang et chair. ;,:

29

2

Mais moi, foetus abandonné dans le sein de ma

mère par un salopard de père irresponsable,

puis devenu ·enfant né et abandonné par ma mère

qui prétexte l'absence de moyens pour m'élever, ,

je me réjouis et remercie mon Dieu de m'avoir f

i accordé un sort préférable à celui des indésirables ;2·

évacués et des enfants nés handicapés. Ces derniers,

quoiqu'en vie, ne jouissent d'aucun bonheu.r. Leur

misère sur terre n'est que le prolongement · des

souffrances que leur maman leur aurait infligées

lorsqu'ils étaient foetus. Ils ont été soumis à dès

tortures de . ces bombes · chimiques de toutes

sortes ingurgitées par leur maman avec l'intention

de les excréter. Comme quoi, ils subissent les

conséquences de leur entêtement. Ils auraient cédé

,. aux exigences de leur maman qu'ils ne seraient pas

:j' _____ __ v~~us dans ce monde où il; vivent l'enfer. Toujours

, dép~~;;ts-desaülrës:-Etjusqu'à quand?« I.:enfer, .

c'est les autres. » Sartre. Huis clos. Nos rapports avec

31

i~

Je suis le fils de quiconque m'aime

autrui sont viciés, alors l'autre ne peut être que

l'enfer. A partir du moment où une grossesse n'est

pas désirée par les partenaires, les rapports entre

les trois protagonistes deviennent tendus. ünfer.

J'ai eu un ami, Manu. A huit ans, il continuait

d'aller à quatre pattes et vivait avec sa grand-mère

au village. La maison n'avait pas de latrines. Pour

déféquer, il se rendait seul dans un champ non loin

de la maison. Il lui était impossible d'éviter d'autres

déchets déjà déposés au sol par des hommes. Il

revenait souvent le corps enduit de ses propres

excréments et de ceux des autres. Il prenait ses

repas à la convenance de grand-mère. La soif,

la faim et la nudité étaient du lot de son calvaire

quotidien. Encombrant depuis les entrailles de sa

mère, il l'était tous les jours, les mois et les années

qu'il avait vécu chez sa grand-mère maternelle,

puis chez son grand-père paternel, d'où on ramena

son corps inerte un beau matin.

Mais moi, enfant abandonné dès le premier jour

de l'accouchement, je me réjouis d'avoir mes cinq .

sens et mes quatre membres. Tous en bon: état. Je

n'en veux pas à mes géniteurs biologiques. Ni à ma

mère ni à mon père. Je sais qu'en Europe, il y a des

<"'

32

Je suis le fils de quiconque m'aime

mères porteuses et des donneurs de sperme. Les

enfants issus de ces différentes facettes de l'adoption,

qui ne dit pas son nom, une fois devenus adultes,

ne connaissent pas leur histoire. Même s'ils la

connaissent, ils n'en font pas un problème. Je veux, '··'

comme eux, devenir le fils de quiconque m'aime.'t;'.;'

Je ne parle pas, comme un égoïste, seulement en

mon nom personnel. Je parle au nom de tous les

enfants abandonnés de différentes manières et

accueillis · par les services de différents centres

dans le monde entier. Il y a mille et une manières

d'abandonner un enfant. Les parents qui reculent

. devant leurs responsabilités, refusent d'assurer les

besoins élémentaires de leurs enfants, manifestent

implicitement l'abandon de leur progéniture.

Et nos métis ? üsclavage, La colonisation. Ils

nous les ont offerts. Des jeunes filles violentées,

violées. La négresse était bonne à coucher: Rien de

plus ! Le fruit de ses entrailles ! S'il advenait qu'elle

en porte ! Rien de normal. Il est un second cadeau

qui couronne ses ébats sexuels. Même si elle en était

privée. Au temps colonial, les métis abandonnés

venaient au monde sans le consentement de la

négresse. Objet de défoulement sexuel, elle était

la proie qui payait le lourd tribut de sa féminité.

33

Je suis le fils de quiconque m'aime

üsclavage, qu'il soit externe ou interne, avait

disséminé les Noirs . à travers toute la planète.

Voltaire évoque les plaintes du nègre de Surinam.

Candide. Lesclavage interne avait généré des fils

adoptifs par amour. Mawouhwôe, esclave acheté

au nord du pays, était devenu frère et cohéritier de

Komlagan. ];Esclave. Félix Couchoro. Un fait banal

de l'histoire de notre pays nous apprend qu'avec

lès élections de 1958, des citoyens du sud, qui

avaient pour locataires des citoyens du nord, leur ·

avaient affecté des noms du sud dans l'intention de

remporter les élections. Cooptés ou adoptés ? Cela

n'avait pas d'importance. Ils sont devenus citoyens

du sud après les élections, et définitivement. Leurs

racines identitaires noyées dans celles d'autrui.

· Aujourd'hui, le Blanc n'est plus colon. Pas ouver~

tement. Il vient chez nous en expatrié, en touriste.

Les.négresses de chez nous, ça adore l'étranger. Ça

~ putasse comme des chiennes errantes dans nos rues.

Ça s'offre à vil prix. Si c'est avec un monsieur qui

sort de l'ordinaire, ça s'accroche. Ça va même voir

marabout pour ça. Ça se croit désormais au-dessus

de la mêlée avec ça. Ça devient arrogant, se croit au

quatrième ciel. Ça entre. Ça sort. Ça piétine. Ça fait

«_ du m'as-tu vu». Tout autour, ça murmure. Elle fait

34

Je suis le fils de quiconque m'aime

de sa vie ce qu'elle veut. La famille. Ça encourage là

vie de débauche parce que ça rapporte. Ça délivre de

la misère. Lextraordinaire, ça paie pour du plaisir et

non pour devenir père. Ma biche, emportée par la

belle vie, ne se soucie pas du·fonctionnement de sa

féminité. Ça mange. Ça boit. Ça festoie. Dans tous

les sens. La vie, elle est vraiment belle. La beauté.

Lenvers. La laideur. La cruauté. Ça se succède. ~

Et puis. A quoi s'attend-on quand, jeune, on est

tout le temps dedans ? Hein ! Et puis. Et puis up

beau jour, le soleil s'obscurcit. On se rend compte

que ça héberge un embryon. Lextraordinaire s'en

moque. Ça pond un mulâtre abandonné. Le petit

malheureux vient dans ce monde affectueusement

handicapé. On peut bien arrondir les angles de sa

vie, non ? Si parallèlement à son ordinaire, on se

tape un extraordinaire. Genre pédophile ou papi un

peu. Tu vois. Pas au coude inflexible. Ça libère sans

calcul. 1, 2, 3, 4 ...

..Jr..La polyandrie s'érige dans nos sociétés dites

modernes. Pouah ! Ça pue et ça pue encore. C'est

légitimé par une jeunesse en mal d'amour. Et ça

se gère. Deux. Trois. Quatre. Mecs. C'est la vie

de civilisées. On se les tape. Une young lady. Une

fraulein, disons. Ça sait gérer. Câlins par-ci. Bisous

35

Je suis le fils de quiconque m'aime

par-là. Mon chéri. Mon coeur. Ça dribble. Ça pète

des fable s. Ça pisse même de gros mensonges pour

calmer les branquignols. Ça n'arrive pas souvent.

La bonne gestion. Il . est des mauvais jours ou on

circule sur la tête parce que rien ne marche. Et là, les

branquignols, tous éveillés. On devient une traînée

qualifiée. Une journée exceptionnelle. Mention très

honorable avec félicitations des dégustateurs. On

est athlète. La gigolette. Ce jour-là. On se fait deux.

Trois mecs. On se les tape. Un robot vachement

sexuel. >'>

On veut se faire belle. Porter le super hollandais.

Le basin riche. Les bijoux en or massif. Meubler

l'appartement loué ... Meubler l'appartement clos.

Ce jour · athlétique miroite les recettes. On est

contente. 60 000. 80 000. 200 000. 600 000 ... On

déguste goulûment l'eau boueuse des benêts. Elle

se mue en boule. Et l'auteur ? Elle n'en sait rien.

Mais on l'attribue au plus jeune de ses amants. Il

n'est pas intéressé. « Je ne suis pas seul. Va voir les

autres». On évite la grande honte. On se contente

d.e porter toute seule la charge. Les parents

rechignent. On n'y peut rien: Dieu, lui, est juste. Il

n'y a rien de caché sous le soleil, a dit Ecclésiaste.

[accouchement. Ce moment fatidique! De réalités.

36

l :k #l'f·

Je suis le fils de quiconque m'aime

De révélations. Lenfant, lui, n'est pas boue1,1X. Il est

limpide. Clair. Sans l'ombre d'un doute sur le vrai

père. Il vient au monde. Il est n:iétis. Le prétendu

père est introuvable. Le nouveau-né est, depuis le

sein de sa mère, abandonné.

Plusieurs younger sisters traînent des enfants

abandonnés de leur père. Moi, enfant abandonné .

dès le premier jour de ma naissance et recueilli

au centre, f adresse mes sincères félicitations à ces

jeunes mères qui ont gardé leurs enfants au lieu

d'en faire cadeau à des lieux obscurs. Cependant,

je me propose de partager une réflexion avec les

jeunes femmes. Qu'elles ne se fâchent pas. C'est

un enfant abandonné qui parle. Il n'a fait aucune

expérience dans le ventre de sa mère. Ni dans ce

monde. Lenfant consolide-t-Ü les relations dans

un couple, s'il n'est pas manifestement désiré par le

conjoint ? [absence de la prise en compte du point .

de vue de l'un ou de l'autre des conjoints aboutit à '

la naissance des enfants abandonnés.

37

3

. . -;.)

Moi, enfant abandonné dès le premier jour

de ra·cé:ouéheinent: /ai vécu dans u_n centre

d'accueil célèbre d'enfants abandonnés où mes amis

et moi attendions, chaque jour que le Seigneur fait,

nos parents, papa et maman. C'est dans cet esprit

d'attente perpétuelle que nous étions préparés,

petits et grands. Des parents qui n'arrivaient

jamais. Et pour certains responsables des ce_ntres,

cette situation est une aubaine. Ils greffaient leurs

intérêts sur notre dos chez les bailleurs de. fonds

. ou partenaires. Avec la routine dans le centre qui

ressemble à un camp militaire, avec des ordres et

des actes mécaniques, on finissait par se lasser d'y

vivre. Certains amis plus âgés devenaient agressifs,

manifestant ainsi leur désir de regagner une famille.

Moi, enfant abandonné dès le premier jour de

l'accouchement, de la génération intermédiaire

des enfants abandonnés du centre, j'attendais aussi

39

Je suis le fils de quiconque m'aime

impatiemment ma famille. Mon âme manifestait,

chaque jour qui passait, cette envie de changer de

statut, de vivre dans une famille, devenir un enfant

normal qu1 sent et profite de la chaleur familiale.

Tous mes amis qui avaient eu la chance de trouver

une famille, avaient brusquement changé. Ils ne

voulaient plus, après quelques jours de contacts,

vivre au centre. Et moi, je me demandais, toujours

dans l'attente, à quoi ressemblait la vie en famille.

Mon désir, c'était de devenir, tout comme tous mes

· . ,~ -~;-__ amis qui attendent, le fils de g_uicongue m'aime.~

''/'

>J

Le centre d'accueil. Un paradis ? Un enfer ?

Sur terre. Le centre, s'il n'est pas un lieu idéal pour

élever un enfant, il fest pour l'accueil des enfants

abandonnés. La mère superviseuse, de son regard

d'aigle, maîtrise tous les mouvements dans le

centre. Les entrées et les sorties. Les contacts et

les séparations. Rien ne lui échappait. La rigueur

qu'elle imposait à tous a fait de tous les employés,

voire des enfants recueillis, des automates. Tout est

programmé et doit se dérouler à l'heure convenue;

Un défi qui sort de. l'ordinaire de l'Africain, mais

qui suscite de l'admiration et donne une renommée

au centre. Les mamans amazones, formées à cette

rigueur, préparaient tout à temps. Petit déjeuner.

40

Je suis le fils de quiconque m'aime

Déjeuner. Goûter. Dîner; Et même la sieste et le

coucher le soir, des enfants recueillis, sont programmés.

Le centre, c'est aussi le lieu de formation hygiénique

aussi · bien pour les enfants que pour les

mamans amazones. A la différence des enfants

ordinaires qui défèquent en désordre, les couches,

les gueules grandement ouvertes avalaient tout

ce que rejetait le corps de ces enfants initiés à

l'hygiène: se laver les mains avant de manger, ne pas

jouer dans le sable,récupérer automatiquement les

déchets ambulants, etc. Tout est mis en oeuvre pour

faire de ces enfants des hommes moins saligots que

ceux qui courent nos rues qu'ils transforment en

poubelles.

Le centre, un paradis qui fait rêver les âmes innocentes

dans les gazouillis matinaux., aux confins

des jardins garnis de fleurs et de moult objets de

divertissement érigés. D'autres, en métal et plastiques

confondus, dormaient sous un hangar qui

sert de champ de_ course. Nous, enfants recueillis,

sommes des enfants amazones formés au rythme

des activités du centre. Un peu, des adultes en

miniature. Nous volons de nos propres ailes dans

41

Je suis le fils de quiconque m'aime

le cadre de certaines activités. Allez ! Au lit. Les

séances de toilettes après le petit déjeuner. Sur les

pots pour enfants, nous essayions de soulager nos

ventres repus. Bouillie à la farine Vie Vitale. C'est

vital. Ça faisait même avaler de la salive à nos marraines.

Lorganisme humain nest pas un automate.

On ne l'oblige pas à sexécuter tant que l'envie ne le

prend pas. Nous nous asseyions sur nos pots sous .

le regard contrôleur de celle qui nous donne l'impression

d'être la cheftaine des amazones. Nos ca- ·

prices denfants et quelquefois d'enfants agités qui

se taquinent, une fois assis l'un près de l'autre, nous

amenaient à nous repousser ou à nous griffonner.

Les cris fusaient de tous côtés. La cheftaine, d'un

ton sec, ordonne à Grâce, à Merveille ou encore à

Gervais, à Kossi. .. d'aller à l'autre_ bout de la salle.

Alors se déclenche uri spectacle merveilleux que

nous donnons au rythme de la musique livrée par

nos pots. Dans leur mouvement, nos chevaux violentaient

la quiétude du sol avec qui ils communiquaient.

Ils nous conduisent à destination avec

des cavaliers de circonstance, nos fesses, sans grincement

de dents. Elles sont soutenues et soulagées

par les embrayages qui accélèrent la conduite. Aù

cours du voyage, nous versons à nos montures des

frais en liquide ou solide.

42

l

Je suis le fils de quiconque m'aime

L'heure de la sieste, après le déjeuner, est une heure

de pointe. Petits et grands se bousculent dans les

escaliers. Nous sommes habitués à ces refrains qui

fusent de tous les lèvres : « les grands en hàut ».

Tous ceux qui vont à deux pattes parmi nous sont

des « grands ». Peu importe l'âge. Ils sont habitués

à s'agripper aux rampes des marches comme des

· mange-mil. Sans le moindre ronchonnement; ils

avalent le~ escaliers avec une vigueur inimaginable,

vu leur âge. Ceux qui vont à quatre pattes ne sont

pas exempts de ce sport quotidien. Le soutien

qu'ils reçoivent des amazones est leur déplacement

du réfectoire au pied des marches. Ils offrent, eux

aussi, aux visiteurs, un spectacle extraordinaire.

Du sport ! Pour ces enfants dont l'âge varie entre

six mois et trois ans.

Le centre est spirituellement soutenu par la

Vierge Marie qui intercède pour nous, enfants: .

abandonnés, auprès de son fils Jésus et de Dieu

le père. On nous apprend des cantiques . . J'aime

particulièrement« Mon coeur est dans la joie». Un

cantique qui me réconforte, moi enfant abandonné.

Jésus est mon roi. Il est tout pour moi. Voilà pourquoi

mon coeur est dans la joie.' Toujours dans la joie.

On nous fait faire des prières, surtout au début de

43

Je suis le fils de quiconque m'aime

nos repas. « Maman Marie, priez pour nous ». Le

réconfort moral et social, même s'il est aussi rare que

le pet d'un coq, représente un indice qui laisse croire

que de bonnes volontés pensent à nous. Quelques

associations de bienfaisance opèrent leur passage

au centre pour une courte séance de divertissement

au son de tam-tams et de chants. Au centre, la vie

est plutôt sérieuse. Nous ne sommes pas habitués à

l'ambiance. Les séances de tintamarres nous laissent

froids. Et nos regards inquisiteurs ne perçoivent

i pas nos visiteurs qui n'imaginent pas le drame.qui

couve au fond de notre âme d'enfants abandonnés.

Les enfants abandonnés, l'Afrique se réveille.

Madame Pasteur Abitor Makafui. Sa chanson.

« Dévio lé kpadomè » (Les enfants sont dans la

rue). Elle veut apporter sa pierre à l'édifice en vue

d'un meilleur monde pour les enfants abandonnés.

Recueillir un enfant abandonné sous son toit est une

oeuvre de charité. Cette oeuvre n'est pas seulement

spirituelle. Elle est aussi sociale. Elle participe de

l'édification d'une société, d'une nation. Recueillir

un enfant abandonné, c'est lui donner la chance de

redevenir un enfant « normal», «légitime», qui va

grandir dans une.famille; c'est lui donner la chance

de se «dénaturaliser».

44

Je suis le fils de quiconqué m'aime

Lorsque l'un d'entre nous venait à trouver

une famille, c'était la joie pour l'heureux élu et

la désolation sur le visage de ceux qui devaient

encore attendre. Attendre encore ? Pour combien

de temps ? Une. Deux semaines. Un mois. Un

an. Deux ans ? Quelle que fût la durée, l'attente

devenait longue et la vie au centre insupportable.

Au moment où le lauréat savourait les premières

chaleurs c).e la vie familiale, ceux qui attendaient se

sentaient frustrés. La vie est ainsi faite. Quelques

jours de visites et de contacts assidus suffisent pour

que l'enfant abandonné renonce ouvertement à

son ancien statut d'interné. Il semble revenir de

très loin. Il veut étancher sa soif maternelle, voire

parentale, qui lui aurait manqué depuis le premier

jour de sa naissance.

45

....

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4

Emus, nous l'étions, nous qui étions toujours

au centre lorsque nous recevions la visite de

nos aînés qui avaient vécu au centre avant nous et

vivaient à présent dans une famille. C'est surtout

lors des fêtes de fin d'année, en particulier le Noël.

Ils venaient les bras pleins de cadeaux, partageaient

leur joie d'enfants épanouis et aussi d'enfants qui

restaient attachés à leurs repères d'enfants autrefois

abandonnés. Epanouis ! Oui. Ils l'étaient du vivant

de leurs parents. Du vivant de ceux qui ont accepté

qu'ils deviennent leurs fils.

Il me revient l'histoire d'un aîné arrivé au centre

la veille de Noël, en compagnie d'autres compères.

Dans le visage des uns se lisait la joie de ,;,ivre. Mais

son visage à lui, Komlangan Klutse, était pâle et

triste. Quelques minutes d'échanges avec nous et la

soeur directrice l'avait retiré du groupe, préoccupée

par son état. Plus tard, il nous a été rapporté que

47

Je suis le fils de quiconque m'aime if

Komlangan Klutse éta;t à nouveau enfant ahan- ~

donné, même s'il était cette fois-ci majeur. Triste sort '

d'enfant abandonné. Komlangan était légalement

adopté par une richissime dame de la côte, l'une

de ces dames ayant fait, dans le passé, la fierté de

notre pays. Elle avait vécu pendant des années,

sans le moindre espoir, malgré les offrandes et

sacrifices sarcastiques recommandés par les oracles

et le déploiement de différentes méthodes des

magiciens de la thérapie moderne. Elle vécut sans

progéniture. Un jour, il lui vint à l'esprit d'adopter

un enfant abandonné qui sera plus tard l'héritier de

ses biens. Les biens, elle en disposait. Des terrains,

des maisons, etc. Il était impossible d'en savoir le

nombre exact. Il y avait même un intendant qui

s'occupait de la gestion et de l'agrandissement de

ce patrimoine, et qui profitait de sa position pour

s'enrichir. Une multitude de comptes en banque

· bien garnis venait corser ce patrimoine.

Lenfant abandonné, Komlangan, ne pouvait pas

mieux tomber. Il avait, dès les premiers jours de

son intégration dans la famille Klutse, oublié sa

· situation d'enfant abandonné. Tant il était entouré

de tous les soins; aussi bien des cousines et cousins

qui occupaient le domicile de maman Komlangan,

48

Je suis le fils de quiconque m'aime

que des visiteurs. Komlangan, aux y~ux de Félicia,

« sa maman », était un oeufqu'il fallait entretenir

au mieux pour ne pas le casser doublement. Le

casser psychologiquement, puisqu'il était fragile en

tant qu'enfant abandonné. Le casser socialement

en faisant de luiuri « enfant gâté », un délinquant,

en le protégeant ou en étant à ses soins et en se

pliant à ses caprices. Elle voulait faire de lui un

homme, un vrai homme qui sera plus tard utile à

la société": assurer son éducation avec rigueur et

son instruction au prix de n'importe quel sacrifice . .

Komlangan était heureux et maman Félicia l'était

également. Elle était heureuse d.e conduire son

enfant dans les centres de loisirs. Pour des castings,

la natation, la restauration, le shopping, etc. Ce

bonheur intense et immense, Komlai1gan le croyait

permanent. Il ignorait les bévues 'des .· familles

africaines au suJet des liens de sang. « S'il n'y a rien,

la loi dort », dit-on souvent. En Afrique, l'enfant

adopté est un rejeton d'ailleurs. Le legs de . ses

parents adoptifs, en cas de décès, est disputé par

leurs cousins, tantes, oncles ... Il n'y a aucun droit

de regard. Maman Félicia étant vivante. Les jours,

les semaines, les mois puis les années passaient. La

vie, dans sa maison, était sans difficultés. Le jeune

Komlangan, insouciant, grandissait dans la gaieté,

49

'

Je suis le fils de quiconque màime

sous l'oeil vigilant, admirateur et comblé de maman

Fflicia: Son cursus scolaire s'accomplissait sans

tache. A vingt-deux ans, il préparait son master.

Un après-midi chaud et torride. Alors que

Komlangan était en train dé suivre des cours sur la

gestion des finances, il reçut un coup de fil anonyme

annonçant l'admission de Félicia dans une clinique

. internationale de la place. Il transpira chaudement

comme un veau qu'on conduisait à l'abattoir. Puis

il s'excusa auprès de son ami avant de quitter la

salle : « Excuse~moi, Crépin, j'ai reçu une nouvelle

qui ne me permet plus de suivre le cours. Je dois

m'en aller ». Crépin était aussi un enfant adopté

avec qui Komlangan était copain. Ils évoluaient

ensemble et partageaient souvent leurs angoisses.

Leurs joies. Sorti de la salle, Komlangan se précipita

sur sa moto qu'il aurait voulu métamorphoser en

oiseau volant.

Dans la rue, les autres motocyclistes l'engueulaient

par endroits à cause de sa méconduite. Ils ignoraient

ce qui lui arrivait :« Oh toi jeune homme, tu veux te

tuer ou quoi? Qu'est-ce que t'as comrrie problème à

ton âge ? C'est ta copine qui te tourne la tête ou elle

te rompt le coeur ? Écoute, si tu meurs, elle n'aura

50

t

Je suis le fils de quiconque m'aime

au'à se tailler un autre ». Toutes ces interpellations

! n'intéressaient guère Komlangan. Il était devenu, en

cette circonstance, un malentendant. Il sè faufilait

parmi les véhicules, violait systématiquement

les feux . tricol01es sur son passage. Tous ceux

qui assistaient à ce scénario pensaient au déambulement,

à un début de folie. C'est dans cet état

de désemparement psychologique que Komlangan

parvint à la clinique. Maman Félicia était admise

aux urgences. La salle était interdite d'accès. « Mon

Dieu ! s'exclama Komlangan, fais en sorte que

maman ne décède pas. » Trop tard ! Cette prière

ne parvint pas aux oreilles du Dieu de miracles. La

porte de la salle des urgènces grinça des dents, puis

s'entrebâilla. Le médecin se présenta et demanda la

famille de Félicia. Deux hommes se précipitèrent :

l'oncle de maman Félicia et Komlangan ...

Je suis son fils. Dites-moi, docteUr, qu'est-ce

qui arrive à maman ?

Il n'est pas son fils, rétorqua l'oncle.

Comment ça!

Je dis bien que tu n'es pas son fils. Ce n'est

pas Félicia qui t'a engendré. Tu n'es pas de

notre famille.

51

Je suis le fils de quiconque m'aime

Le docteur, abasourdi, n'en revenait pas.

Trêve de dispute. Je vewc le fils de madame

Félicia.

Docteur, c'est moi, répondit Komlangan.

Je ne vais pas passer par quatre chemins.

· Sois fort et courageux pour accueillir la

nouvelle. Il faudra aussi que tu t'armes pour

surmonter les difficultés éventuelles d'après

maman Félicia. Elle n'est plus.

A la tombée de cette triste nouvelle, l'oncle

esquissa un sourire narquois du coin des lèvres.

Une haine couvait déjà en lui contre ce garçon. Cet

usurpateur à qui il ne comptait pas laisser les coudées

franches dans la gestion du patrimoine de maman .

Félicia. Les larmes aux yeux, Komlagan rentra au

domicile de Félicia où il s'effondra dans un fauteuil

au salon. Déjà, à la clinique, sa stigmatisation .

avait commencé. Il était interdit de s'approcher du

corps. A la maison, des dispositions étaient prises

par une tante de Félicia pour l'empêcher d'accéder .·

à la chambre de maman. La porte était verrouillée. •

Tonde de Félicia r~vint à la maison âprès qu'il a ·

· transféré le corps de maman Félicia à la morgue.

Une réunion familiale fut tenue. dans la journée. Il

fut décidé que maman Félicia devrait être inhumée

5~

Je suis le fils de quiconque m'aime

une semaine plus tard. Personne ne se souciait des

besoins de Komlangan, cet étranger profiteur qui

voulait se tailler une place dans cette famille. Cet

indésirable n'héritera rien de Félicia.

L'héritage est une peste. Komlangan ne !entendait

pas de cette oreille. Il a son avenir devant lui.

Il pouvait construire de ses propres mains son

empire. Pour lui, l'héritage n'est pas une peste. Il

l'est pour les paresseux. Il fallait prou vèi qu'il n'était

pas un sagroe_hyte. Il n'était pas une sangsue qui

vivrait accrochée aux biens de la défunte tel que

cela se manifestait sous ses yeux. Il exprimait son

désintéressement à toutes les agitations autour de

l'héritage de sa maman. Il se réfugiait chez son ami

Crépin le jour et revenait la nuit« clandoter », dans

une maison qui n'était plus la sienne.

Il n'était pas associé aux préparatifs. Le remueménage

dans la maison se faisait en son absence.

Une absence à la fois psychologique, parce que

Komlangan ne se considérait plus membre de la

· famille Félicia, et physique pour alléger de façon

circonstancielle sa douleur. Une semaine plus tard,

sans un jour de plus, maman Félicia était conduite

à sa dernière demeure. Les funérailles étaient

53

i·,'.~,/ll:.,· Je suis le fils de quiconque m'aime

grandioses. A la hauteur et à l'image de la défurite. ,Î'f l

Komlangan n'avait que le soutien d~ son ami, '.~~

Crépin, frappé par sa marginalisation. La famille

de Félicia n'avait pas daigné lui offrir l'uniforme

àes funérailles. C'était un inconnu.

54

5

Moi, enfant abandonné le premier jour de

ma naissance. Le sort de Crépin. rami de

Komlangan. Un enfant ab<1.ndonné pas comme

nous autres. Son abandon est partiel. Un crétin de

père, pour qui la vie amoureuse ne rimait pas avec

la vie de couple, avait pris la poudre d'escampette

pour se réfugier on ne sait dans quel monde

: .'.: amphigourique. Dame Magui avait connu, dans

sa condition de truie abandonnée, la bienveillante

attention de monsieur Click, infirmier d'Etat, qui

se léchait toujours les babines à chaque fois que le

Ciel plaçait Da Magui sur sa route. Mais il n'avait

jamais eu la chance d'attirer le regard de cette

dernière. Le bruit courut dans le quartier Malkong

que Ma gui àttend;üt un enfant. Son amant était en

· cavale. Crépin, abandonné depuis le ventre de sa

mère, n'était pas conscient de la misère humaine

d'un être ab.andonné. Toccasion fait le larron, mais

le larron fait aussi l'occasion. Ce qu'on aime, on le

55

.i,· · Îl- .P. Je suis le fils de quiconque m'aime ·i

mange sans se soucier des croûtes. Monsieur Click ·

était décidé à ~llumer la flamme de l'amour dans le !

coeur de la conquête naguère braquée. Il comptait

échanger sa générosité contre l'amour de celle ·

qu'il a toujours enfouie dans les décombres de son

organe ventriculaire. Monsieur Click n'avait pas

tort de multiplier ses actes intéressés. Abandonnée,

Magui avait besoin d'un soutien chaleureux :qui la '

rassurerait et rassurerait de même le fruit de ses

entrailles. La chaleur qu'elle produîtdans la détente

participe de la sécurisation du foetus.

<< Pourquoi ne pas accepter ce monsieur que'.

j'ai toujours repoussé ? s'interrogea-t-elle, un joui

dans ses réflexions. Il est sincère et se montre

affable malgré mon état et toutes les turpitudes

que je lui ai infligées. Il vaut mieux se savoir aimé

ue d'aimer. Je dois, pour la survie de mon foetus;

et de la mienne, rendre à ce monsieur la pièce

de sa monnaie » . Les réflexions du double de D~

Magui avaient réconforté et métamorphosé sop'

personnage physique. Elle décida d'accueilH

autrement et dorénavant celui qui manifestait s

volonté d'occuper légalement le vide intérieur e'

extérieur qui l'emplissait et l'entourait. Monsieti,

Click, célibataire, avait toujours rêvé, depuis de,

56

;;ij

Je suis le fils de quiconque m'aime

lustres, de se dévêtir du manteau de célibat avec

le oui de celle qui envahissait, jour et nult, son

âme. Il avait toujours paÜenté dans un optimisme

béat. On dit souvent que celui qui tend la main ne

se lasse jamais. La patience cultivée et sans cesse

renouvelée chez Click avait merveilleusement fait

tomber la muraille de résistance féminine que

Da Magui avait bâtie autour d'elle. Un moment

fatidique._Un moment de forte clameur intérieure.

Click était superbement heureux. Il avait: réussi à

décrocher le oui de cette darne qu'il a convoitée

des années· durant. Elle a accepté de l'épouser. La

nouvelle vrilla tout son corps. Dieu est grand~

Dieu est miséricordieux. Allah Akbar. Il décida

dëtancher légalement sa soif. Il remplit, les jours

suivants, et avec empressement, les conditions

traditionnelles et modernes pour un mariage

civil et religieux. Crépin était donc né sous le toit

de mon.sieur Click. Il est né dans des condition:;

normales. · Il est l'enfant dont l'abandon n'est pas

ressenti. Il a évolué sans complexe. Monsieur Click

ne mettait pas de différence entre Crépin et les

autres enfants nés après lui. Son père biologique

n'est qu'un donneur de sperme qu'il ignore.

57

Je suis le fils de quiconque m'aime

Crépin ne souffrait d'aucune marginalisation.

Il était un grand appui pour son ami Komlangan

qui n'avait plus de repères biologiques ni sociaux.

« Je vais t'aider. Tu verras. Mon papa est très

gentil. n est cet arbre qui aime tous les oiseaux

cherchant refuge. Je suis sûr que tu vas aimer sa

compagnie. ». Sur ces propos, Crépin invita son

ami à rejoindre sa famille. Mais auparavant, il avait ·

pris le soin d'échanger avec ses parents au sujet

du« cas Komlangan ». Ceux-ci n'avaient exprimé

aucune opposition. Au contr2ire, ils avaient trouvé

qu'accueillir un étranger chez soi, de surcroît un

enfant abandonné, est source de bénédictions.

« Dis-lui de n'avoir aucun souci. Dieu y pourvoira.

C'est lui qui nous recommande de ne pas nous

soucier de ce dont nous allons nous nourrir ni de

quoi nous vêtir. Les oiseaux du ciel ne sèment ni ne

moissonnent et pourtant ils vivent. »

Dans la famille Click, l'enfant abandonné

sentait évidemment comme chez hü. Papa . et_;

maman Click faisaient ce qui était en leur pour:voirY .,/-=-

pour le rendre heureux. Et pour leur faire plaisir,

il devait réussir ses études en master en sciences

économiques e(de gestion. Après les examens de

fin d'année, un soir, rentré de l'Université, il se jeta

58

Je suis le fils de quiconque m'aime

dans les bras du couple installé au . salon, devant

un écran téléviseur géant : « Papa, maman, vos

efforts ont porté des fruits. J'ai validé toutes les

UE2• Je vous promets de soutenir mon mémoire

dans trois mois ». Heureux, Îe couple l'était. Il

avait le sens d'une mission accomplie. C'est la

première fois qu'il les appelait papa et maman de

façon affectueuse. « Nous allons faire de toi un

homme, lâcha monsieur Click. · Tu ne regretteras

pas de no"us avoir connus, de nous avoir adoptés en

retour. Et pour t'éviter la répétition de la déveine,

nous saurons faire la part des choses ».

Monsieur et madame Click étaient propriétaires

de plusieurs dépôts de produits congelés dans la

capitale et dans deux villes de l'hinterland. Un acte

notarial diligenté par le couple faisait de Komlangan

le propriétaire des dépôts de l'intérieur du pays et

leurs fils légitimes, ceux des dépôts de la capitale.

Une réunion de famille élargie aux frères, cousins

et ondes de monsieur et madame Click, fut une

occasion de clarification de la situation : définir le

statut de Komlangan dans cette famille ; déballer

la décision du couple avec mise à disposition des

membres de la famille de l'acte notarial. :Cacte

2 Unité d'enseignement.

59

Je suis le fils de quiconque m'aime

notarial, la réunion, tout était décisif pour l'enfant

abandonné qui se sentait désormais en sécurité.

I:initiative des. parents n'avait pas mis Crépin en ·

colère. Il nëtait pas égoïste. Il était préoccupé par

l'avenir de son ami. Dans ses exils intérieurs, il avait

même p~nsé à d.emander sa part d'héritage à ses

parents, afin d'en donner une partie à Komlangan. •.·

Le choix de ceux-ci l'avait donc soulàgé. Il s~

réjouissait plutôt de ce que la vie de son ami allait:

prendre un autre cours.

Je suis très heureux de te voir au bout du 1

tunnel. Mais je suggère quon crée une

. association . d'enfants adoptés qui puisse,

oeuvrer à l'amélioration des conditions de

vie de nos congénères en difficulté dans; . .

différentes familles. Nous solliciterons l'as-·

sistance du parlement et du gouvernemen~,;

afin que des lois soient votées à cet effet. Je;

sais qu'il y a plusieurs catégories d'enfant~ ,

abandonnés. Ce qui est triste et tellemen.t

préoccupant est le cas de ceux qui sont ve~

nus au monde abandonnés par un père qui

décline ses responsabilités. Ils deviennent

des délinquants en puissance s'ils n'ont

60

1 Je suis le fils de quiconque m'aime

pas une mère forte de caractère, ou si cette

dernière n'a pas eu la chance de rencontrer

un homme qui accepte cet enfant ou qui

l'aime. C'est pour tout ce monde que je propose

qu'on réfléchisse et accouche de cètte

association.

Tu as raison, renchérit Komlangan. Dès .

1

demain, nous devons nous rendre au ministère

de l'administration territoriale pour

nous enquérir des procédures de création

de l'association.

Mais il faudrait être téméraire. Faire aboutir un

papier chez nous. C'est la croix et la bannière. De

gros cailloux. Des dossiers invalides, moribonds,

bornes, myopes, épileptiques, handicapés visuels

et moteurs, engloutissent des dossiers robots. Bien

solides. La forme. Le fond. La compétence. Ce n'est

pas important. Il faut une mesure d'accompagnement.

Des cailloux. Rien que des cailloux. Excellenciels.

Directoriaux. Financiers. Canapés. Ethniques.

Tentaculaires. Un dossier immobile. Ça .

ne bouge pas du tout. Il est inhumé. La poussière

et le poids renouvelés. Des dossiers à lourds fardeaux.

Liquides. Solides. Minerais. Bien dosés. Ça

61

<.:.

Sj\

c-}

',;, ;,,

(/ c-:

~t..: ,

Je suis le fils de quiconque m'aime

fait courir. Des cupides. Des malfrats au ventre inconsistant.

Pour manger à la douceur de leur légèreté.

Rempli~ leurs poches avec désinvolture. Des

raccourcis. Oui. Des raccourcis. Qui conduisent au

sommet de l'escroquerie; De la corruption. De la',

culture du paraître dans les foutaises. C'est le pays

. et ses hommes qui sont comme ça. Une honte qui

a ènsevelil'éclat du matin. Mon àurore au-delà de/

frontières repoussée. Toutes les· affaires de minui

m'impliquent. Des dossiers. Dans les· airs s'e~

volent. Sans lendemain certain. Dans un cercud

désintéressé à jamais engloUti. Ils disparaissCp

dans leur parcours sablonneux. Sans fondement

Sans racines. Le business. Le haut débit. C'est da

les boîtes administratives de chez nous.

62

6

Moi, enfant abandonné le premier jour de ma

naissance et accueilli dans un centre, je me

réjouis dè ce que la Providence m'a réservé· comme

sort. Ce!ui d'avoir la chance . de n'avoir pas été

accueilli le premier jour par des fourmis magnans

sur un dépotoir. Le dépotoir, premier berceau de

certains enfants abandonnés, reçoit, notamment,

chaque jour, la visite d'autres enfants abandonnés ·

.en quête de pitance. Un sort triste et peu enviable.

Jè me sens heureux d'être un enfant abandonné

ayant quitté le monde des ordures. Un lieu obscur.

Pour atterrir dans un paradis terrestre. J'ai gravi,

les . premières heures de ma vie, des échelons

. . spectaculaires. D'enfant du dépotoir emballé

.. dans U:ne couverture pagne en lambeaux, je suis

·. devenu . enfant du centre richement Vêtu. Nourri

.~ü. lait du sein artificiel. Au certtre, nous sommes

.. heurei:x.: Q\lelquefois chiquement habillés. No'us

:ressemblions . à de petits princes qui ont à leur

63

lf;

Je suis le fils de quiconque m'aime };

{t

l .

service un personnel de la cour princière. Le Y·:1·,

centre, c'est évidemment une cour princière. Nous 't

sommes les enfants du Roi. La Bible dit que les gens di

venaient de très loin pour apporter des présents au l~: . - ~.

roi Salomon. Notre Roi, il n'est pas charnel. Il dit :n

qu'à chaque fois que vous faites ces choses à l'un :! ;:

:j il

de ces plus petits, c'est à lui que vous le faites. En-~ ·

son nom, nous avions des dons en nature et_ ~ri:f:

monnaie trébuchante. En son nom nous avions; ·,,;

nous avions ... Une vie qui manque aux enfants de la· f,·

. . ' )f t rue. Aux enfants abandonnés errants. La différence :1' ,'

est là. Je ne veux pas ouvrir davantage ma gueule. ;;f ,

Quand j'y songe, j'ai la migraine. Des convulsions ,l :

stomacales. Des contractions ventriculaires. Des ,

secousses sismiques. J'ai. .. J'ai. .. Quand je pense ;

que ce genre d'enfants n'a pas souhaité être ce qu'il ·

est. .. Le sida ? Généralement le sida. Les guerres: :,

Le divorce. La pauvreté. Le terrorisme. Le ... Le ... ';'

64

7

Il me souvient un monde, celui des foetus, moi

enfant abandonné lè premier jour de ma naissance.

Lorsque je logeais encore dans les entrailles

de ma maman. On se parlait, on se faisait des confidences

au sujet de nos papas biologiques. Ceux par

qui nous avions été réellement convoyés dans la

poche de nos mamans. Il y en . a qui nous aiment,

mais dont on est distants pour diverses erreurs de

jeunesse. D'autres nous refoulent pour des raisons

d'insouciance.

Maman et sa voisine, comme par complicité,

avaient décidé, malgré elles, de porter en leur sein et

au même moment, des foetus. Leur poche évoluait

au même rythme, avec les mêmes difficultés. Elles

étaient devenues plus proches, partageant, chaque

jour que Dieu leur accordait, les problèmes de leur

existence.

Le foetus, ça parle à sa maman à partir d'un

certain mois. Ça évolue. Ça exprime sa vitalité à

65

Je suis le fils de quiconque m'aime

travers un langage gestuel. Des mouvements dans

tous les sens. Des coups de pied et de poing quL

redressent souvent la poche. A gauche. A droite ..

Au centre. [enfant d'Elisabeth lui parla quand elle

avait ouï la voix de Marie. Il tressaillit dans ses.

entrailles et elle fut remplie du Saint-Esprit. L~ ~

enfants, ça communique également entre eux.

· Uri jour, pendant que maman et sa voisi.rW

sëtaient encore reirouvées pour leurs confiden{]

habituelles, l'enfant de la voisine décida de rornp:

le silence, tant il en avait marre des grinceme~

de dents de maman et de sa voisine. « Il est terri

que je défasse mon èoeur ligoté, meurtri. Je doisC

parler, voisin, me dit-il. »: En ce moment pr~g;

tenaillée par des agitations de son enfant, la vofs .. ·

de maman se mit debout, le ventre droit en pic. <~ ·

enfant ne veut pas me laisser tranquille aujourc?

Les coups fusent de partout dans ma poçh1

m'empêchent d'être à l'aise.». Elle fait des va-et.:~i

entre les murs du salon. Pendant ce temps, mo[ ·

j'enquiquine maman avec de légers mouvemê

titre de réception de la voix de mon voisin. · .:

« I.:actuel prétendu auteur dé la grossesse.4ê,

man n'est pas le vrai. Je ne serai pas le fils 4W

père, mais de celui qui m'aim~. J'ai des histoi

66

Je suis le fils de quiconque m'aime

te raconter. Des confidences. Tu vois. Cependant,

je le ferai plus tard. J'ai tellement, tellement secoué

maman aujourd'hui que ça serait . suicidaire de

continuer en voulant te raconter mes confidences.

Des secrets pour certains couples .. Certaines familles.

Des secrets qui deviennent, tôt ou tard, des

rumeurs. Des clameurs. Puis des vérités traumatisantes

pour des enfants devenus adultes, voire des

pères de famille en quête de repères identitaires.

La justice en sait long. Tel sieur. A midi juste. Avec

ses oisillons. Décide de ch~nger d'identité patronymale.

Pas seulement. Il fait toutes les gymnas~

tiques de ce monde. Cérémonies traditionnelles.

. Rencontres individuelles. Le père ne vit plus. C'est

important Il faut honorer sa mémoire. Comme on

peut. Comme on veut. On renonce à celui qui nous

ii.vait aimés. Elevés. Protégés. Qui a fait de nous des

· ,hommes. C'est ça l'ingratitude humaine. Mais moi,

.. ~nfant indiscret, recherché et commandé par celui

, qui ·m'aime, je te raconterai tout; tout ce que je sais

"\\: $μ(ma propre situation et sur celle d'autres enfants

\{fs:~~s àla même enseigne sociale et biologique que s~~6l: Maman, s~che que c'est pour toi que je fais

?\~:} :~:~:é. ~e kun~-fu. Je vewè te parler. Te parler à

/',<'..J·,o(.ug;t..,p nx · .., .1.. .e. ..1c ;a 1·.r e e, prouver 1e p 1a i. si. r d e me savoi. r.,.

'C~~~l}.t:», ' .

67

8

Moi, enfant abandonné le premier jour de

ma naissance et recueilli au centre, je

n'envie pas ces morveux laissés aux soins· piteux

de leur grand-mère. La cupidité. La tradition. Les

contraintes qui crucifient le bonheur de certains

enfants. Les dollars du pays de l'oncle Sam. Les

pétrodollars de cette « territoriette » de l'Afrique de

l'Ouest. Ils attisent la cupidité de certains parents.

Lépanouissement de leurs enfants enterré. Leur

éducation ruinée. Grand-mère, aussi cupide que

sa fille, son fils. Elle fait de ses petits-fils un fonds

de commerce. Elle s'enrichit sur le dos de ces petits

malheureux privés de toute affection parentale. Sa

fille, une vache à lait. Sans se soucier des prétendus

premiers bénéficiaires. Ces enfants, toujours

poussiéreux, mal habillés. Ils n'ont droit qu'aux

saucisses matinales. Peut-être quelques rares fois.

Quand grand-mère le voulait. Pourtant, chaque

jour, elle leur rebattait les oreilles avec un slogan.

69

r~

~

"'\!-

~

~t

Je suis le fils de quiconque m'aime

Un faux slogan savamment cousu. Savamment filé,

à la cotonnade de mensonges : « Espèce de petits

bons à rien ! Vous êtes bons à rien. Votre farfelue;

de mère s'acoquine avec son amant et moi, j

souffre ici à m'occuper de vous. Si du moins, ell~

envoyait ne serait-ce qu'un peu de sous, cela rriJ

soulagerait. Et vous, vous me fatiguez en plus. No,

contents de me voir souffrir, chaque jour que le· Ci1

fait, pour subvenlr à votre ·pitance ». Grand-mèr

Cathi, qui criait sa misère à cause de ses petit!

fils, recevait par Western Union, à la fin de chaqfi'

mois, cent dollars. Les cent dollars satisfaisai:ê'

Mami Cathi qui s'occupait de plus en plus de ·so

corps. Ses petits-fils, ils n'ont qu'à aller au diaq

Super wax hollandais, basins riches, bijoux, .e.ï

Mami renouvelait sa garde-robe chaque mois. lJ.

nouvelle petite bourgeoise du quartier. Un pe;

étalage de divers articles expqsés sous un pfi.

hangar à l'entrée de la maison, chaque jour quil

voûte céleste était au rendez-vous. La beauté,:

s'achète. Mami ne voulait pas s'en laisser con'i{

Elle était adolescente. Elle revendiquait ses ;

huit ans avec des crèmes . et laits corporels:

choix peu raffiné. Elle s'occupait davantaged~

paraître. Malheureusement, Mami s'était y~1

dans l'a:chat des produits non contrôlés dév~

70

Je suis le fils de quiconque maime

quotidiennement sur les marchés africains. Sa

peau, agressée, était devenue rousse, teintée de

vergetures multicolores. Elle s'était accrochée à Un

papi, l'un de ces escrocs sangsues ayant vendu leur

dignité aux chiens.

Souvent vêtus pratiquement de haillons, en

tenue scolaire ou dans les vêtements ordinaires,

les petits-~ls, Louis et Lucie, pouvaient entendre

grand-mère marteler : « Vous serez toujours en

haillons tant que vous refuserez de prendre soin de

vos habits ; tant que votre foutue de mère endurcira

aussi son coeur à ne rien envoyer comme argent

pour vous ». Comme des orphelins avant le décès · ·

de leur maman, les deux petits étaient tristes et

pleurnichards. Ils se demandaient à quand la fin de

leur vie d'orphelins.

Moi, enfant abandonné dès le premier . jour

de ma naissance et recueilli au centre, je chie sur

· ces putains de grand-mères incontinentes et méchantes.

Les petits-fils battus, affamés, morale-.

, · ment et psychologiquement désorientés, interdits

. de divertissement. La prison n'est pas seulement

·-·carGérale. Lenfer, Ce n'est pas uniquement pour les

·adultes.Moi, enfant abandonné dès le premier jour

71

Je suis le fils de quiconque m'aime

de ma naissance èt recueilli au centre, je n'envie pas

ces enfants vivant l'enfer sur terre. Ces enfants à qui

les adultes enlèvent la joie de vivre. Nous, enfants

abandonnés recueillis au centre. Même si tout est,!

réglementé, l'envie de vivre y est.

72

9

Mon refuge. Un supermarché situé dans la

vallée de l'une de nos villes cosmopolites

et peuplée de collines. Son PDG, monsieur

Komlangàn, propulsé dans le monde des affaires

par la famille <le son ami Crépin qui lui avait

légalement légué une partie de sa fortune. Le PDG

s'était lancé un défi: ne pas décevoir ses bienfaiteurs.

Il avait donc géré avec dextérité et rigueur le legs.

Il a ouvert un supermarché de produits tropicaux

et occidentaux. Il importait les pommes de terre

· du Rwanda et y voyageait fréquemment, afin de

rencontrer ses partenaires. Il y était dans le cadre de

ses activités commerciales, en avril 1994, lorsque

se déclencha le génocide rwandais. Sous ses yeux,

des lames de machettes et autres armes blanches

faisaient tomber des têtes humaines comme des

mouches. Certains hommes décapités, fendus et

pourfendus, tombaient. Par dizaines. Par centaines.

Par milliers. D'autres, qui étaient chanceux, se

trouvaient amputés. Des familles disloquées. Des

73

(_~-

{

5\

r

Je suis le fils de quiconque m'aime

enfants abandonnés. Tout le monde courait dans

tous les sens. Kigali, la capitale, était devenue l'enfe(

sur terre. Darmelia. La vie et demie. Kigali à feu e(

à sang. La capitale. Elle était sillonnée de fleuves de

sang et de merde.

Bodjé. Médjé. Les Cafards. Cela n'avait pa$

commencé par le Rwanda. N'tarama, Nyamata,

Bisesero, Kibungo... Des sites mémoriaux dÛ,

génocide. Plus d'une centaine. Des Eglises. Chez

nous aussi. Au temps chaud de l'air venu du Nor4

les Cafards devaient être renvoyés dans leurs trou~'

De gros rats, venus de leurs montagnes stériles,

nous envahir. Des singes et des gorilles des brousse: ·

lointaines. Les termites de la plaine avaient tu{

pillé, incendié. Les têtes décapitées étaient brandi ·

en trophées. Les Cafards sont venus usurper leu •.

terres. Ils sont travailleurs. Les terrains leur so1

baillés. Ils s'enrichissaient. En plus de nos terre

ils ont l'armée et le pouvoir. Pendant des anné~.

C'était le moment. Le vent du Nord. L'Harmatta

sèchement venu du Nord. Nous avons multiplié)

vitesse par mille au kilomètre heure pour mett'

hors de notre vue nos maisons, quartiers, villag.

villes, ces Cafards venus d'ailleurs. Le carnage, ch

nous, fut moindre. Il n'était pas organisé corn

74

Je suis le fils de quiconque m'aime

ailleurs. Les Lycaons du Baobab étaient lâchés sur

les terrains en éruption. Ils crachaient du feu. Du

feu qui brûlait. Du feu qui tuait. Les termites, ça

gueule, mais ça ne tient pas. Trouillards. Poltrons.

ça s'accroche à la vie. Ça se réfugiait à la moindre

rumeur sur un prochain parachutage des Lycaons.

Dans le nu de la vie. Les survivants racontent.

Une saison de machettes. Les tueurs témoignent.

Jean Hatzfeld fait parler victimes et bourreaux. A

travers ses créations. L'Homme de la réconciliation

en fait autant chez nous. Il crée une Gastronomie

des Mangeurs et Producteurs d'Ouvrages de Tiroirs

(GMPOT). La tête de cette mangeoire. Un homme

soutanement bien. Pas comme le merdier de Palako

Vidjro dont les cornes étaient favorablement

inclinées vers les Gens d'en face. [homme soutanement

bien crache des cantiques. Il construit aussi

des ouvrages de cantiques. Des cantiques imbus de

sagesse. La tête de la Gastronomie ne lui était pas

confiée au hasard. :CHomme de la réconciliation

comptait sur ses compétences de producteurs d'ouvrages

de sagesse. La Gastronomie de Mangeurs

et Producteurs d'Ouvrages de Tiroirs. Une touche

particulière. Il faut toujours innover. Les bourreaux

sont enterrés. On écoute les victimes. Elles

75

Je suis le fils de quiconque m'aime

attendent des retombées financières.

des intérêts, le ventre. Toujours le ventre. Encore l

ventre. Il faut manger dès que foccasion s'offre. 01

remplit les pages.D'évènements ressuscités. De rè

commançlations incompatibles avec notre courl:>,l

tracée. On en fait des ouvrages qui Sommeille:·

dans les tiroirs. Sans réconciliation véritable. Sar

véritàblement éteindre le feu qui brûlait. Dans l,i

caves secrètes. Dans ies maisons. Celui du trib;

lisme. D'ethnie en quête de supériorité. Les Tüf

Les Wallonnes. D'ethnie militarisée. Les K ... LI

comédie. De justice. De vérité. De réconciliatt~

Nos anciens maîtres n'en voulaient pas du f ''

Ils misaient sur les divisions pour mieux rég

Sur les alliances pour mieux diviser. Et des t

coeurs ! Que de rancoeurs ! Elles ont fait tombe.f

masques. Exploser le Rwanda en l'an 1994. N'

gastronomie aurait pu être inspirée du mç

sud-africain, même si l'.ANC (Congrès Nati

Africain) de !'.Afrique du Sud et l'.ANC (Allï

Nationale pour le Changement) du Togo" n'9p"

le même prix. Tous des cabris qui se promèfi'

. .

A Kigali, le PDG Komlangan était accti'eJ .

le carnage. La ville ornée de cadavres, des c<i,.

déconfiture. Des crânes qui roulaient d'une :fi

76

Je suis le fils de quiconque m'aime

à l'autre. La radio des Mille Collines. Un monstre

génocidaire. Un monstre vampire. Kigali. A feu.

A fer. A sang. On en a besoin pour le siècle. La

maison de Dieu. Abomination ! Désolation !

rA.frique. Ce n'est pas seulement le terrain

d'atterrissage du Vent chaud du Nord. Il est, lui,

d'ailleurs trop sérieux. Il ne permet pas d'exterminer

les minorités. De les enterrer vivantes. De les

enterrer à jamais. De les enrayer de notre champ.

Ces Inyenzi. Ils ne méritent pas de vivre. « La

démocratie suppose le respect des droits intangibles

de la minorité. » Elle les protège, ces étrangers.:

Elle les ressuscite. Leur donne le droit de vie et de

gueuler. De beugler même, quoi. Murambi, le livre

des ossements. Comme d'autres sites mémoriaux

du génocide. Une ville « ossementeusement »

monstrueuse. Une ville sur laquelle le PDG versa

des larmes. Une ville dont notre PDG avait réussi à

s'extirper des décombres cadavériques les premiers

.. I,tjOîs après le déclenchement du. génocide. Les

\.·j :n~chettes sifflaient via ! Via ! Les milices sirotaient

\) fo't'Î, ,gloμ, glou. Ça se transformait en fûts. C'était

}}1J~.s!~es cheminées. La liqueur. Le hasch. Ça avalait

·>::,PSe'.ü'f"h .t. m_} .n· t ·. Ç a voyai· t double. Mai·s ça 1· dent1·f ia1· t

,:.,,...,e :s·.;,:..,C, ·a _f,.a rds ·· a' . e' craser. L e PDG ressemb la i.t a, un

77

· {If:

Je suis le fils de quiconque m'aime ,,

i

Cafard de chez nous. Une proie venue d'elle-mêmef

tomber dans les mailles des coupeurs de route. Des'

coupeurs de têtes. Des mutilateurs. Des violeurs.'

Des « braiseurs » de sexes. Des anthropophàges '

Sauvagement anthropophages.

Dans sa fuite. Il était encerclé. La rue de l'église;

Les laf!les des machettes étincelantes lui deman2,;

<laient sa dernière prière. Sa prière, il l'adressait -~

Dieu en esprit. Le décompte des minutes chrono~

métrées était enclenché. l, 2, 3, 4, et ... le 5 alla(

être lâché par le chargé de mission quand le ch~j

des miliciens ordonna : « Arrêtez. Le visage cf

cet homme m'est familier. Monsieur, votre pass

port ? ». Le PDG sortit son passeport de la pochi

intérieure de sa veste et le lui tendit. « Je m'en <loti;

tais, dit-il, après vérification du passeport. Ce

homme, nous allons le sauver. Il n'est pas de ch~,

nous. C'est un homme d'affaires de là-bas. Il n'ei

nullement concerné par nos cochonneries tr .

bales. Hutu, Tutsi, lui connaît pas. Il est un homqî

bien». Le chef des milices est l'un de ces jeunes '--'"

résidaient dans une maison abandonnée non là

de la maison familiale des Bukanziga, dans le qu<s1i

tier Nyamirambo à Kigali. Le PDG Komlang~'

était l'ami de cette famille qui l'hébergeait à chaq•

78

· Je suis le fils de quiconque m'aime

fois qu'il voyageait sur le Rwanda. Il avait sympathisé

avec ces jeunes de conditions minables qu'il

rencontrait au cours · de ses sorties de découverte

du quartier. A trois reprises, il avait échangé avec

eux et leur avait promis de monter, chez eux, une

entreprise qui les absorberait.

Sous bonne escorte, ils lui font traverser la frontière

rwando,..burundaise. Moyennant une rançon

qui ne coûte pas, bien sûr, sa vie. A l'aéroport de

Bujumbura, monsieur Komlangan, au regard des

deux petites âmes qui l'accompagnaient dans son

périple, sentit sa conscience soulagée. Nzéklé et

Mukuli étaient les enfants de monsieur et madame

Bukanziga, tombés devant lui, à leur domicile. Ils ·

ont été mis en morceaux, puis en tas, pour avoir

refusé d'exécuter les ordres d'un groupe de milices

ayant fait irruption dans leur domicile. « Couchez

avec vos enfants ! Ordonna le chef des milices.

Toi, madame. Tu te laisses grimper par ton fils. Et

. monsieur, lui, va s'occuper convenablement de sa

fille. » C'est un acte incestueux. Odieux. Horrible.

Le couple refusa de s'exécuter. Il fut contraint de

s'asseoir au sol. Le chef milicien devenu patron

s'installa dans le canapé du couple. Le supplice allait

commencer. « Agenoux, dis-je ! ». Le couple

79

1

.,.-"\

;. .-:

·~:.

J

'\\- c.

Je suis le fils de quiconque m'aime

s'exécuta, « Dépecez ces cafards. Fendez-les. Pour- ·

fendez-les. Recueîllez le sang. Braisez les sexes. Et

le rite enfin. » Le couple était abattu. La femme1

particulièrement, fut violentée. Elle fut violée, sous

le regard impuissant de son époux et de ses enfanti

avec du bois taillé. Le PDG Komlangan était jet

à l'extérieur de la maison avec les deux enfants d

couple, à coups de pied dans le dos.

Un taureau. Une vache. Le sang giclait. Il éta;

recueilli dans un seau. La merde mêlée de sai

couvrait le sol. Le rite. Il est exécuté par tousJ

miliciens, avec une particularité chez le chef. Lâ

des défunts doit être anéantie, débarrassée. du sar,

recueilli. Il faut le purifier, ce sang. Exécuter. d

chansons ésotériques. Sept fois le tour du sei

Les machettes brandies. Les trompettes. Les nit.

de Jéricho sont tombés. Boire du sang. Manger

merde. La chair. Se signer avec la merde et le sa.f

Le chef milicien se lava du sang et de la merde av

de passer à table pour consommer une partie qui

était servie avec tous les honneurs dus à sori ti

de commandeur des bandits et anthropophage

derniers temps. Il lui était spécialement préserÎ

sexe braisé de la femme qu'il a arrosé de sang §

dans le crâne de la victime.

80

ç-

!te Je suis le fils de quiconque m'aime

Des enfants enrôlés dans cette aventure inhumaine.

Il y avait un jeune garçon qui bénéficiait des

largesses du chef des milices. Beau garçon. Teint

clair. Maigrichon. Il était le chouchou de celui qui

était également le grand maître ·de l'ordre des vam-

. pires. Ce garçon misérable, moi enfant abandonné

dès le premier jour de ma naissance, je ne l'envie

nullement. ILétàit riche en diamants. En or. En

douceur .. En flatteries. En magouilles. En contre-

. bande. En chienneries. Le chef milicien a fait de lui

la reine de la mine qu'il gère entre ses fesses. Trapu,

musclé, le chef milicien était docker au pays des

mille collinès, avant le déclenchement du génocide.

Il se défoulait fréquemment dans le trou · du beau

garçon. « Ma reine, j'ai faim. J'ai soif. J'ai ma puce

remplie. Peux-tu la vider? ». A force de supporter

les ardeurs tendancieuses du chef milicien, le beau

garçon avait commencé par laidir. Rien ne tenait

plus en lui. Son corps. Son orifièe anal. Il était devenu

femme en menstrues excrémentielles. Enfant

de. couple divorcé, il a été très tôt abandonné par

· ·son père, puis par sa mère qui l'avait mis sous tutelle

chez un oncle. Maltraité et privé de tout droit

élémentaire, il avait quitté la maison de l'oncle pour

flire domicile chez un ami de moralité douteuse.

· .1 1 i·· h te' gra tre, s vi·t e un groupe de gangsters· devenus

81

.-P

...... ~ ,.

t " ç

~ ·

=~J'

\~

~~

~i:"

Je suis le fils de quiconque m'aime

miliciens à la faveur du génqcide. Le chef milicien

avait donc ordonné que lui soit servi le sexe braisé.

de monsieur Bukanziga. Ce rite lui permettrait d '

capitaliser les forces vitales de la victime. Enfan,

abandonné, c'est de la mer à boire.

A l'aéroport, le PDG était plongé dans des réfle~

xions s~r le drame qu'il a directement vécu. Il s.&.

disait qu'il s'agissait là de la volonté de Dieu. Quel~.

parents meurent devant lui pour qu'il récupère oe

enfants qu'ils ont involontairement abandonné

C'est un devoir pour lui de rendre la monnaie d'

la pièce qui lui avait été donnée quelques anné(i

auparavant par la famme de son ami Crépin. Nzékl

et Mukuli n'étaient pas malheureux en compagni,

de Komlangan. La fréquentation régulière de 1)

famille Bukanziga avait fait de lui un second pèrJ

avec qui ils ont sympathisé.

Et moi, enfant abandonné le premier jour de m

naissance et recueilli au centre, reçus un jour, e

compagnie des autres enfants abandonnés du centr,

la visite de monsieur Komlangan venu nous apport

son soutien moral. Il ttait accompagné de ses dei

enfants devenus nos frères. Il nous raconta ses avët ,:·

tures que j'ai partagées avec le lecteur. Umberto Eq_.

Lecteur in fabula. Mes fabulations et affabulations;.9

82

10

Oncle Golo, vois-tu comment les humains nous

traitent et nous maltraitent? Vous, vous êtes

dans la nature, mais jamais vous ne l'avez exploitée

contre· vous-mêmes ou contre les fruits de vos

entrailles. Tranquilles dans notre monde. Ils provoquent

notre voyage par cette sorte de je ne sais

quoi. Ce prétendu amour frelaté. Qui disparaît aussitôt

que la partenaire annonce l'arrêt de sa lune.

« Si tu sais que cette grossesse est de moi, il faut

t'en débarrasser», disent certains. Pour d'autres: « Je

n'ai pas encore l'âge de faire un enfant », ou

encore « J'ai juste couché avec toi une fois et tu meparles

de grossesse, débrouille-toi», « Je ne suis pas

l'auteur de cette grossesse, et d'aîlleurs je n'étais ·pas

le seul homme à te fréquenter. Qu'est-ce qui prouve

qu'elle est à moi ? Sors. de chez moi et ne reviens

plus jamais » ; « Moi, j'avais pris mes dispositions.

Toi seule sais là où tu as ramassé ce truc èt toi seul

connais l'auteur ou sauras t'en débarrasser. -Moi,

83

Je suis le fils de quiconque m'aime

je ne suis concerné ni de près ni de loin par to ·

histoire. Adieu. »... Des phrases vides de sen$

Lirresponsabilité. Le propre des humains. L

jungle universelle. famour. « ... "Alors, tu baisera

une f emme enceinte, mon Tatsu." .. . J'étais piég/

Fais comme un crabe courant devant les crue·

Néanmoins, un doute affreux me tisonnait l

méninges. Etait-ce bien ma giclée qui levait là da)

son ventre ? La vie ne m'avait-elle pas appris ,.

méfiance ? Pas de saintes sur la terre, rien que di

nitouches bien vicieuses et rusées, couillonneuses .

roublardes et habiles en plus à te faire croire à l'amo ·

Tu ne m'auras pas, Toko ! Cet enfant-là n'est pas ,

mien ! Cela dit dans les colères. Et puis deux bet

calottes derrière, pour l'aider un tantinet à se fou\

dans les aveux ». Jean-Marc Rosier, 2008, N6

Néons, p. 56. Matsukawa Toko. Jonas, journalis

reporter. La vie des dealers et ~ junkys. Sur

Foyal. Aimé Césaire. La négritude.

Quelquefois, c'est la fille qui insiste pour détr

le bonheur de l'homme d'être père. Sans rien d{

son amant de ce qu'il s'en était suivi de leur lif

amoureuse. La future criminelle prend suf

!engagement d'éliminer ce don naturel sous d:

prétextes : « Suis encore jeune et élève. Je seii

· ... •! '' "

84

Je suis le fils de quiconque m'aime

sujet de la risée de mes copains », ou «·papa et

maman vont m'étrangler. Ils n'apprécient pas que je

fréquente ce garçon d'origine modeste » ...

L'homme est un animal ensant. Un roseau

pen . Blaise Pascal. Les Pensées. Un animal politique.

Aristote. La Politique. Moi, enfant abandonné

dès le premier jour de ma naissance, je dis

que l'homme est plus animal que les animaux. « Le

Diable, c'est l'homme ». Les normes sociétales, naturelles.

Il ne sait qu'en faire. Il est criminel. Sauvage.

Barbare. Tellement barbare qu'il ignore sa

barbarie. Trafique des enfants d'un point à l'autre.

Pour en faire des travailleurs de sexe, esclaves domestiques,

ouvriers .. . Actes condamnables .. Empêcher

un enfant de naître. Un crime. Un meurtre.

Aussi condamnable. Que de criminels cachés dans ·

l'ombre que les malveillants traqués. Vampires,

.· Sectionneurs d'organes sexuels. Commerçants de

pièces détachées. Lhomme s'enracine fréquemment

dans l'« in-humanisation malheureuse »,

une sorte d'inhumanisation de notre humanité.

« :In-humanisation heureuse >>, cette réalisation

.• del'<; envie d'être de fiers enfants de Dieu » et in-

.·.h . u·. mam·s at1· 0n malheureuse avec le pouvoir du maugénie.

L4.mour et le sang. Claude Assiobo Tis. ·

85

Je suis le fils de quiconque m'aime

Moi, enfant abandonné et recueilli dans UJ1

centre. Je suis le major d'enfants. De tous les enfant'

abandonnés recueillis. Cependant, je suis le plu/

petit et le dernier de tous. Golo, le singe, notre oncl .

est témoin de mes supplices. Il me souvient qu

quand j'étais dans notre mànde, avant le ventre cl,

ma mère, je voyais maman guenon heureuse ave

son petlt gambadant, trottinant, sautant d'arbre e ..

arbre; de branche en branche. Elle n'hésitait pas

s'immobiliser, afin de servir sa chaleur maternel

à celui qui n'est autre qu'elle-même. Et moi, enta

abandonné, je rêvais d'une telle vie chaleureus1

avant ma naissance, aux côtés de ma future marna'

Je l'imaginais heureuse parce que je devais être

sens de sa vie. Je la voulais attentionnée à mes cr~

à mes joies affectives ...

Moi, enfant abandonné, têtu comme une mul1

Je suis venu au monde. J'ai refusé de mouriL J)

accepté de naître. J'ai dit oui à la vie. La vie de

humains. Des criminels. Des sauvages. J'ai payi

tous les prix pour accéder à ce monde. Mes pie<(

Mes.bras. Bref mes membres. Mon cerveau, etc...!

me nomment enfant débile. Handicapé. Je le sù

par la méchanceté humaine. Dans notre mond1

avant d'être dans le ventre de ma maman, j'étais)

86

Je suis le fils de quiconque m'aime

beau garçon au teint peuhl. Genre Saül et Absalom

combinés. Vous imaginez lin peu. La Bible dit que

Saül était « jeune et beau, plus beau qu'aucun des

enfants d'Israël et les dépassant tous de la tête >>.

(I Samuel 9: 2). Absalom ne l'est pas moins. A son

sujet, il est écrit qu' « il n'y avait pas un homme dans

tout Israël aussi renommé qu'Absalom pour sa

beauté; depuis la plante des pieds jusqu'au sommet

de la tête, il n'y avait · point en lui de défaut »

(2 Samuel 14 : 25) . Pour tout dire, j'étais même

plus beau que mes concurrents que j'avais battus

. avant de me loger dans l'oeuf de maman. J'étais le

plus beau et le plus athlétique, le plus stratégique, le

plus astucieux, le plus rapide, le plus . .. le plus ... le

plus ... J'ai reçu de Dieu la médaille d'or du meilleur

coureur des compétiteurs que papa avait laîssés sur

la piste au moment de l'extase, dans l'entrejambe de

maman. Dieu m'a également décoré chevalier de

l'ordre des palmes de la beauté. De l'intelligence.

· De meilleur technocrate, puisque j'étais le premier

à percer et à me loger dans l'ovule de maman qui

s'était automatiquement fermée aux autres. Il a fait

également de moi chevalier de l'ordre de mérite.

Meilleur athlète des zones marécageuses. Je suis

moi-même chevalier de l'ordre de l'eau sortie des

reins de papa. Tous mes compagnons de course,

87

lE!

;J

Je suis le fils de quiconque m'aime

JI.· 1·,:

" [ Un pauvre enfant réduit à l'immobilisme. Un

Je suis le fils de quiconque m'aime

en toute humilité, avaient fait de moi grand

commandeur de l'odyssée gestatoire. Je suis un

grande personnalité. Tous ces titres honorifique

l'indiquent.

Je suis pressé de venir dans ce monde ou J

compte bien me faire valoir. Carte de visite à de '

A trois. A quatre battants. Cela n'impressionne q4

moi-même. Mais il n'est pas interdit de se donn-:

la joie de vivre. Les autres ! On s'en moque. P.c"

importe ce qu'ils feront de mes cartes. Lessentiel e;

de faire circuler les informations me concernai:

Je voûte mon dos. Je le voûte le plus largemè_

possible. Et je le voûte encore. Encore et encoi

C'est ça la vie. S'il est difficile quelquefois d'avoir

père, il est facile de se trouver une mère. Ma m~

à moi, je l'ai trouvée. J'habite en elle et je me c~

tout le bonheur contre sa volonté. Dans un moti

discret et partagé avec d'autres foetus, j'étais l'eri.fc,t

le plus beau. ' '

J'étais plus beau que tous les enfants de ce moi;

d'avant le ventre de ma maman. Dans le mondé \

humains, au centre, je ne suis qu'un pauvre ei:(

handicapé dont personne ne voudrait, m,<1:f

mon teint foulani et mon statut de major d'eri{i1,

.-, . ..,_

88

; enfant que la compassion et le devoir des adultes

{ont mouvoir. En fauteuil roulant. Soundiata

. :Keita. fépopée Mandingue. Il était un enfant qui,

_ naturellement, était immobilisé parce que Dieu

:. voulait opérer des miracles.· Il voulait essuyer

les larmes de maman Sogolan et confondre sa

coépouse qui la narguait. Mais moi, mon père avait

décidé de mon sort via ma mère. Il ne voulait pas de

moi. nétaittrop jeune pour avoir un enfant. Il avait

préféré nie sacrifier que de mettre ses parents à dos.

La honte. Les railleries de ses copains. Sa décision

était claire. J'étais un indésirable. Un indésirable,

on s'en débarrasse. Le plus vite possible. Le premier

mois. Le deuxième. Le troisième. Et ensuite. Et

ensuite. [hôpital. Non. C'est indiscret. On peut se

- faire découvrir par un inconnu. Les potions. Les

médicaments. [automédication. Maman avalait

tout et sans mesure. Et moi, je m'accrochais à la

· vie. Je refusais de la libérer. Je refusais de me faire

sacrifier. Chaque jour, elle en prenait, en avalait.

_- Les médicaments. Les potions. Moi, je refusais

-toujours de la lâcher. Je me déplaçais d'un coin

;: .. à l'autre de ses entrailles. Je lui faisais croire que

10~t ce qu'elle avalait n'était pas assez puissant pour

~en déloger. Au sixième mois, elle avait fini par

89

·• i

11·

me laisser tranquille. Thdeur de ces médicamentt

et potions la repoussait. Son organisme lui donna ·

l'impression d'être saturé de ces toxines. Mais ·

vue d'oeil, maman n'était pas enceinte. Son venf·

était d'une platitude incroyable. Seules les femm/

expérimentées du quartier lisaient sur son visa.1

les signes indicateurs de femme enceinte. Pâle

Bril1ance. Petits boutons. Le rythme de m~

évolution était superbement ralenti par l'effet t_

toxines. La platitude du ventre de maman éf. -'

soutenue par des gaines multiformes dont elle( :

Je suis le fils de quiconque m'aime

se débarrassait guère. Moi, enfant abandonné[ '

suffisamment inhalé les substances de ces toxi(

Mon choix de vivre ou de survivre m'imposair'

lourd tribut : livrer mes membres, ma lucidité,) _;">.

Au neuvième mois. Au petit matin. Mari

sentit des maux de ventre. Pendant deux he; ·•

Puis, elle eut envie de se soulager. Elle cd\

dans les toilettes. Elle avait une chambre ~Y

toilettes personnelles. Dans les toilettes, elle sei

quelque chose descendre de son bas-ventre y(/

féminité. Elle eut le réflexe de s'agenouiller. Ô:

une question de secondes. Mon corps glissa d

sexe et tomba sur les carreaux. Vite. Il fallait~ contre

la montre. Se débarrasser de cette b~~i,

90

Je suis le fils de quiconque m'aime

sang. Nettoyer les toilettes. Se laver et se parfumer ..

Tout allait se faire avant l'aubè. Maman avait tout

prévu. Elle disposait de vieilles étoffes en lambeaux

d'une dizaine d'années que lui avait offertes tante ·

Matina. Celles-ci allaient servir de couvertures.

D'emballage. Mon corps couvert de sang mêlé de

merde que l'on observe généralement sur le corps

des nouveau-nés les toutes premières minutes

· après l'accouchement. Affaiblie par les toxines, ma

respiration était irrégulière. Je n'étais pas un enfant

physiquement normal. Mes jambes et mes bras en

V Ils sont inflexibles et chétifs par rapport au reste

de mon corps. Emmailloté dans les vieux pagnes,

je fus transporté hors de la maison et déposé à un

carrefour. En ce premier mois de l'année où le vent

sec et violent s'en prend à tout ce qui respire chez

nous, je payais, à ce carrefour, un prix à la nature,

pour avoir décidé de venir dans ce monde. Mon

- corps, sans prothèse, était fouetté par le vent. Je

commençai à pleurer et à gesticuler.

_ Peu de temps après, je sentis une présence humaine.

Un homme frêle au visage bouffi, cheveux

_ ~abougris. Il sortait d'une décharge non loin d;un

CiJ.frefour, cigarette en main. Vraisemblablement, il

_était allé se soulager sur ce dépotoir. Et pour nepas

91

"}·~

,,,.

. . Je suis le fils de quiconque m'aime j :

- • -· · · .. · . · . : . i!I

. senti.r 1e s o d eurs de'sagréables de ce, m. ilieu mfec~..jlli -,,'.

te;- · 1.1 e' t a1. t pas se' par le bistro local a ndeau blanc,A.{ ,". ' L;s fumées de cigarette enveloppaient la puanteufi 1

étrange qu'il avait ramassée en ce lieu rebutant. Ceti ::

homme inconfortable me regarda d'un air trouble:ii

II ne sut quoi faire de moi. Il alerta les quelquesj}

rares passants. Les piétons. Je sentis un attroupe,]}:

ment autour de moi. Les commentaires se diversi \') t

::,1; •· fiaient. · Tout le monde appréciait mon teint. Mais;j i

personne ne voulait de moi. Mon état physiqueff ,

d! 1

les repoussait. Soudainement, ils entendirent lesi !.

klaxons d'un véhicule. Un conducteur approchait.\i ,

Il fallait l'arrêter pour qu'il sauve la vie de ce pe-',il i

tit. L'un des passants prit le risque de s'improviser ) ;:

agent de sécurité au milieu de la route, pour attirer.tt(

l'attention du conducteur.

Déplacé sur la chaussée, je pleurais et gesticulais;

de plus belle. « J'ai froid, leur disais-je, à travers;.,'.

mes cris. » Mon message n'était pas perçu. Tout le

· monde faisait sa lecture de la situation à travers '.

un commentaire que je ne pouvais ni confirme[?

ni infirmer. L'automobiliste arriva à notre hauteur:'

Apparemment, il revenait d'un long voyage en

compagnie de son épouse. Il en était épuisé. Il prit'

soin de s'arrêter à· la vue de l'homme qui s'agitait'.

92

Je suis le fils de quiconque m'aime

au milieu de la route .. Il descendit la vitre. Côté

conducteur. Il fit semblant d'écouter mon histoire.

A la fin de l'histoire, il répondit : « Qu'est-ce que

cela peut me faire ? On vous a dit que je suis le .

géniteur de cet enfant ? >>. :Cautomobiliste, sur ces

propos, démarra. Il disparut dans le brouillard

matinal du jour de ma naissance.

Déçu, l'homme en quête de mon sauveur, rejoignit

le groupe. Un autre se porta volontaire pour la

même cause : « Il faut trouver une solution. Nous

n'allons pas le laisser mourir ici. Si ces messieurs

et darnes sont devenus inhumains pour avoir

vécu en Europe, nous qui sommes des produits

authentiques du terroir, nous devons maintenir

et valoriser l'humanisme et la solidarité que nous

ont légués nos aïeux ». Il s'improvisa en second

policier et se mit au milieu de la route. Un klaxon

d'automobile retentit. Le conducteur, en situation

irrégulière, accéléra la vitesse. Il faillit faire un accident,

parce qu'il voulait échapper à un quelconque

contrôle policier. Un troisième automobiliste se signala

par son klaxon. Il fut arrêté par les mêmes

gestes. Cette fois-ci, c'était · une dame. « J'espère

qu'elle au moins va nous écouter avec un coeur de

mère. Nous comptons sur son instinct maternel,

93

Je suis le fils de quiconque m'aime

dit-il. » Elle écouta attentivement mon histoiré.

puis descendit de son automobile. Elle se dirige

vers la foule. Tous parlaient à la fois. Elle réclama 1 ·

silence. Elle dit : « Cet enfant doit être sauvé. MaE

avant de l'emmener à l'hôpital, il faut recourir à 1

police qui viendra constater les faits ».

Ma situation d'enfant abandonné fut

constatée et enregistrée par la police arrivée sur leJ

lieux. Je fus ensuite admis à l'hôpital où je pass~'

quelques jours. Le temps de contacter un centr

d'accueil des enfants abandonnés. La dame qti:

avait accepté de me sauver la vie ne voulait pas d"~

moi. Un enfant handicapé, ça n'intéresse personri~

La vie est déjà suffisamment compliquée pou"

qu'on se la complique davantage avec un enfar{

handicapé sur les bras.

Au centre, je boucle mes cinq années d'existence"'

Je suis pratiquement le gardien du temple de{

enfants. Ce centre. J'y étais avant certains qui son

adoptés après un ou deux années de vie. Par d~.>

familles. J'y serai encore. Toujours. Et · d'autrif

enfants. De nouveaux. Seront accueillis. Adoptés p~

des familles. Moi, enfant handicapé. Abandonqé

Suis une charge. Une charge lourde. Très lourd\

;,

94

Je suis le fils de quiconque m'aime

Une charge pas comme les autres enfants. Je suis

condamné depuis le sein de ma maman. Et par

rnon père. Et par ma mère. Condamné à être une

charge pour les autres. Condamné à ne pas vivre

heureux. Condamné à ne pas vivre dans ce monde.

Moi, enfant abandonné, handicapé, condamné.

Je suis le fils de quiconque m'aime. Je suis le fils de

quiconque .soulage mes charges, mes peines. Des

dons en--;ature, en monnaie sonnante et trébuchante,

affectifs, soulageraient les responsables du

centre qui, en retour, me soulageront. Je suis le fils

de quiconque m'aime.

95

...,

jP--

11

Moi, enfant en gestation aux oreilles tendues

1 depuis la poche de ma mère, je me permets

de vous iivrer les secrets murmurés puis devenus

secrets de Polichinelle et monnaie courante dans

nos sociétés.

Il était une fois des hommes, dans un pays, en

mal de fertilité. Ils s'étaient mariés à de jolies femmes

respectueuses des moeurs traditionnelles, la fidélité

à leurs époux. Mais leurs époux tenaient à prouver

à la société qu'ils n'étaient pas stériles tel que le

répandaient les rumeurs. Ils les encourageaient à

ramer à contre-normes sociétàles.

Un matin d'avril. Alors que le ciel était en colère

et que les patients étaient rares dans la clinique La

patience, une femme, qui était dans tous ses états,

vint troubler la quiétude du médecin Kolani. Or,

celui-ci voulait profiter de l'accalmie matinale pour

mettre de l'ordre dans ses pensées. Elle fit irruption

97

Je suis le fils de quiconque m'aime

dans le bureau du médecin sans se laisser annoncer

par l'infirmière qui était à la réception. Dans le

bureau, elle s'était passée des civilités. Ni s'asseoir;

ni saluer le médecin ne l'avaient préoccupée. D'ull_

ton sec, elle tira le médecin de ses réflexions.

Docteur, n'est-ce pas que mon mari m'e.q.~

voie dans les bras d'un autre homme i.

N'est-ce pas qu'il m'invite à mener la vie d{

débauche, à commettre l'adultère ? interrq\

gea Adjo.

Si vous l'avez compris ainsi, c'est à vous 4

voir.

· Adjo quitta le cabinet du médecin, le coeuj

lourd et triste. Ce jour, et même la nuit, avait pa1;~

interminable, tant elle était soucieuse. Elle avi3.>

déterminé et évalué ses idées dans sa balari~

mémorielle. Elle n'en revenait pas. Elle ne l'av(i

jamais imaginé. Son propre époux l'envoyer 5

l'abattoir. En enfer. Parce qu'il voulait que la sodé,

le perçoive autrement. Et même l'enterre autreml:! ;

Elle n'avait pas la même conception des choses 4.

lui. Celui qu'elle avait aimé et chéri. Des annii

durant. Il était subitement devenu un monsf.(

La nuit fut particulièrement longue. Couchée !{

98

Je suis le fils de quiconque m'aime

tôt, ce jour-là, pour s'empêcher d'échanger avec

« le monstre », elie avait passé de longues heures

éveillée; le sommeil avait manqué au rendez-vous,

comme pour contester l'abominable décision. Elle

tournait, se retournait dans le lit. Face au mur. A

côté de celui qui naguère lui donnait l'envie de

parcourir tout l'espace « litier ». Il la répugnait. La

repoussait. Elle l'avait en horreur. Ne pouvant plus

contenir -sa douleur, elle se mit en sanglots.

Qu'y a-t-il, ma chérie ? interrogea le mari

préoccupé.

Tu rie sais pas ce qu'il y a ? réagit Adjo sur

un ton vide. Tu le sais pourtant. Comment

oses-tu me faire cela ? Comment as-tu

osé me traiter de traînée hier chez le médecin?

Moi ? Te traiter de traînée ? Jamais je ne l'ai

fait et ne le ferai.

Une rneuf à qui on propose le découchage

pour quelque raison que ce soit, devient

quoi?

Si tu veux parler de notre rencontre avec le

médecin, je ne suis pas d'avis avec toi. Je ne

t'ai pas traitée de traînée, mais j'ai été clair.

99

Je suis le fils de quiconque m'aime

(Sur ces propos, le mari se raidit). J'ai bien ·.

dit que je ne serai pas enterré avec une tige

dans le phallus. Je ne veux pas que mon '.;

âme souffre doublement, parce que mou- .

rir, c'est souffrir de la perte de la vie. Si en/

plus, mon âme venait à subir les douleurs,!: ::

de mon phallus mortifié, et, généralement, :J!f

la honte, parce que je n'ai pas eu d'enfanUîît

dans ce monde des vivants par la faute de .;Jff

quelqu'un, je dis non. Tu ne peux pas m'em-)i .~

pêcher d'être inhumé dignement lorsque le)l~;

Seigneur viendrait à me retirer le souffle. ]i .•

Tu sais que tu peux me donner le bonheuf,~J; ;

avant et après ma mort. Mais tu t'en têtes: (!P

Ma chérie, fais-le pour moi. . ,j

1

:

Je ne,suis plu~ ta chérie et je ne le ferai pas . .:. :...;: · r.r1. . : .

· Ce nest pas a cause de ton bonheur que 11 :·

moi, mon âme périra en enfer. )~. ·

. . . ~.".if;-;

Tu sais que dans tous les hôpitaux qu'on a /l.,

parcourus, que ce soit ici ou ailleurs, les ré- :{if

sultats sortis des machines des Blancs m'ont i'.t~ ·

condamné. Chez nous ici, la stérilité mas- ,~~ l'

culine ne se sait jamais. Est condamné à '}j:(

:ivre seul celui dont la co~rgette es~ mort~, _:'f [

mcapable de balayer la rosee du matm. M01, ,i;J

!J} -.. J>

100

Je suis le fils de quiconque m'aime

Kodjo Komlan, je ne balaie pas que la rosée

du matin; j'écrase le soleil de midi, sauf que

euh ! euh ... Je peux donc, par ce bon fonctionnement,

trouver mieux ailleurs, · faire

des enfants, pourquoi pas !

Adjo tomba . des nues devant la réaction et

l'argumentation de son époux Kodjo Komlan. Eux

qui étaient de fervents chrétiens, elle n'avait jamais

imaginé que ia chair prendrait le dessus ; que les

convoitises de la chair et les désirs de ce monde

engloutiraient son époux. Après quelques minutes

d'accalmie, le mari revint à la charge.

Je t'ai prévenue hier et le médecin a été témoin.

Je répète ce que j'ai dit à son cabinet.

Si tu ne veux pas céder, tu seras surprise un

jour de te retrouver partageant le même plat

avec une petite étudiante qui aurait pu être

· ta fille. Elle, au moins, suivant le monde et

ses désirs : l'argent, le sexe, l'honneur, bref

la richesse, acceptera mes conditions. Elle

va me faire des enfants. De beaux enfants.

Par la grâce de Dieu. Et toi, tu sais ce que tu

seras à ses yeux? Un mammifère qui tourne

à vide. Sans oeufs ni alevins. Attendant in-

101

<

Je suis le fi ls de q,uiconque maime J.

;f

lassablement le miracle christique sèche~,~~

ment repoussé. Ton orgueil. Ton égoïsme.C'j :

Te refusent d'accueillir ce miracle. Qui estfi, -:. . ·"f.•)'l}:

tout près. Il suffit de refuser le somnambu?f; ·· .

lisme doctrinal. Dieu. Il est infiniment boni

Il pardonne :out. Il su~t de confesser. No~;,!

et non. Je nacceptera1 pas. Dans ma der<tt

nière . demeure. Vivre avec cette chose quil~t

encombrera mon phallus.

Après cette réplique, il se leva et se mit à dans~i

sur le rythme du cantique « Dieu, tu es bon ». I{

singeait dans sa soutane blanche. Une ceinturii

dos d'âne. Une grosse croix à la poitrine. La Bibl~

en main. Il sautait au rythme d'.Alléluia. Amen. If.

s'arrêta un moment. Se signa. S'agenouilla. Il cria à;

haute voix. « Seigneur, je te prie de me pardonner de·

ce que je demande à ma femme d'aller me cherche(

des enfants. Ils ne sont pas perdus, mais on peut le$};tfl'

chercher. C'est toi qui nous indiques, dans ta parole,'.ifr.

de chercher avec la promesse que nous trouverons;,,~ ,

.,,.: t:1-:

de frapper et que l'on nous ouvrira ».

Sur ces mots, il se.leva et alla frapper à la porte de,

la chambre de sa femme. « Seigneur, tu m'entends?

Je sais que tu vas m'ouvrir cette porte. La porte ;

des enfants ». Il rit. Il sauta de joie. << Seigneur, .\

102

Je suis le fils de quiconque m'aime

JJlerci de ce que tu m'as ouvert déjà cette porte ».

Il s'agenouilla de nouveau et se signa. « Eurêka !

J'ai trouvé ». Il se l.eva et sauta sept fois jusqu'au

plafond du salon. « Eh ! La fille du voisin. Elle peut

faire l'affaire ». Il se frotta les mains et remercia

son Dieu. Il regarda la femme du coin de l'oeil. Il

}'observa dans une feinte. Elle pleurait. Les larmes

coulaient. Hep, hep, hep. « Mon Dieu, qu'est-ce

que je t'ai fait ? » . Entre deux sanglots, elle priait

sereinement. « Dieu, touche le coeur de cet homme

pour qu'il sache qu'il d.y a pas que cette voie qui,

d'ailleurs, est tortueuse selon ta parole ». Elle se

leva du fauteuil pour regagner sa chambre. D'un

pan de son pagne, elle refit son vis.;1ge. Son époux la

rejoignit sur un pas mesuré. Il donnait l'impression

de revenir à de meilleurs sentiments.

Dieu a dit de pardonner sept fois soixantedix-

sept fois. Ma chérie, pardonne-moi.

C'est déjà fait, répliqua Adjo.

Ils s'embrassèrent et se couvrirent de baisers .

Mais le pardon n'était que du bout des lèvres. Il

n'avait rien changé à la distance qui séparait le

couple au lit. Au petit matin, Kodjo Komlan réveilla

son épouse pour implorer à nouveau son pardon.

103

_j

Je suis le fils de quiconque m'aime

Chérie, j'ai cru q~e tu m'avais accordé ton

pardon hier ?

Moi, jamais. Je ne te pardonnerai. J'ai bien ·.

entendu ce que tu as dit hier. C'est bien

tombé dans le creux de mes oreilles, mais

ce n'est pas ressorti. Je ne savais pas que tu'

découchais avec la fille du voisin. C'est un ·Ji,

défi que tu me lances. Je ne tomberai pasJ;!

1

.

dans ton piège. Va en enfer tout seul. · ·.. }~ ·

Ces propos d'Adjo tirèrent Kodjo Komlan d~;I;

son sommeil. Il avait cru le pardon de sa femme

sincère. Il avait ignoré qu'il y a des cordes sensible~ .

sur lesquelles il ne faut pas tirer aux moments de. l

hautes tensions. Parler de la fille du voisin, pour la.

nana, lorsqu'elle consentait des sacrifices, refusa~f

de trahir son Dieu, voire son époux, était du mépds

à son égard.

Pardonne-moi. C'était une plaisanterie, so~"'

gna Kodjo.

Je déteste ce genre de plaisanteries, répliqt

Adjo. Les prochaines fois, il faut ~n tê ,

compte. Cette fois -ci, je suis sincère. Je .·

pardonne.

104

Je suis le fils de quiconque m'aime

La brise matinale avait donc emporté les démons

de la provocation et de la colère qui agitaient le

couple. La journée s'annonçait apparemment belle.

Adj<?, comme dans ses beaux jours, s'était occupée

de son conjoint qui devait se rendre à son boulot.

Commerçante, elle avait choisi de passer ce jour

à la maison, afin de mettre de l'ordre dans ses

préoccupations. Après avoir nourri spirituellement

son âme, la nourriture charnelle n'avait pas tardé à

suivre.

Allongée dans son lit dans une solitude occasionnelle,

Adjo avait finalement répondu à l'invitation

de son moi. Elle devait échanger avec lui. Avec

audace et sincérité. Sans bribe d'égoïsme. Elle avait

compris que prolonger les discussions et les tensions

avec son époux ne servirait à rien. Elle préférerait,

le lendemain, révéler au médecin ce qu'elle

pensait véritablement de la proposition de son

homme. Ce jour-là, Adjo avait rendez-vous avec le

médecin de la famille. Très tôt, elle s'était rendue au

cabinet, les paupières enflées ..

Bonjour, madame. Vous allez bien ? s'enquit

le médecin.

105

· Je suis le fils de quiconque m'aime

Docteur, je vais mal. Depuis la dernière

consultation, mon époux ·na cessé de me

persécuter. De plus, je ne peux pas m'exécuter.

Mon obédience chrétienne me l'interdit.

En revanche, je proposerais qu'en

tant que médecin psychologue, vous nous

situiez: par rapport à une éventuelle adoption.

Le médecin acquiesça cette proposition qu'il

trouvait juste. Sortie de la clinique, madame Kodjo

Komlan avait emprunté la bretelle qui mène vers

la région des Cascades. Sur cette bretelle est dressé

un supermarché qui, par son nom, engloutit ·

apparemment d'autres supermarchés. Elle voulait,

ce jour-là, se faire compter parmi les visiteurs de

cette maison championne. Elle voulait rallumer ·

la flamme dans le coeur de son époux. Un dîner

copieux et simple ferait l'affaire, Elle voulait renouer·.

avec de petits câlins que son homme aimait bien.

Elle se préparait à lui faire oublier les deux jours .

de hargne qui avaient endeuillé leur foyer. Sûre de

réussir son pari, elle avait mis à exécution toutes

ses stratégies culinaires pour qu'aucun

n'apparaisse dans la préparation du dîner. La nuit.

allait être prometteuse, se disait-elle, car le succès

106

Je suis le fils de quiconque m'aime

d'un évènement dépend des préparatifs organisés

en amont. Elle préparait les circonstances qui favorisaient,

sans heurts, l'ànnonce de la proposition

qu'elle voulait faire à son époux.

Le soir, rentré à la maison, le mari fut surpris

par l'accueil au salon : des fragrances qui ne sont

pas ordinaires. Au supermarché, Adjo avait acheté

des fragrances, afin de renouveler l'air de leur

environnement intime. Thdeur du mets qu'elle

avait préparé était très suave, appétissante. Le tout

mélangé donnait une odeur qui appelait le mari

à la curiosité. Il se débarrassa-rapidement de son

costume, enfila son pyjama et revint au salon où

l'attendait sa femme, Adjo. « Chéri, j'ai une bonne

nouvelle pour toi, mais je te l'annoncerai au moment

opportun. Pour l'instant, allons déguster un mets

exceptionnel que j'ai préparé en conséquence».

Adjo ne voulait pas gâcher le dîner et préférerait

annoncer la nouvelle de l'adoption au lit. Monsieur

K2 (surnom affectif de Kodjo Komlan) mangea avec

appétit ce repas syncrétique que lui avait proposé

son épouse : du saumon braisé au four, des légumes

préparés à la vapeur, du riz canto nais et des boulettes

de pâte à la farine de maïs accompagnée de sauce

d'épinards aux crevettes et crabes. Le tout arrosé

107

Je suis le fils de quiconque m'aime

du vin Saint Pardon. Deux pots de glace trônaient

sur un plateau au milieu de la table à manger et

· attendaient impatiemment d'offrir leur service de

facilitateur de digestion aux deux tourtereaux.

La digestion allait se faire. Corps détendus. Dans

le canapé. Au salon. Dans un air musical. Le mari

l'av~it créée pour apporter sa touche à la bonne

ambiance qui avait repris dans leur maison. Il avait

choisi parmi le lot des CD rangés dans une boîte,

celui du chanteur ivoirien Daouda, le sentimental,

et autres, une collection de laquelle il avait retenu le ·

morceau C'est pas ma faute. Comme si c'était pour

célébrer à nouveau leur mariage, le couple exécuta

la valse sur le morceau de Daouda et Bekita.

Cèst pas ma faute, si moi je t'aime

Cest pas ma faute, cest la faute à mon coeur .,

Je ne sais pas où cela mèntraîne

Oh oui mais moi je ny peux rien,

faute à mon coeur

Cèst la faute à mon coeur.

Çèst la faute à mon coeur.

Cest la faute à mon coeur.

108

Je suis le fils de quiconque m'aime

Il se mit à interpréter le morceau à son épouse.

« Ce morceau, je le dédie à notre amour et à nous

deux. Nous sommes pourvoyeurs de notre bonheur.

Tu ine l'as prouvé une fois encore. Moi, je veux te

signifier que tu es définitivement logée dans mon

coeur. ». Il accompagnait ses propros de gestes. De

sa main droite, il toucha sa poitrine pour indiquer .

l'endroit où logeait désormais son épouse. Il jugea

ce geste insuffisant. Il voulait qu'elle sente son coeur

battre pour elle. Il l'empoigna vigoureusement, la

serra dans ses bras, puis contre lui. Il la relâcha

difficilement . après quelques minutes de fusion

et de prise de température réciproque. Les deux

corps avaient aussi échangé au sujet de leur besoin

naturel. Mais l'heure ne s'y prêtait pas. Ce n'était

pas fini. La surprise.

Après ces étreintes, monsieur K2 alla vers sa

bibliothèque. Il se dirigea vers le rayon des ouvrages

de la littérature française. Il en tira le recueil de

poèmes Les Feuilles d'autonome de Victor Hugo.

Il choisit de déclamer quelques vers du poème

« Lorsque l'enfant paraît».

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris

109

·;:~u ~J,)a:~y:~•r::,.'*-...-tl·Xît\-~'W~iQ-1'·~".:,%:;t;-r:§'!""$,:..,::~a,_~'.R~'E;t><-·

Je suis le fils de quiconque m'aime

Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux,

Et les plus tristes fronts, les plus souillés

peut-être,

Se dérident soudain à voir l'enfant paraître

(. .. )

Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous

· éclaire.

(. .. )

Tu vois, dit-il, à sa feumeu, après déclamation

de ces vers, je veux que mon visage.

se déride, mes yeux brillent et que la joie,

inonde cette maison.

Si tu veux, l'enfant peut paraître autrement ..

dans cette maison, sans que je sois obligée

d'aller me souiller, lui répliqua sa femme.

Et comment?

Par adoption., ·

Pas question. Mon problème demeure.

· ne c:omprends pas que je ne veux pas

la société sache que ma culture spermo-.

graphique est nulle. Elle ne vaut même

pas les croûtes d'un chien. Je veux que tu

me donnes des enfants. Peu importe qu'ils

110

~::'1~ ... . .... -...e,~.-<b:.":.;, .. •,>:,· .. • ··• "·~ ~ .... ·°':.:"J...::: "~· .:: ....... : ___ .:.:-·..:.-.

Je suis le fils de quiconque m'aime

naissent grâce à l'action d'un inconnu qui

ignorera leur existence. Ça se fait. Si je te le

demande, c'est parce que cela se fait.

Furieux, il se leva et rentra dans la chambre à

coucher. Il alla au lit avant l'heure habituelle. Cette

nuit-là, c'est deux étrangers qui se retrouvaient

dans le même lit, couchés dos parallèles. C'était

une nuit sans aimant ni électrocution. C'était la

froideur. :Cindifférence. Les bouderies. C'était le

silence glacial. Vers cinq heures du matin, Kodjo

Komlan décida d'expliquer les contours de son

obsession.

Ma chérie, ne trouve pas scandaleux ·ce que

je te demande. Vois-tu, nos voisins d'à côté,

je vais te raconter leur histoire et tu me

comprendras. Kossigan et ses deux femmes

qui sont nos voisins vivent en harmonie

avec leurs enfants dont il n'est pas le père

biologique. Il avait partagé son drame avec

moi une fois à la clinique du médecin Kolani

où nous :nous étions · retrouvés pour les

mêmes raisons. Mais ce jour-là, Kossigan

était arrivé plus tôt que moi, pour obtenir

les résultats del'examen. Je le trouvai affalé

111

\

·~.

Je suis le fils de quiconque m'aime

dans un fauteuil, dans le hall de la clinique,

tout en sanglots. Inconsolable !

« Quelle est ma raison de vivre ? » hurlait-il.

« Ce n'est pas vrai ! Pourquoi vais-je continuer à ·

travailler si je n'ai plus de raison de le faire ? ».

Il hurlait, s'arrachait les cheveux. Je rentrai alors

chez le médecin qui n'avait pas sa langue dans sa ·.

poche.

Docteur, vous avez un patient qui se morfond

dans le hall. Que lui arrive-t-il ?

Il a la même maladie que vous, mais lui, il ·

est moins sportif et ne digère pas d'avoir

perdu, par certaines erreurs de jeunesse, ·

l'aptitude à être père.

Cette information me réconforta, sachant que je

n'étais pas seul à subir ce sort. Cependant, quelle ··

n'était pas ma surprise, quelques années plus tard, .

de savoir que Kossigan, après son premier mariage

infructueux, contracta un second avec une jeune ·

dame tombée enceinte de lui. Elle accoucha d'u_,1:1 .:

garçon et le huitième jour fut célébré avec faste. Un{

cérémonie grandiose fut organisée avec des invités ·

de marque. La première épouse, qui entre-temps, .

112

Je suis le fils de quiconque m'aime

était répudiée, essuyait le regard méchant de la

société. Elle était stérile. Et une femme stérile dans

nos sociétés, personne n'en veut. Elle fait la honte

de sa famille. Elle n'est bonne à rien. Elle gaspille la

nourriture de son époux ; elle est improductive et

n'a pas de place dans le foyer. La première épouse

de Kossigan était condamnée par la soci~té, sans

que èette dernière ne sache réellement le secret des

dieux. Ce secret, c'est l'improductivité des coups de

hanche de Kossigan.

Je salue son courage pour avoir révélé cette faiblesse

à sa jeune épouse à qui il demanda de lui

faire un enfant. Sa demande était accompagnée de

promesses non pas démagogiques mais réellement

tenues. Construction d'une maison, achat d'une

voiture 4x4, compte bancaire garni, etc. Kossigan

était l'une de ces personnes qui rentrent chaque

soir chez eux avec des millions. Leur résidence

était une banque personnelle et informelle avec

des coffres-forts. Une équipe de "hancheballeuses':

Deux ou quatre équipes de footballeurs. Plusieurs

maisons construites. Mal construites d'ailleurs. A

l'image des parvenus à coups de piliage. Ils s'enrichissaient

frauduleusement sur le dos de notre

maison et sans inquiétude. Heuréusement que le .

113

Je suis le fils de quiconque m'aime

TOReV (Traitement Officiel des Recettes contre les

. Voleurs) est institué pour réduire leurs velléités.

Pourvu que ça dure. .

Ancien pilleur de la République, il lui était donc

facile d'acheter des .enfants qui seront des enfants

de leur mère et socialement enfants adoptés, avec .

la complicité de cette même mère. Un enfant qui_

est donné à un père conscient de ses défaillances est

adopté officieusement par ce dernier qui se couvre,

En couvrant son infertilité, Kossigan exposait sa

première épouse à la vindicte sociale. Même si, · ·

généralement, il est à croire que l'ennemi de la ·.

femme, c'est la femme, il est également démontré

que l'ami de la femme, c'est également la femme.

ünnemie de la première épouse de . Kossigan

était la seconde épouse, dont la présence a suscité ·

sa répudiation. Toutefois, l'amie de la première

épouse, c'est aussi la seconde épouse qui a exprimé

non seulement sa compassion, mais aussi lui a .•·

livré les astuces favorables à la reconquête du

« Votre mari ne fonctionne pas. Il le sait lui-même; '

Il sait que cet enfant que j'ai engendré sous son toit

n'est pas de lui. Si tu veux revenir à la maison, tu as

le secret, essaie et tu ne seras pas déçue. »

114

~..:..;,;:----:-.. :. _, .. -. ' ~ .-

Je suis le.fils de quiconque m'aime

La première épouse, quoique répüdiée, avait

gardé le contact avec l'ex-époux qui avait toujours

le droit de « cuissage » chez elle. Un autre soleil

allait se lever sur sa vie. Kossigan allait devenir

à nouveau père. Cette fois-ci, .c'était le tour de la

première épouse. Elle avait suivi le conseil de

la deuxième et la démarche avait abouti. Le 31

décembre 19 ... , Kossigan rendit visite à sa première

épouse devenue la deuxième. Celle-ci, porteuse .

de la bonne nouvelle que le mari avait désirée des

années durant sans en avoir le moindre espoir, ·

organisa une petite réception intime. Une surprise

pour Kossigan.

C'est la fête de la Saint-Sylvestre qui commence

? interrogea-t-il, une fois que ses

pieds avaient foulé le seuil du salon.

Disons, pas exactement, répliqua-t-eHe·.

Qu'est-ce qui se passe alors ?

J'ai une agréable nouvelle à partager avec toi,

mais pour que tu mesures son importance,

je l'échangerai exceptionnellement avec ta

présence à mes côtés cette nuit.

Mais ... (court silence). Mais... (silence

plus long). Qu'as-tu de si important à m'annoncer

et qui appelle cette exigence ?

llS

1 ~ 1 ~

11' 'l; 1,1 1• Il l

~

~ I'V

~ I~

Il

.

Je suis le fils de quiconque m'aime

Une agréable nouvelle. Une très bonne

nouvelle. Je parie qu'elle ne te déplaira pas.

Mais je ne puis la dévoiler à présent. Il faut

une occasion exceptionnelle. J'ai préparé

une agréable surprise pour toi. Tu verras.

Au moment où elle lui parlait, elle lui faisait de

petits câlins qui, très vite, avaient fait lâcher le Oui

à son mari. « Bon, bon, c'est oui. L'autre sait que

tu es là. Je vais juste lui envoyer un coup de fil lui

annonçant qu'il y avai.: urgence chez toi et elle me

comprendra à demi~rnot. »

La première épouse avait tout expliqué à la

deuxième et c'était avec sa complicité qu'elle gardera

le mari tout le réveillon de la Saint-Sylvestre. Ce

réveillon, elle ne l'avait pas préparé à moitié : poulet

et poissons braisés, salade au thon, pain à vapeur

à la farine de riz, le tout accompagné du vin Les

armes miraculeuses. La deuxième épouse voulait,

dans son coeur, annoncer les miracles armés des

hommes dans les ténèbres. Les ténèbres à minuit.

Les ténèbres de la nuit. La nuit des profondeurs.

Les profondeurs de la nuit. Les ténèbres à midi.

Madame première épouse, devenue deuxième,

s'était également bien préparée pour lui faire passer

116

Je suis le fils de quiconque m'aime

Une nuit féerique. L'homme ! Il paraît que pour en

faire un chien de course, il faut bien manipuler la

marmite culinaire et sexuelle. Il tombe facilement

dans les mailles des femmes performantes dans

les deux arts. Des surdouées culinairement et

sexuellement. La nuit fut alors belle pour Kossigan.

Pour maintenir le suspense, la deuxième épouse

avait voulu servir le second mets à son époux. Celuici

rejeta l'~ffre sous prétexte qu'il voulait accomplir

l'acte dans tous ses états. Tant qu'il n'avait pas la

nouvelle, le repas ne sera pas servi. Dame deuxième

épouse avait compris que Kossigan tenait à cette

nouvelle. Alors, elle décida de prendre la parole.

Chéri, excuse-moi pour la nouvelle que je

vais t'annoncer. Je sais qu'elle concerne une

chose qu'on a longtemps désirée, mais je ne

sais pas si elle te plaira. C'est que ... ( elle se

frotte les mains), c'est que ... ( elle se gratte

la tête), c'est que ... (elle retient son souffle).

C'est que quoi ? Si tu n'as pas envie de

partager la boule que tu conserves au fond

de tes entrailles, digère-la toute seule.

Sur ces propos, Kossigan se leva du lit. Il

chercha des yeux de quoi se recouvrir le

corps.

117

Je suis le fils de quiconque m'aime

C'est que je porte un embryon.

Quoi? Une plaisanterie. Toi qui, depuis des ·

lustres n'as jamais eu d'espoir. Non, je ne

crois pas. Comment cela est-il arrivé?

C'est un miracle inespéré.

Et depuis quand ?

Un mois.

Alors, tel l'une de ces tempêtes qui rasent nos

îles, Kossigan souffla sur sa femme. 200km/h.

so·c. Ça brûle, la nouvelle. Son coeur battait à

rompre. Il était réchauffé. Il empoigna sa femme

vigoureusement. La palpa comme pour se rassurer

de la véracité de ce qu'elle venait de déclarer. .·

La nuit fut exceptionnelle pour les deux époux

pour qui une nouvelle ère venait de commencer.

Fier de cette bonne nouvelle, le mari décida

immédiatement du retour de la première épouse ·

dans le foyer le premier janvier 19 ... Les deux ·.

coépouses vivaient désormais heureuses aux côtés

de K6ssigan, le père de deux enfants adultérins qui

étaient fils biologiques de leur mère ct fils adoptifs

de leur père.

Pendant que monsieur Kodjo Komlan avait décidé

de déclamer quelques vers des Feuilles d'au-

118

Je suis le fils de quiconque m'aime

tomne et convaincre son épouse avec l'histoire

tragique de monsieur Kossigan, moi, enfant abandonné

dans le ventre de ma mère, décid~i de m'intéresser

au roman Les misérables de Victor Hugo.

Ce qui est utile pour l'un ne l'est pas pour l'autre.

Ce qui préoccupait monsieur Kodjo Komlan ne

me concernait nullement. Il voulait devenir poète.

Chanter. pour sa dulcinée. La toucher. Lémouvoir.

La convaincre aussi. Moi, enfant abandonné. L'en- .

vie me prend de romancer ma misère. La misère

des enfants. abandonnés. Les misérables. Les ba~

gnards du XIXe siècle. Un enfant abandonné, c'est

plus qu'un bagnard. C'est toute une vie de misère.

Psychologique. Affective. Sociale. Les bagnards.

La grâce pouvait passer par leur bagne. Un jour

de clémence. L'enfant abandonné. Les supplices de

l'abandon. Pour toujours.

Je mets un point-virgule à mes commérages,

parce qu'un enfant qui vit dans une poche, ça ne

parle pas trop. Être prolixe quelquefois provoque

des désagréments. J'arrête mes kpakpato, mes commérages,

mes chienneries. Moi, enfant abandonné.

119

12

M~m nom : sans nom. Mon genre : féminin,

parce que je le porte. Mes parents : sans

traces. C'est aihsi que j'ai atterri dans la cour

d'une mère de famillé' comme un sorcier surpris

par la lumière du jour. « Espèce de morveuse. Tu

m'empoisonnes l.1 vie. Je ne voulais pas pécher

devant Dieu, même si Dieu nous aide à pécher. Il

nous fait réfléchir et nous oriente. Il nous a créés.

"Multipliez-vous, remplissez la terre': Mais il faut

survivre pour vouloir remplir la terre. Il a aussi

épicé le fruit défendu qui est sans interdits. On est

emporté par les désirs de la chair. Ma bouche est

vide, et puis tu risques de déformer mes papayes

et mes clients se détourneront de moi. Tu mérites

plus que ça. Parce que moi aussi,j'ai le droit de faire

ma vie. Tu es de trop et je t'envoie à la mère Theresa

du quartier. Elle a une pépinière de trois plantules

qui peuvent te tenir compagnie».

121

Je suis le fils de quiconque m'aime

Ma maman. Une pute circonstancielle devenue

professionnelle. Depuis l'âge de quatorze ans, elle

avait goûté les délices de la prostitution. Chaque

nuit, malgré la surveillance de tante Dagan chez qui

elle était pla·cée, elle se retrouvait dans le quartier le

plus chaud de notre capitale. Elle adorait Mammon. ·

Sexy girl prématurée. Elle exposait chaque jour ses

épines dures, voire toute sa posture fraîche · désirable

et désirée par ces vicieux qui auraient pu êtrè ..

ses arrières-grands-pères. Elle s'habillait nue. C'est ·

l'expression de nos mamans dont l'habillement décent

est devenu du asigandji ( démodé en quelque

sorte). Elle était donc souvent à moitié nue. Ses

longues vermicelles exposées, bien polies et vigoureuses,

soutenaient un torse pas trop gras qui sus~

citait l'appétit des malfrats sexuels du quartier. Une

camisole, une petite culotte. C'est sexy, non ! Hein !

La culture occidentale. On se l'approprie. Peu importe

les conneries de la République. Il faut se faire

belle. La devise des machins de la République décadentiste.

Polir sa peau, limer tout. Le fric. Tout cela

néoessite du fric. Le fric, ça se gagne par tous les

moyens. Chacun légalise sans papiers ses moyens.

Les hanches de maman lui vomissaient de l'argent.

De l'argent chaud. Paraît-il qu'elle savait les tour-

122

Je suis le fils de quiconque m'aime

ner. Matin-Midi-Minuit. Même dans les ténèbres

au soir ou à l'aube. Elle les tournait et donnait de la

joie à ses amants qui s'affalaient, après qu'elle les eut

bien manipulés, comme des porc-et-pics.

Elle savait manipuler les hommes. \Afa/aï !

Maman, en la matière, était surdouée. Un de ses

amants, sexagénaire, un jour, las des critiques de

l'oeil de l'autre, répliqua : « Cette enfant ne plaisante

pas. Il suffit. de la goûter pour se rendre compte de

ce que c'est. Je vous assure. Malgré ma masse, cette

petite me manipule dans tous les sens. Elle me soulève

; me fait danser. La danse de près du corps.

Ces danses de chez nous et des îles. Le Gwéta3• Le

Coupé-décalé4 ... Toutes les danses de hanchement

sont convoquées. Vous comprenez. C'est une magicienne.

Une sorcière sexuelle ».

Moi, le sexagénaire, je me réjouis de n'avoir

pas essuyé la honte de l'un de ces clients qui s'était

retrouvé directement au commissariat pour avoir

abusé des services de ma douce. Je peux me targuer

de maîtriser les assauts du plaisir. Je ne suis pas un

inexpérimenté comme cet El Hadj qui, par excès

3 Danse originaire du Togo, créée par le groupe Toofan.

4 Danse originaire de la Côte d'Ivoire, apparue dans les années

2000.

123

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1-1•

Je suis le fils de quiconque m'aime

de jouissance, avait lâché son orifice anal. La petite

avait transformé son bâton de pèlerinage en objet ..

ludique. Elle le. faisait danser dans tous les sens

avec un assaisonnement particulier.

Nos jumelles auditives nous chatouillent. Il fallt

les satisfaire en se donnant du plaisir. Un plaisir

supplémentaire qui accompagne le plaisir libidinaL ,

Le grand El Hadj. Il avait coloré les draps hôteliers

de ses excréments « hadjisés ». Une histoire drôle:

qui s'écoule dans les oreilles du commissaire de

la ville. « Monsieur le commissaire, cette

ne plaisante pas. Toi-même, si elle te prend, tu

tiendras pas. Walaï ! Tu vas chier. Nom de Dieu ! » . .

Monsieur El Hadj se défendait. Il voulait noyer sa·

honte de passionné de poUles mineures et de papi

infidèle dans des arguments puérils. Maman était

réputée. Célèbre. Honteusement. Tristement. Mon ·

oreille indiscrète denfant en quête de logement

maternelle, capta ces témoignages. Dès lors, je restai

collé à l'amant sexagénaire. Son ange gardien qu'il · ;:~r·

ignorait. Je voulais, par lui, faire la connaissance Jîk

de maman. Un soir, ils se donnèrent rendez-voJs j~·;

dans une auberge, non loin de la voie du grandi ,%îtr

contournement de L. .. Ce soir-là, elle était bie~·J!,f

sexy. Bien maquillée. Bien parfumée. · :,rr

124

Je suis le fils de quiconque m'aime

ramant sexagénaire, trente minutes avant l'heure

du rendez-vous, était déjà sur les lieux. Il y attendait

sa proie. Un félin embusqué dans un coin du

bar. Moi aussi, j'attendais maman dans ma cachette

invisible. Le sexagénaire léchait ses babines. Il était

pressé de se faire envoyer dans l'univers fantasmagorique

de dame de fer sexuel. Maman accusa

trente minutes de retard. Elle arriva au moment où

le sexagénaire désespérait. Ce retard était observé

exprès pour creuser l'appétit de l'amant. J;appétit,

l'amant l'avait aussi eu. Il sauta donc sur maman

qui n'eut pas le temps de faire les préliminaires. Le

duel avait commencé. Chacun dévorait son adversaire.

Des yeux. Des mains. Des pelles. Ils se les envoyaient.

J'assistais au spectacle chaleureux des ébats.

Indifférent. D'autres spectateurs, des enfants invisibles,

sëtaient eux aussi invités. Arriva enfin le

moment fatidique pour monsieur le sexagénaire

de passer aux aveux. Il bêla, aboya, beugla, rugit,

miaula. Il était devenu un animal composite que

le plaisir des profondeurs dénudait. Au moment

où l'amant sexagénaire gesticulait, les spectateurs

que nous étions, étions rentrés dans une course

concurrentielle qui nous déplaçait du terrain sper-

125

·,.

' ~ i

Je suis le fils de quiconque m'aime

matozoïque de l'amant au gouffre utérin de maman, ·

où nous attendait sa féminité libérée. La course fut ·

rude. Mais j'y triomphai, remportant la coupe. Les ·

autres concurrents étaient naturellement éliminés:.•

et consolés par la mort.

Maman était gloutonne et dévorait trois ou .

quatre phallus par jour. Le sexagénaire était le

quatrième le jour de leur rencontre à l'auberge.

Maman savait, certes, que les rencontres avec les

hommes, ce jour, pouvaient lui porter préjudice:s

Mais elle comptait sur ses expériences pour ne pas ·

se faire prendre au piège de la conception. Or elk

ignorait les rumeurs qui couraient au sujet des foetus

ou enfants récalcitrants. J'en étais un. Je m'accrochai

au parvis utérin de maman. Le mois suivant, elle se

rendit compte qu'elle n'avait pas ses menstrues. Elle ..

commença par s'affoler, courut de pharmacie .en

pharmacie, de centre de pharmacopée en centre de

pharmacopée. Sans · succès. Elle se retrouvait dans

une merde. Un enfant sans père, c'est une honte pour

elle-même et pour sa famille. Elle ne savait pas qui

lui avait flanqué cette belle gifle dans ses entrailles, .

Moi, je le savais et je remerciais le sexagénaire

qui m'avait libéré de son pistolet chargé. Je subis

donc plusieurs assauts médicamenteux. Je restai

126

Je suis le fils de quiconque m'aime

invulnérable. Enfant récalcitrant est . mon nom.

Maman devint malheureuse. Misérable. Minable.

Elle avait investi tout son argent de prostituée dans

des foutaises. Elle avait du mal à. présent à couvrir

son corps déformé. Elle était couverte de .honte

et ne pouvait voir la lumière du. jour. Toutes les

mouches qui rôdaient autour d'elle ou sautaient sur

ses mets s'étaient éloignées. Tous ces hommes, l'un

après l'autre, avaient décliné leur responsabilité. La

tante menaçait de la renvoyer au village. Chaque

jour que Dieu faisait était pour elle un enfer.

A v1ngt ans, elle n'avait appris aucun métier,

n'avait aucun diplôme, si ce n'est le Certificat d'Aptitude

à Tourner les Hanches (CATH) et le Certificat

d'Aptitude d'Arrogance, d'Impolitesse et de

Désobéissance (C2AID). Maman était une fille sans

éducation. Un de ces poisons qui gangrènent la société

actuelle. Cette tare était renforcée par le pouvoir

que lui donnait l'argent de la prostitution. Sa

tante, une femme qui se cherchait financièrement,

s'appuyait sur ses revenus. Ses conditions modestes

faisaient delle la serpillière dont maman se servait

pour se débarrasser des mesquineries des clients

malhonnêtes.

127

Je suis le fils de quiconque maime

Mon intrusion dans son corps l'avait désargentée; .

Déplumée. Elle avait vendu presque tous ses habits .

sexy pour quelquefois réchauffer son âme dont la

circulation ralentissait au réveil parce que la veille

elle s'était asséché~. Personne dans le quartier

ne s'apitoyait sur son sort. Cette attitude n'a rien ·

d'étonnant. C'est le contraire qui surprendrait. La .

décadence du voisin réchauffe toujours les coeurs .

méchants · ayant trouvé sujet à décrypter. Les

commérages. Le propre de l'Africain. On n'en dira

pas mieux. La paresse pond des oeufs de pauvreté ·

et de mal-vivre dans nos sociétés. Indifférents et

incapables de s'inspirer de nos ancêtres, les Gaulois.

On se cherche et on refuse de se retrouver dans le ·.

bon sens. On ne se cherche que pour nous illustrer .··

dans la médiocrité. Dans les ténèbres. On brille par

nos célébrités ténébreuses qui n'ont même plus de

limite.

La vie de maman avait basculé au drame . .

Malgré ses expériences en la matière. La vie est

pleine de surprises. Des hauts et des bas. Des bas :

et des hauts. Vivre des bas et passer aux hauts; .

maman l'aurait préféré maintenant qu'elle travers~

un désert, dont les limites indéterminées dans le

vide, la font mourir lentement. Sa morale, chaque

128

Je suis le fils de quiconque maime

jour, était sapée davantage. Elle était mitraillée par

les langues fourchues de commères, des enfants; et

même des hommes. Elle eut envie de disparaître de

ce monde, mais n'avait pas ce pouvoir. le suicide.

Non ! Elle était déterminée à vivre. S'aè:èrocher à la

vie. Tant mieux. Mal vivre vaut mieux que mourir.

Il vaut miéux souffrit, stibir les humiliations, que

de mourir .. « Se suicider avèc un foetus dans le sein

est un ~ouble meurtre: Non ! Et Non !Je he le ferai

jamais. Je ne' ·veux pas aller ·en enfer.J'accoUcherai.

Dieu y pourvoira».« Heureux les pauvres en esprit,

car le royaume des cieux est à eux ! ». (Matthieu

5: 3).

Maman qui n'avait jamais accepté que la prostitution

était un péché, sollicitait la démence de

Dieu dans sa misère. Elle avait toujours dit aux

prédicateurs qui lui apportaient la Bonne Nouvelle

que Dieu aimait tout le monde. « Et Jésus? N'est-il

pas rribrt pour toüt le monde ? Pourquoi a-t-il accepté

la prostituée et soh parfum de grande valeur

si elle était une pécheresse à ses yeux ? ». Elle àvait

honte dé revoir ces hommes. Drôle de vï'e. Maman

était devenue un squelette vivant Et moi ! Ènfa~t

récalcitrant ! Je n'étais pas tendre envers elle. Des

vomissures. Des nausées. Des enflements de pied.

129

Je suis le fils de quiconque m'aime

Tout ce qu'il faut pour lui saper le moral. Payait7\

elle pour la mauvaise vie qu'elle avait menée ?

Même récalcitrant, je finis par ine raviser à faire

du mal à maman, tant elle souffrait. Elle vivait dans

des conditions drastiques. Elle jeûnait involon~

tairement. Un repas par jour. 40 kilos pour 1,70

mètres de taille. Pour survivre, elle décida de ren- ·.

trer au village. Ce n'était pas la bonne adresse. Uné .

petite honte vaut mieux qu'une grande. Les gens

l'avaient oubliée au village. Elle y allait souvent of0

frir des présents à ses parents d'un âge très avancé.

Mais nul ne savait ce qu'elle exerçait comme métier.

Ils ne savaient pas non plus ses déboires. C'était

donc un refuge qui fermait la porte aux ragots de ,

commères de la ville.

«Ouf! Et enfin! Je vais respirer de l'air pur», déclarà-

t-elle après qu'elle a déposé sa valise traditionnelle

qui était une bassine à couvercle emballée •

daris un pagne. Le contenu, aussi ridicule que l'ex:térieur,

était composé de vieux pagnes que la

Dagan lui avait offerts pour l'accouchement. « Le

village, c'est mieux, se dit-elle. Je n'achèterai rien;

Même l'accouchement se fait à la maison avec des

maïeuticiennes plus expérimentées et plus

130

. Je suis le fils de quiconque m'aime

toises que nos prétendues matrones et femmes insensées

dégueulasses de la ville >).

Les mouroirs de chez nous. Quelle horreur

Quelle désolation: ! Des médicaments détournés et

revendus. Ablàtion des soins primaires. Les mouroirs

! Ça regarde avec les yeux de billets de banque.

Pas de compassion. On extermine ceux qui sont

dépourvus de pouvoir financier. Tout part de la

poche dù visiteur. Et le clientélisme ! uthnicité !

Il faut avoir derr1ère soi un poids lourd pour y être

bien accueilli, bien soigné et à temps: Peu importe

la nature de ce poids. Financier. Autoritaire. Tout

malade orphelin est moins qu'un chien qui peut

mourir. Un minable dont les prescriptions médicales,

acquises avec peine, sont rapidement déviées

de leur trajectoire et lui sont revendues. Les infirmières.

Les matrones. Ça s'enrichit, Ça construit,

Ça roule en voiture, Ça nargue tout le monde. Ça

couche avec les hauts gradés de là médecine. Les

détourneurs de patients, de médicaments, de mc:1.tériel

médicâl. Ça mange double. ~tat. Privé .. Privé.

Etat. Des va-et-vient. C'est ça ce monde. Tous les

moyens sont bons pour se remplîr le ventre chez

nous. Lintégrité, c'est pour nos voisins qui sont

au-dessus de notre tête. Des hommes intègres.

131

..

Je suis le fils de quiconque m'aime

C'est à voir aussi. Les matrones et les insensées de

femmes. Ça insulte. Ça gifle. Des supplices qui se

greffent sur ceux de l'accouchement à même le sol.

Journée· de la femme insensée. Ça gesticule sur

les écrans téléviseurs. La télé malade. La grand~

mère de mes boîtes lucarnes. Ça déclare des propos .

mielleux. Mais ça sait que la dent rit, pourtant

l'intérieur est différent. Sur le terrain, la dent ne rit

plus. L'intérieur surgit. L'indifférence. L'animosité.

La sauvagerie. Maman le savait. Elle ne voulait pas

laisser sa peau en travail, sous les yeux indifférents

de ses bourreaux.

Quatre mois après une vie au village, pas tout .

à fait heureuse, je vins au monde. Un petit matin .·

de septembre de l'année où maman s'apprêtait à

franchir les frontières de sa vingt et unième anné.e.

Je fis mon apparition dans ce monde. Un cri rauque

vrilla la matinée peu clémente. Le soleil, déjà à sept

heures, avait surchauffé le village de ses faisceaux

brûlants. Je compris que fa vie dans ce monde était

aussi un combat. Une compétition. Telle dans

monde invisible. Celui des enfants à venir.

Les premiers jours, on était heureux. La solida~

rité africaine. Elle s'est enracinée dans les villages.

132

Je suis le fils de quiconque m'aime

Toutes les femmes du village voulaient manifester

leur joie à la venue du nouvea1..:.-né. Certaines apportaient

chaque matin le bois de chauffe, d'autres

la bouillie ; d'autres encore la pâte qu'accompagne

une sauce pimentée (yébéséssi), car le piment, dans

la mentalité de certaines personnes, est un antibiotique.

Il guérit les plaies. D'autres encore accompagnaient

leurs mets de sauce de gingembre. Un

mois durant, elles avaient transformé la maison

des grands-parents en lieu de fête. Elles chantaient,

dansaient, buvaient de l'alcool local, le sodabi. Maman

elle-même en consommait. Mais, ce quelle

prenait était spécialement préparé. Des racines

mélangées à des épices. Ça tue les plaies provoquées

par l'accouchement. Elle devait aussi boire

régulièrement de l'eau chaude.

Moi, en revanche, chaque matin, je recevais les

services d'une nouvelle tête qui s'occupait de ma

toilette. Après m'avoir passé du talc sur le corps et

paré des habits dont on pouvait rapidement faire

l'inventaire, on me faisait goûter, comme un rituel,

de l'alcool local. Je me renfrognais en signe de

protestation, mais finissais par lécher mes lèvres.

J'avais également fini par y prendre goût à tel

point qu'à l'âge d'un mois, je réclamais cet alcool

133

Je suis le fils de qu{conque m'aime

comme s'il faisait désormais partie des besoins ·

fondamentaux. Des anticorps organiques.

être tuait-il les vers qui s'agrippaient aux parois

de mon estomac. J'avais fini par admettre cette .

conception des adultes férus d'alcool que

liqueur, malgré son effet nocif, tuait les vers.

134

13

Deux mois s'étaient écoulés après ma naissance.

La vie au village devenait pénible. La routine.

La nostalgie de la belle vie. Maman se la rappelait.

Maintenant que la piatitude de son . ventre . était

retrouvée. Elle songeait à reprendre du service.

En moins d'une semaine, elle décida de regagner

la capitale. Jëtais un handicap. Elle devait se débarrasser

de moi. Elle dira à ses connaissances

de Lomé que j'étais morte en couches. A ceux du

village, elle leur racontera que jëtais emporté par

un paludisme chronique quelques mois plus tard.

Un mercredi. Jour du marché du village. Quelques

marchandes de la capitale y étaient arrivées pour

l'achat des produits agricoles. C'était le moment de

fuguer. C'était le moment de quitter ce milieu qui

a offert hospitalité et chaleur fraternelle à maman

et à son oisillon. Le premier véhicule allait repartir.

Vite. Négociation avec le. chauffeur. Repartir.

Oui. Repartir. Repartir sur de bonnes bases. Sans

135

1

Je suis le fils de quiconque m'aime

le moineau qui s'était logé dans sa poche. Elle vou~

lait refaire sa vie, non pas dans la capitale, mais loin .t

des yeux inquisiteurs. Elle voulait aller loin. Tra- };

verser la mer. Rejoindre l'un de ses amants à qui ·)

elle offrit le ciel lors d'un bref séjour. En vacances /,?g?'

chez nous. Elle avait ses coordonnées. Il suffisait <~Y, -· ··'!:,~:

de se débarrasser, et le plus tôt possible, de cet être i·}f

embarrassant. . . · . . · ' }Î~i

Maman arriva dans la capitale à onze heure( \t1f

La destination finale du véhicule. Le marché de}ffGoeha.

Elle avait rendu visite, avec tante Dagan, à Jfi

l'une de leurs cousines, esthéticienne, vivant dans J:[}$ ~~{ftt,::

l'un des quartiers de Goeha. Le coeur de l'homme :i\î

est tortueux. Qui peut le connaître ? Le coeur de }~ij:

l'homme est insondable. Maman avait planifié, en }it

ce jour, de se débarrasser de moi. Elle se rendit {tl

alors chez la cousine. Seule la domestique était à '.i}f

la maison. « Je suis une cousine à maman, se pré< f,:··

senta-t-elle. Je laisse ce bébé et mon sac à main. Je rvais

chercher de quoi réchauffer mon estomac »; ){

Elle s'éclipsa et ne revint plus. Enfant abandonné '.!~~

à deux mois, je suis sans nom, sans date de nais,. i'!J;

sance, sans survie, sans avenir. Mon nom. EnfanEJf

abandonné. · Ma date de naissance. 31 décembrë;};f ·

Une date commune aux enfants modernes renés. :f(

136

Je suis le fils de quiconque m'aime

Des enfants dont l'acte de naissance, un jugement

supplétif, ne porte plus la mention "né vers.:." ou

"né en ... " mais "né le 31 décembre . .. ". L'année de

ma naissance. L'anné.e au cours de laquelle maman

avait fait trêve de sa prostitution. Mes parents. Quiconque

m'aime.

Même abandonné, mon esprit était attaché à

maman. Elle avait disparu. Pour toujours .? Allaitelle

ressu'rgir un jour ? Des années plus tard ?

Revendiquer sa maternité?. Jëtais déjà choquée. Je

ne souhaitais pas qu'elle revienne. Ni tôt. Ni tard.

Je me sentais déjà mieux. Déjà soulagée dé trouver

une maman consciente et de bonne moralité.

A peine sortie de la maison qu'elle s'était infiltrée

dans une cabine téléphonique. Le serpent. Du

jardin d'Eden. Qui vient abuser de la confiance

d'Eve. Oui. Maman était un serpent Un cobra. Un

serpent à lunettes. Big Boss. Venimeux. Son venin.

Un venin doux. Somnambulique. Bouillie pour les

chats. Bullshit. Qu'elle cache derrière ses lunettes.

Bonjour madame. Je stiis la cousine de l'esthéticienne.

Vous la connaissez ?

Oui, c'est notre voisine. Elle est très gentille.

Tout le monde l'appelle la Samaritaine.

137

'.. - • . .

Je suis le fils de quiconque m'aime

Je suis arrivée en son absence. J'aimerais ·

passer quelques coups de fil. Je vous payerai

à son retour.

Pas de souci. C'est une dame bien.

Elle fit alo_rs une dette de trois mille francs de

téléphone et acheta une tenue sexy dans une bou,. ·

tique de prêt-à-porter sur le dos de sà cousine qui

n'avait plus souvenance de sa personne. Elle était .

devenue l'une de ces femmes escrocs de la grande

ville qui inventent toutes sortes d'histoires pour

soutirer quelques pièces d'argent à tout passant qui

les écoute. Des flatteurs qui vivent aux dépens de :

ceux qui les écoutent. Des SDF (sans domicile fixe)

pour la plupart ou squattent dans des maisons ina- ·

chevées.

Maman avait réussi, à travers ses coups de fil, à

tomber sur un ex-chien avec qui elle fixa automatiquement

un rendez-vous: Cette nuit fut chaude.

Il y a lustre qu'elle était sevrée. Il fallait rattrapèr et

parvenir au rythme normal. Cette nuit-là, elle avala,

elle seule, douze gros serpents. Des couleuvres.

Le lendemain, son bas était mort comme si elle

avait accouché de nouveau. Quelques jours de re- ·.

pos et de traitement lui avaient permis de retrouver

138

Je suis le fils de quiconque m'aime

ses forces et son appétit. Cette fois-ci, elle comptait

aller loin dans ses aventures. Les boîtes de nuit. La

cigarette. · [alcool. Elle voulait être une prostituée

de classe exceptionnelle. Franchir toutes les étapes

à la fois. L'amant de Francè allait rentrer dans une

semaine. Elle décida de se préparer pour le séduire

et demander un voyage sur l'Hexagone. Elle avait

utilisé des pommades pour faire assécher ses seins,

mais n'avait pas pu les redresser. Ils avaient reçu le

coup de la maternité.

L'amant de France arriva à bord d'Air Hexagone

un mardi. Maman s'endetta sérieusement pour

lui faire plaisir. Préparation de mets variés. Des

pagnes hollandais à confectionner. Des paires de

chaussures et deux bracelets. L'amant de France

avait émis des doutes sur la sincérité de son amante

qui la gavait de tout. La première nuit, partie pour

être chaude, était subitement devenue morose.

Qu'est-il arrivé à tes seins? J'ai l'impression

qu'ils ne sont plus fermes.

Rien du tout. C'est parce qu'il y a longtemps

que tu ne les as plus touchés.

Ok. J'admets qu'il ne s'est rien passé.

139

~,,.-.."c~'. ': ~· ~~··:~~~,~<~·~ I~.~' .<~.:~. ~- · .......~ ;:--·-.- ., ~ :.-, : ----,.:-:····':; - --,-...,......,.. -- - -· ··· ·•. ·:-,·o- si::- ·r ·

Je suis le fils de quiconque m'aime

ramant avait fini par se laisser faire. Maman,

dans sa folie, · rêvait également des billets en euro

ou en dollar. Le lendemain, elle n'eut que dix mille

francs pour les trois jours qu'elle passera avec lui.

« C'est pour tes petits besoins. Nous mangerons au

restaurant Lampedusa».

Elle croyait qu'elle avait trouvé une vache à

lait Elle ne savait pas que les venus d'Europe

étaient formatés par les exigences de la vie en

Europe et ne peuvent être comparés à ces papis

qui distribUent de l'argent détourné de je ne sais

d'où. ramant européen exécute trois ou quatre

boulots par jour. Il dort peu. Il poursuit les euros

qui quelquefois filent entre ses doigts. Le chômage.

Il se ceint les reins pour économiser et bâtir. ses

projets. Les concrétiser dans les réalisations et non

dans les culs des prostituées. La deuxième nuit,

l'amant européen décida de prendre sa revanche . .

Il malaxa maman dans toutes les directions. Le

lendemain matin, après le petit déjeuner, maman

pensait à une grasse matinée dans le lit. famant .

européen allait reprendre du service. Maman n'en

pouvait plus, mais elle n'avait p:is le choix. A dix- ·

huit heures, toujours en action, l'amant européen

avait l'impression d'être avec un cadavre. Maman

respirait difficilement.

140

Je :uis le fils de quiconque m'aime

Sorti de sa chambre d'hôtel, l'amant européen

héla un taxi à qui il demanda de transporter une

malade au HCR mélo.corn. Maman était devenue

moribonde. Faible. Epuisée, Admise au siège des

réfugiés, maman était sous soins intensifs. ramant

européen avait montré son amabilité en laissant

un peu: de sous pour les prerrtièrs soins. (< C'est une

soeur. Occupez-vous d'elle. Je retourne à la maison

solliciter une nièce qui viendra rester à sop chevet».

Ces propos mensongers, maman les écoutait, mais

n'était pas en. mesure de réagir. Lamant européen

avait sauvé sa peau. Maman était abandonnée entre

les mains des infirmières qui prenaient soin d'elle

avec l'intention de gagner un petit pourboire chez

l'amant européen. Une fois aux urgences, celuici

avait décliné son identité. Une façon de faire

impression. :Camant européen n'était plus revenu.

Après deux jours d'hospitalîsation, maman avait

eu la chance de retrouver ses esprits. Sa première

réaction était d'aller à la recherche de son amant.

Elle se rendit à l'hôtel Xana où il logeait. Elle ne

savait qui demander. Elle s'adressa à un monsieur

à la réception.

· 141

Je suis le fils de quiconque m'aime

Monsieur, je suis allée toquer à la porte

n°119, mais curieusement, c'est un visage

étranger qui a pointé son nez:

Vous voulez dire que c'est seulement le nez

du monsieur que vous avez vu ? .

Non. Toi aussi. C'est une expression pour .

dire qu'il s'est présenté.

Ok. I see: Je vois. Comme nous on n'a fait

· que la rédaction, c'est difficile pour · nous

de comprendre l'expression de ceux-là qui

sont passés par la dissertation. Tu cherches

qui au fait?

Un monsieur. J'ignore son nom. Mais .

moi, je l'appelle l'amant européen. Il est ..

beau. Elancé. Teint poli par le climat de

là-bas. Oui. C'est un bel homme. Un peu

calculateur. Mesquin aussi.

Ah ! Je vois qui c'est. Il est gentle, avec

souvent un gros cigare en main, des verres

fumés.

Exactement ! Il était à quel numéro ?

Le 119. Désolé madame, il a quitté cet hôte[

J'ai ouï-dire qu'il devait prendre le vol

142

Je suis le fils de quiconque m'aime

Accra, la capitale'de notre voisin de l'ouest,

où il a monté des affaires et de là, il ralliera

Paris.

« Quoi ? ». Sur cette question, maman· s'était ·

affalée. Conduite de nouveau à l'hôpital, son inconscient

criait. « C'est un escroc. Un vrai ! ». Trois

heures d'horloge passées, maman s'était ep.fin réveillée.

Qu'est-ce que je fais ici? demanda-t-elle . .

Vous avez fait une crise, répondit l'infirmière.

Je veux rentrer chez moi. Je ne suis pas

malade.

On le sait, madame. Votre corps n'est pas

malade, mais votre coeur l'est. Acceptez que

Jésus vous le guérisse. Coeur brisé.

Mon oeil de Jésus. Où est-il et le monde

grouille de malfrats, d'escrocs, de meurtriers

?

n a demandé à ses apôtres de laisser l'ivraie

croître avec le blé. Il apparaîtra en son temps.

143

:·~ ,·-- :· ~ --~ :, ·,-"""· .· . .. -- . ·_ -. .. ·':'·· · ..

Je suis le fils de quiconque m'aime

Trois mois après sa libération du centre des ré- ,,,·.

fugiés, maman sentait des malaises. Sa poche fémi- - · ',

nine avait de nouveau reçu la visite d'un étranger.

Le nom de l'auteur : inconnu. Le nom de l'enfant à

venir: Magnim (ma propriété). Maman vivait-elle

un mauvais sort ? Ou était-elle victime d'une imprudence

? Je pris soin d'envoyer une lettre à un _

ami qui tournait autour d'une prostituée sans, pour

le moment, trouver de faille. Il pourra conseiller

sa maman sur plusieurs sujets : la prostitution, les

risques ...

Mon cher Gabriel,

. Je sais que tu es téméraire. Mais pas vagabond. Tu es

resté fidèle à ton choix et tu t'y accroches. Accrochetoi

sérieusement. Peut-être qu'un jour la chance te

sourira et tu me rejoindras dans ce monde où la vie

n'est pas souvent tendre, mais l'expérience mérite

d'être faite. C'est pour te demander de prodiguer

d'utiles conseils à ta maman qui respire encore la

prostitution. Elle est encore jeune et peut décider

de refaire sa vie autrement. Se convertir en une -·

bonne épouse, par exemple. Il faut qu'elle se retire .

progressivement de cette malédiction pour que ·

demain te soit profitable. Que tu ne sois pas, toi -•

aussi, un enfant abandonné, comme moi. Un

144

Je suis le fils de quiconque m'aime

dont les repères identitaires sont adaptés aux réalités

de la vie. Ils ne sont pas naturels. Je ne souhaite pas

que ta maman vive le triste et malheureux sort que

connaît la mienne. Mon âme est triste, mais pour

avoir endurci son coeur, mon amertume est moindre.

Beaucoup de courage et d'endurance.

Bien à toi. Ton ami E.A.

145

14

Ma_ma,n était une prostituée. Oui. U~e p:oshtuee

que les marcheurs du dermer JOur

de travail de Dieu avaient à portée de main. Les

teints clairs. Les briseurs de chaînes. Les sauveurs

du peuple. Ils finissaient leur meeting dans le cul

de maman. Il semblerait que les mineurs, ça rajeunit.

Une sottise pour justifier leur connerie. Ils

n'avaient pas honte de se la passer. D'autres moribonds

se permettaient de l'emmener en voyage de

noces sexuelles. La marche était déplacée. La prostitution

aussi. Au lieu de la diriger vers les portes

du fils de l'ex-mon sergent, comme au temps du

timonier, elle recevait l'appel de la mer.

La mendicité s'était orientée autrement. Le fils

du timonier n'est pas généreux. Les poings fermés.

Il n'est pas à l'image du père. Pa.s du tout à l'égard

des marcheurs professionnels. On ena èu au temps

du père. On en a également au temps du fils. Et le

147

t .

Je suis le fils de quiconque m'aime

. traitement n'est pas pareil. Ces marcheurs au temps

du fils, ils aimaient prendre le bon air marin, faire

des démonstrations rhétoriques pour un · peuple .·

convaincu de ce qu'ils sont acquis à sa cause. Ils sont

de véritables sauveurs. Des sauveurs înfléchissables

dans la rue. Leur flexibilité, c'est dans les coulisses

de la tour. Dans les labyrinthes de la diaspora sur ·

le dos de laquelle ils se sont agrippés en sangsues. ,

Le fils du père, très astucieux. Il a une ouverture

d'esprit dont le quotient est au-delà de celui du

lièvre, Un laboratoire de génies de l'ombre aussi ·

dynamique.

Les batteurs de pavés et du sable marin s'étaient

assoupis sans que rien ne change. Le peuple

tentaculaire l'a observé. Il était lessivé par les

rayons de la lumière du jour pour rien obtenir. Il ·

était déçu et se sentait abusé. Des voix s'élevaient à

travers les antennes des radios commères : « Ils ne

voulaient même pas qu'on sache qu'ils ont reçu de

l'argent là-bas. Ils ne nous en ont pas parlé ». On

n'apprend pas au petit lion à être adroit devant sa

proie. Le fils du père savait que les marches allaient ·

s'estomper ; il suffisait de prendre les

par les cornes. Il fallait les faire manger. Une

bouche pleine ne parle pas. Il était important de

148

Je suis le fils de quiconque m'aime

déterminer le contenu des cornes des marcheurs.

Il était aussi sage de les traiter cas par cas, selon

leur rang stratégique. Très rapidement, le Palmier

au gros 1'.éginfe, le Coq à crête pleinement riche .

et le Bélier à tête "grigrisement" et' "christemerit" 'î .

cornue étaient assommés.

Les trois compagnons de bataille, chacun à sa

manière, avaient dispersé leurs énergies spirituelle,

économique et physique dans la conquête du trône

que le Baobab ne voulait pas lâcher. Ils ont beaucoup

saigné. Mais zéro cocolico. Zérozéro.com.

Le Bélier à la tête "grigrisement" et "christement"

cornue avait bâti sa cité des bokono et aes marabouts.

1

Ils se sont rempli les poches. Ces marabouts-là. Il

paraît que le Bélier était grigrisement bien préparé.

Au feu. A l'air. A la terré. A l'eau. Au bois. Au

métal. Aux poudres. Du dieu tonnerre. Du dieu

serpent. Des vaudoun de ma région. Il avait un

pouvoir mystique composite. Les fétiches de chez

nous, de nos voisins du nord, de l'est et de l'ouest.

Les puissances des esprits des eaux lagunaires

et océaniques. Sa hanche était majestueusement

bardée d'amulettes. Il avait des gris-gris en lieu et

place du sang. Il respirait et vomissait gris-gris. Il

149

Je suis le fils de quiconque m'aime

. disparaissait avec sa chaise devant le Baobab qui

se croyait le seul initié aux puissances occultes. La

contenance des jarres ne se découvre qu'au bord du

fleuve. "Grigrisement': il était célèbre. Il détenait,

de tous ses pouvoirs réunis, le don d'ubiquité et

disposait d'une renommée internationale pour avoir

aussi créé un réseau de rhétoriqueurs, vomisseurs

d'hi~toires à dormir debout et à émouvoir. De

faux exilés. Menteusement politiques au pays des

Djama. Il était rentré dàns le broyeur. Du fils du

père. Pour manger. Sur un siège. Bien confortable.

Qui l'enterre. Dans la fournaise. Dans ses actions.

Dans son comité. Désuet. Non renoùvelé. Il est

brûlé. Carbonisé. Hors circuit.

Le Palmier au gros régime avait suffisamment investi

dans les attentats et agressions. 23 septembre.

Le camp de Satimadja. Radio Liberté ... Ablodé.

Il voulait monstrueusement déraciner le Baobab.

Il lui vouait vachement sa rancoeur. Le meurtrier. ·.

Lassassin. Il a chaudement abattu le père de l'indépendance.

Pardon. Elle a froidement assassiné ...

le nationaliste. Il voulait une monnaie spéciale de

chez nous. Il avait involontairement mis son doigt

dans l'oeil gauche de la mère. Le pet de la tort~e. · .

Quand ça coince. C'est dur. Il était rebelle. Un dan-

150

Je suis le fils de quiconque m'aime

ger. Un morceau _qui ne sera pas facile à croquer.

Kwame Nkrumah. Patrice Lumumba. Des crânes

fêlés de ma besace. A mort ! A mort ! Ils étaient

là. Les charcutiers. Les bouchers. Les guillotineurs.

Fendre et pourfendre. Ils avaient l'art de ridiculiser

les nôtres, leur faire digérer ce que eux, ils avaient

rna:hgé. C'est facile. Les médailles.· Les faveurs. Et

puis ... Et puis ...

Chez nous, le sergent avait accepté de porter

le masque. ll devaît avaler les pilules. Lattaque du

Camp RIT. Janvier 1994. Le général Améyi. Le Palmier

aussi l'a échappé belle. L'attentat de Soudou.

Le serpent sëtait glissé for!ivement. Il est magiquement

terrible. Il se retrouva à Lomé II. Le Palmier

ne donne plus de régime. La sève nourricière devenait

rare. Ses branches asséchées. Misère. Galère.

Ça revient au pays après le 5 février 2005. Il faut

survivre. Se concilier et se réconcilier avec le fils du

père de la nation. Le coeur du fils n'est pas pierre.

Il n'est pas juteux non plus. Mais il fafr l'affaire. · Il

voulaitfaire augmenter la taille à tous ceux que le

père avait méchamment rabougris sous son ombre. ·

Il voulait nettoyer la maison, la rénover, enterrer le

passé obscur et lugubre que le père lui aurait légué.

Ses ramifications sont invitées à la mangeoire. C'est

151

-., ... ,

Je suis le fils de quiconque màime

ça la récon,eiliation, Rassembler le . peuple togolais

invétéré. Manger dans l'ombre. Se mouiller les ·

mains dans le frais. C'est aussi ça la réconciliation/

Mourir. Rençiîfre. Avec ses forces. Avecses divi"

sions. Aveè's'és stàgnations.

Le Coq à crête pleine s'était senti abusé. Ses projets

gargantuesques. La grosse basse-cour de l'.Arclie de

Noé. Son arrogance gigantesque. La mère blanche les

avait flanqués par-dessus la .Peine. Mauvais présage . . ·

I-1 a rêvé du trône, des étages, des basses-cours. 1998 ..

Gbogboyagbo gboya. CJ.bogboyagbo gboya. Il s'était

retrouvé largement édenté sur. la colline de dame

pinon. Très amer, non l Il était devenu orphelin. Les

gens de· chez nous avaient aussi fait politiquement

deuil sur lui.

Ils ont tous trahi. Les querelles. Des énergies

politiques. Dispersées. Par-dessus bord. Lëgoïsme.

Les calculs, Les intérêts. Avec un ;egai:d d'aigle. Ça

ne inèhe que dans le mur. Le peuple. Ça ne par~

donne pas les cochonneries. Ils sont devenus les . .

rats d'église. Ils sont tous morts: Mêp:1e les. Tontons.

vermicelles sont transfusés. si composer avec ie ·

. . . . ' . . . '.' '·

fils peut permettre de s'alourdir le ventre, c'est tant

pis pour les gens d'en bas. L'argent ! Le nerf de la

152

Je suis le fils de quiconque màime

guerre. Depuis la poche de maman, les politiciens

den face de chez nous m'ont initié à des subterfuges

mathématiques qui ont sucré ma vie d'enfant abandonné.

On dit souvent chez nous que s'il n'y a pas de

sorcier dans ta maison, le sorcier externe n'accédera

pas à ta vie. Le vieux loup est mort. Vive le

loup ! s'écrièrent les mordus du pouvoir. Mais le

fils du père n'avait pas imaginé que le radicalisme

viendrait de son co-équipier avec qui il a partagé

les mêmes prérogatives de fils du père. Et pourtant,

c'est simple. l-,es souris d'un même enclos ne se

mordent pas jusgu'aux os; --

La nasse est tendue. Il faut désigner un chef de

file des gens d'en face. C~acun s'agite. Même les

frelatés sans trône. Tous savaient que dans la nasse,

il y a beaucoup à manger. On se lave. On se lessive.

On se sèche. Sur les séchoirs des radios kpakpato

(radios commères) de chez nous. Ils sont ridicules,

ces gens d'en face. Disons, le ridicule n'est pas

de chez nous. Nos pets sont souvent vendus aux

chiens. Pour peu que nos intérêts soient ébranlés.

Le chef de file des gens d'en face, c'est celui-là

même qui a mangé dans le grenier du père. Dans

153

Je suis le fils de quiconque m'aime

l'équipe footballistique du père. Sa maman a été là

énième nounou du père. Je comprends pourquoi

ma maman chiennait. La chiennerie, cest aussi fort

chez nous. On n'hésite pas à voir le pet de sa mère,

de son père. On colle. On sangha. Ça pue.

Les résultats présidentiels derniers ont classé les ·

deux fils du père premier et deuxième. Dans une

République, il n'y a pas deux têtes. Il fallait une tête

autre que celle de la République. La République,

c'est authentique. Sa tête revient au fils authen-

. tique. Une tête après tout est une tête. Pourvu qu'il · ·

y·ait à manger. Le fils du père se frotte les mains. Ils

sont muselés, ces assoiffés de manger. Une bouche . ·

· pleine ne parle pas. Elle mâche délicatèment. Ce

qu'elle a saisi sans remords. La trahison, c'est pour ·

les chiens. Chez nous, trahison, nous connait pas.

Ça fait manger. Tant pis pour ceux qui n'ont pas ·

de masques. Chuan. Des Lèche-bottes. Des flagorneurs

de la République: La délation. Les coups

bas. Les peaux de banane. Ça fait manger. Hélou na

mi ! (Malheur à vous !). Moi, enfant abandonné,

j'assiste à cette vie de caméléon, de mensonges, de ·

merdes et de foutaises de tous les jours, tétanisé. Et ·

la morale ? On s'en passe. Pourvu que nos ventres

marchent.

154

15

La lagune de Bè. Cet étang qui reçoit adultes,

enfants, foetus... Nous en sommes témoins,

dans notre monde. Plusieurs récits témoignent de la

célébrité de cette lagune. Une lagune-morgue, une

· lagune-masque, une lagune mystique. Elle vomit

. des morts qui ne sont pas ses morts. Des morts

qu'on lui fait porter. Des morts jetés dans sa gueule.

Des morts jetés dans son ventre par les sbires de l'exmon

général. La gazelle s'agenouille pour pleurer.

Toutes ces femmes le front ceint de bandeaux rouges,

poursuivies devant cette ambassade étrangère où

elles avaient décidé d'aller exposer les corps de leurs

enfants repêchés du lagon ... (p.26). Le charnier, la

lagune, l'ambassade, la répression ... (p.33). La fête

des masques. La lagune des Morts. . . . La tête se

détacha directement dans la lagune... Il poussa le

corps ensanglanté dans la lagune, plouf! Fini, oui,

fini. Plouf ! ... La machette justicière rejoignit le

corps dans la lagune des Morts (p.77).

155

Je suis le fils de quiconque m'aime

Des morts dont les corps, en attente d'être repris

par les proches pour une inhumation digne,

sont délogés de leur lit morguier congelé pour le

fond glacial aquatique. Des poissons géants dDccasion.

Ceux d'en face le f~isaient pour disuéditer

le régime de l'ex-mon-sergent-général. L'espace li- .

quéfié rejette toujours ceux qui lui sont étrangers.

Envoyés par les autres ou ceux d'en face, cela lui est

égal. La complicité. Les combines. La lagune s'en . .

moque. Elle rejette tout. Elle vomit tout. Non. Je

ne crois pas à la pureté de la lagune. Pour moi, elle

est merde. Un merdier. Un préjudiciable qui donne

des idées de merde à ces foutus de bordèles pour

pouvoir nourrir ses enfants. J'ai assisté à un spectacle

désolant et piteux.

Les premiers mois de mon hébergement dans le

pot de maman, j'eus envie, un jour, de prendre la

· brise matinale. Je sortis en esprit, parcourus les artères

principales du centre-ville de notre poubelle.

J'inhalai les puanteurs de ces chiens qui marquent

d~ leurs empreintes tous les coins à leur passage. La

lagunette de ex-le-Togo avec une gueule bourrée .

de morbidités. Je longeai la muraille de ma gendarmerie

nationale, puis traversai la rue de la colombe .

internationale pour enfin arriver aux abords de la

156

Je suis le fils de quiconque m'aime

mystique. La mystique, elle accueille tout. Tout et

tout. Et c'est ça qui not1rrit aussi tous ceux qui raf~

folerit de cette pâte fermentée qu'accompagnent les

petites carpes.

Très tôt le matin, les bonnes femmes qu~

s'adonnent au commerce de ces petits poissons

viennent assister au retour · des pêcheurs sur la

lagune et acheter leurs produits. Fo Kossi, réputé

. célèbre dans la pêche lagunaire et pour y avoir passé

son enfance aux côtés de son papa aussi pêcheur, . ·

était, le jour de ma visite, le dernier à revenir

vers les femmes. Les yeux hagards. Une matinée

. .

émouvante. Indescriptible. Insupportable. Drame.

Mésaventure. Il ne saurait le dire. Il n'avait rien

dans la nasse. Elle était vide d'esprits mouvants de

l'eau. Il avait mis ses pieds sur la berge, tremblotant

Les autres pêcheurs accoururent à son chevët.

« Qu'y a-t-il, Fo Kossi ? Qu'est-ce qui se passe ? ».

« Laissez-moi reprendre mes forces. » Il s'allongea

aussitôt. Sa respiration, entrecoupée de soupirs,

était haletante. « Je n'en crois pas mes yeux », ne

cessait-il de répéter, en balayant son visage de .

la paume de sa main gauche. Cet. acte donnai~

l'impression qu'il voulait chasser le spectre.

157

Je suis le fils de quiconque m'aime

Une dizaine de minutes plus tard, il décida de

partager ce qui paraissait des hallucinations avec

ses collègues. Tout le monde avait tendu ses oreilles

pour capter les révélations de Fo Kossi et pouvoir

les rapporter en ajoutant, chacun de son côté,

son grain de sel. « Vous ne pouvez pas imaginer

combien les gens sont méchants. Sur ma petite

barque, je m'imaginais rentrer chez moi les poches

bien remplies. Je fais_ais déjà mes calculs. Cinq bols

de maïs, quelques verres de sodabi, un billet de

mille francs pour mes deux « maîtressettes » qui

gèrent plusieurs locataires. Ma nasse, à la prisé de ·

la bête, était devenue rebelle. Difficile à dompter.

J'avais fourni beaucoup d'effort pour maîtriser sa

résistance. Je reculai des eaux profondes vers la ·

berge. Mon filet était aussi gonflé tel le ballon rond

d'une femme ayant pris de la farine de manioc

délayée. J'avais repris mes calculs en ouvrant la

nasse. Je gesticulais. Je sifflotais. Très heureux d'être .

dans les bonnes grâces des esprits lagunaires qui ·

m'avaient déployé cet animal. Surprise. Horreur.

Stupéfaction. Une masse de sang de neuf mois. Le .

nez. Les doigts. Le sexe. Rongés. Les globes oculaires

avaient logé la boue en lieu et place des yeux. Les

rapaces lagunaires, à qui étaient gracieusement .·.

offerte cette proie inattendue, n'avaient pas épargné

158

Je suis le fils de quiconque m}ûme

l'enveloppe qui, par endroits, portait les marques

des coups violents des griffes buccales. Je renvoyai

la masse de sang à la lagune ».

« Ma journée était gâchée. Elle était une journée

maudite. Elle commençait mal pour avoir pêché

un monstre. Un mauvais présage. Quel malheur !

Quelle horreur ! Je dois consulter houno Sogbo. Les

esprits des eaux ont un message pour moi »~ Il se

mit debout. Il se gratta le cul. « Vous voyez. Il s'est

refroidi. » Il force la pluie à tomber de ses orbites.

Il fit des va-et-vient. Gesticula. Tint de ses deux

mains son cul. Il s'agenouilla. Il ceignit son filet autour

de sa taille. Il tenta d'exorciser la peur. Il voulait

calmer les esprits. Il leur adressa une prière. « Je

sais qu'il y a longtemps que vous n'avez pas eu de

sacrifices. Depuis le décès de mon père. Ne vous en

faites pas. Calmez-vous. Libérez sa puissance. Qu'il

relève la tête. Le temps que je m'endette polir vous

satisfaire. Plus jamais, que cette malédiction que

je viens de vivre ne se dresse sur ma voie. Jè vous

en supplie, relevez-le. Il est couché. Il faut qu'il soit

debout. Sinon ? Ma maison déserte. Mes bureaux

déserts. Et moi-même? Un cadavre. Un vaurien».

La garde de son homme était baissée. Il se jeta dans

le sable de la rue lagunaire. Il se releva et alla en

159

Je suis le fils de quiconque m'aime

direction du marché du quartier; Le corps enduit

de boue. Il étàit devenu fou. Les psychologues parlèrent

de dépression. Les commérages allaient bon

train dans le groupe des pêcheurs. « N'avait-il pas

dit qu'il avait vu un vaudou des eaux? Il faut toujôurs

fermer le troisième oeil quand vous êtes sur

les eaux. Voi-là ce qui lui anive » . « C'est vrai; renchérit

un autre. En voulant voir tout, il a fini par se .

· noyer». « Moi, je n'aimerais pas être à sa place».

Lignorance, elle donne de mauvaises pensées.

Fo Kossi avait eu une dépression mentale face à la

découverte malencontreuse qu'il a faite. La peur

qui s'était emparée de son être, avait agi sûr son

organe sexuel. I.:ignorance, quand elle nous tient.

Le vingt-et-unième siècle fait parler de lui à travers

des groupes terroristes : Aqmi5, Boko .~a~am6,

les Djihadiste~. Ceux-ci sont des terroristes. Des

tueurs de masse. Ouvertement connus. Officieusement

reconnus. Protégés. Par les:fabri~antsd'armes.

5 Al-qaïda au maghreb islamique (Aqmi) est une organisation

djihadiste terroriste dorigine algérienne. Autrefois connue

sous le nom de Groupe salafiste pou~ la prédication et le

combat

6 Mouvement insurrectionnel et terroriste d'idéologie salafiste

djîhadiste, originaire du nord-est du Nigerià. ·

160

Je suis le fils de quiconque m'aime

Qui s'innocentent. Malgré les dollars encaissés. Ils

tuent. Ils sont condamnés. Mais il y a une forme

de terrorisme non condamnée par les adultes que

moi, enfant abandonné; je condamne. Les adultes

semblent la légitimer, la légiférer. Les grandes puissances

parlent de droit de meurtre. De terrorisme

personnalisé et assisté. Médecins. Femmes insen ~

sées. Infirmiers. Kamikazes. Bombes chimiques,

pharmaceutiques. Homicide volontaire. Meurtre

prémédité. Quelles que soient les raisons; valables

ou non, il s'agit d'un acte terroriste. La victime est

terrorisée, torturée et tuée. Certaines fois, elle est

livrée à des êtres minuscules très nuisibles, au vent,

à l'eau sans survie. Son âme livrée aux égouts muets

et complices.

161

16

Dieu, Marie, Joseph, Jésus. Que dire? I.:Esprit

Saint avait choisi Marie pour insuffler en son

sein l'esprit de Jésus. Sans la permission de Joseph.

Dieu avait fait grâce à Marie. Joseph avait-il donc

abandonné Jésus ? La chair avait réagi et l'esprit

avait pris le dessus. Si la chair va vers la chair pour

donner le fruit de la chair, Dieu le condamne-til

? C'est pourtant le même Dieu qui a créé la chair

avec ce qu'elle comporte. Dieu est-il contradictoire

lui-même?

Moi, enfant abandonné le premier jour de ma

dans la rue, suis un don du Ciel. Le rede

deux épouses de l'Homme de Galilée. Le

zaréen qui, en chair, n'avait rejeté ni prostituées

adultères ni enfants. Dieu est-il aussi méchant ?

manteau de l'hypocrisie est..:il confectionné par

de mes parents ? J;apôtre Paul ne reèompas,

dans 1 Corinthiens 7, que ceux

163

Je suis le fils de quiconque m'aime

qui ne sont pas mariés le fassent s'ils manquent de

continence ? « Car il vaut mieux se marier que de

brûler» (v19).

Me-s procréateurs brûlaient. Ils brûlaient l'un

pour l'autre. Leur esprit était disposé, mais leur

chair était faible. Hs finirent, un jour, sous la ·

flamme intense de la chair et de la convoitise de

la chair, par se convoiter et se désirer. Dans les

secrets des quatre murs du domicile opératoire,

ils se dévorèrent des yeux puis s'empoignèrent

tendrement. Ils se dévorèrent des corps, des

bouches et enfin des hanches.

Content de pouvoir enfin passer du frère à la

soeur, j'étais au même moment soucieux de mon

devenir. Je savais que j'étais indésirable. Mais ce

jour-là, la chair des deux époux avait pris le dessus.

Aucune disposition scientifique n'était prise.

La chair avait parlé. Les corps avaient écouté. Et les

amis intimes s'étaient exécutés. J'étais perturbé.

La maison de Dieu ! Oui ! La maison de l'époux

est réglementée, Codifiée, protégée par des gardefous

empêchant des déviances. Des déviances

qui smpassent les bienfaits en cas de contraintes.

Contraintes déviances. Déviances contraintes. La

164

Je suis le fils de quiconque m'aimè

volonté devient contrainte. Et moi, enfant abandonné.

On ne voulait pas de moi. On ne voulait

pas non plus m'étouffer dans l'oeuf. il faut patienter

neuf mois durant, le temps de trouver une solution:

Lépouse du Fils de Joseph était envoyée loin, très

loin, dans une autre contrée du nord, sous prétexte

d'une maladie. Dans une maison close, elle est assistée

d'une "tàntette" qui suivait, stupéfaite, le gonflement

du ventre de l'épouse.

Je vins en ce monde un matin d'août. Je fus emmailloté

et déposé au carrefour de deux chemin5

en croix, comme pour me faire porter ma croix

d'enfant abandonné. Je fus récupéré quelques minutes

plus tard, par la "tantette" de l'épouse qui

alerta tout le monde dans son hypocrisie. Lépouse

du Fils de l'homme, en situation irrégulière selon

les règles prescrites par les époux, ne sortait

que les nuits pour ses besoins. Personne dans fo ..

contrée n'était au courant de sa présence. Mais la

Providence, elle, le savait. C'est ainsi que trois jours ·.

après sa délivrance,.l'épouse reprit du service dans

sa communauté.

En cette date de ma naissance, mon. esprit,

choqué par cette hypocrisie qui mine la maison

165

Je suis le fils de quiconque m'aime

de Dieu, voulut explorer d'autres bévues que les

hommes impo·saient aux Saintes Ecritures. Ils refaçonnent

les écritures, les remodèlent à leur gré,

selon leurs intérêts. Ils recréent le Lion de la tribu

de Juda, adapté à leurs désirs. Une façon de libérer .

leur conscience. Ma naissance coïncide avec l'organisation,

dans la maison de Dieu, d'une cérémonie .

d'initiation des jeunes filles. Une autre cérémonie

d'initiation, celle des jeunes gens, est quinquennale

et aussi intégrée aux pratiques chrétiennes du

milieu. Je participai, éberlué, à cette pratique qui,

même s'il y en a de formes traditionnelles dans

11\ncienne alliance, n'existe nulle part dans la Nou~

velle. Dieu et sori église me semblent un refuge ;

mieux, un paravent derrière lequel pousse une multitude

d'obscénités. Les Saül déguisés. Les David

surabondent. Les femmes de Lot. Les Jézabel. Que

dire? Faut-il récrire les Saintes Ecritures? Chacun

les récrit en sa faveur. Dans ce monde du vingt-etunième

siècle où tout s-e fait au nom d'Allah, tout le

monde les récrit avec les yeux de ses intérêts. Matériels.

Financiers. Moraux. Je n'en sais rien. Je sais

. que le monde bouge. Le monde change. Le monde

évolue. Les époux du Nazaréen aussi. rhorreur. La

désolation. fabomination. Rien d'anormal. Si le

Fils de l'homme est venu pour tout le monde, tout

166

Je suis le fils de quiconque m'aime

volonté devient contrainte. Et moi, enfant abandonné.

On ne voulait pas de moi. On ne voulait

pas non plus m'étouffer dans l'oeuf. Il faut patienter

neuf mois durant, le temps de trouver une solution.

Lépouse du Fils de Joseph était envoyée loin, très

loin, dans une autre contrée du nord, sous prétexte

d'une maladie. Dans line maison close, elle est assistée

d'une '~tan tette" qui suivait, stupéfaite, le gonflement

du ventre de l'épouse.

Je vins en ce monde un matin d'août. Je fus emmailloté

et déposé au carrefour de deux chemins

en croix, comme pour me· faire porter ma croix

d'enfant abandonné. Je fus récupéré quelques minutes

plus tard, par la "tantette" de l'épouse qui

alerta tout le monde dans son hypocrisie. Lépouse

du Fils de l'homme, en situation irrégulière selon

les règles prescrites par les époux, ne sortait

que les nuits pour ses besoins. Personne dans la

contrée n'était au courant de sa présence. Mais la

Providence, elle, le savait. C'est ainsi que trois jours

après sa délivrance, l'épouse reprit du service dans

sa communauté .

En cette date de ma naissance, mon esprit,

choqué par cette hypocrisie qui mine la maison

165

Je suis le fils de quiconque m'aime

de Dieu, voulùt explorer d'autres bévues que les

hommes imposaient au ..x. Saintes Ecritures. Ils refaçonnent

les écritures, les remodèlent à leur gré,

selon leurs intérêts. Ils recréent le Lion de la tribu

de Juda, adapté à leurs désirs. Une façon de libérer .

leur conscience, Ma naissance coïncide avec l'organisation,

dans la maison de Dieu, d'une cérémonie

d'initiation des jeun~s filles. Une autre cérémonie

d'initiation, celle des jeunes gens, est quinquennale

et aussi intégrée aux pratiques chrétiennes du

milieu. Je participai, éberlué, à cette pratique qui,

même s'il y en a de formes traditionnelles dans

!'Ancienne alliance, n'existe nulle part dans la Nouvelle.

Dieu et sori église me semblent un refuge ;

mieux, un paravent derrière lequel pousse une multitude

d'obscénités. Les Saül déguisés. Les David

surabondent. Les femmes de Lot. Les Jézabel. Que

dire? Faut-il récrire les Saintes Ecritures? Chacun

les récrit en sa faveur. Dans ce monde du vingt-etunième

siècle où tout se fait au nom d'Allah, tout le

monde les récrit avec les yeux de ses intérêts. Matériels.

Financiers. Moraux. Je n'en sais rien. Je sais

que le monde bouge. Le monde change. Le monde

évolue. Les époux du Nazaréen aussi. L'horreur. La

désolation. fabomination. Rien d'anormal. Si le

Fils de l'homme est venu pour tout le monde, tout

166

Je suis le fils de quiconque m'aime

le monde peut l'accepter à sa manière. Je suis enfant

abandonné de ceux qui croient qu'on ne peut

pas servir le Créateur en étant marié. Tuer une vie

dans l'oeuf est un péché. Mais l'abandonner n'en est

pas un. La chair m'interpelle. La maison de Dieu

me rappelle.

167

17

Moi, enfant abandonné, j'avais cru qu'avoir

la rhétorique est signe persuasif de bonne

vie. Que· dirais-je, de bonne moralité spirituelle.

Moi, enfant abandonné, suis la solution: d'un des

hommes de Dieu, puissammènt oint, et d'une de

ses soeurs . diaconesses de ces maisons spirituelles

qui poussent chez nous comme des mouches.

I.:homme oint détient sa puissance d'un houno,

d'un tiw, d'un alfa, communément appelé féticheur

ou marabout. Celui-là même qui est son adversaire

sur le ring de la prédication. Devant leurs adeptes,

les chapelets du grand prêtre traditionnel, du sorcier,

des démons, du culte des ancêtres, etc., sont

égrenés. Ils sont les adversaires des élus de Dieu.

Des élus de Dieu le jour. Des élus de Satan la nuit.

Nos pourvoyeurs de pouvoirs magiques. Il faut les

mépriser aux yeux de nos fidèles pour brouiller les

pistes. Nos fidèles ? Ce sont des poissons que nous

169

Je suis le fils de quiconque m'aime

attrapons dans rios filets grâce à la magie des houno.

La prestidigitation. Le magnétisme. La nasse ne doit

pas avoir de fuite. C'est ainsi que la parole de Dieu,

le dépouillement et la spoliation des fidèles vont être

pérennisés. Nos ventres, nos poches, nos maisons

vont grandir, se remplir et se multiplier aussi. Ce

sont des boas repus de leurs victimes obnubilées.

Mon géniteur est l'un de ces boas modernes. La

Bible parle plutôt de loups revêtus de peau d'agneau.

Maman, belle comme une fée de la forêt qui séduit

les amoureux du temple naturel, était devenue, je ne

sais comment, plus proche de papa boa au moment

où la cote de ce dernier poussait un gros vrntre. Elle

l'avait pratiquement substituée, sauf qu'aux yeux

des fidèles rien d'intime ne les liait. Cependant, tout

se murmurait entre deux. Des commentaires sur

ce rapprochement indécent se gonflaient, mais ni

l'épouse du pasteur ni l'époux de la fidèle-fée n'avait

le droit de réagir, sous peine de s'attirer une malédiction.

La fidèle-fée était devenue la disciple la plus

proche et la plus aimée de l'homme de Dieu. Toutes

les tâches de la maison de Dieù touchant la quête et

les désirs de l'homme de Dieu étaient confiées aux

soins de dame-fée, elle-même devenue puissante et

placée au-dessus de madame homme de Dieu. Aux

170

Je suis le fils de quiconque m'aîme

cultes dominicaux, aux séances d'études bibliques

ou de veillées de prière, elle était collée à la veste

du pasteur, au point qu'elle en était devenue la doublure

plus près du corps.

Les veillées de prière. Humm ! Et si Dieu n'était

pas sage ? Sa maison tient dans le sens inverse.

Son temple physique et spirituel profané. On est

toujours au service de Dieu. Papa Fidèle, époux

légitime q.e dame-fée, avait l'habitude de rentrer

plus tôt. Recroquevillé dans son lit, il ne cessait

d'interroger Dieu sur le drame qu'il vivait, impUissant.

Madame-fée ne rentrait que deux heures plus

tard. Dans ces conditions, le prolongement des

prières était déplacé sur un autre terrain. Celùi de

l'athlétisme. De secousses. De sarclage. De labour.

[homme de Dieu était oint en toutes choses. Son

bâton était spirituellement oint et délivrait Damefée

de l'influence des esprits de sirène et des souillures

démoniaques de son possédé d'époux. Des

paroles ointes. Ratatatatatata. Rocototototototo.

Racacacacacaca. Yéyéyéyéyéyéyé ... A force d'épurer

fréquemment la cuvette de maman, j'intervins

pour soulager « celui qui couchera sur moi » pour

en faire son fils. Souvent, la grossesse qui survint

avec un amant est l'objet de discorde. Je logeai donc

171

Je suis le fils de quiconque m'aime

dans le sein de maman pour qu'il y ait discorde.

rhomme puissamment oint avait ointement oint

maman. Je suis le fruit de cette onction.

Un soir après le culte, maman décida d'annoncer

la nouvelle à l'homme de Dieu. Celui-ci prit mal

cette nouvelle et renvoya maman coucher ce soir

même avec papa. « Tu dois couvrir cette grossesse

en couchant avec ton sorcier d'époux. Et d'ailleurs,

la loi dit qu'une femme qui vit avec son époux lui

affecte to_ute grossesse. Je ne veux pas de scandale

dans mon église. Je ne veux pas perdre mon lait en

perdant mes vaches ». Sur ces propos, il se leva et

ouvrit la porte de son bureau.« Je ne veux pas d'ennui.

Ouste. Et ne remets plus pied dans ce bureau.

D'ailleurs, les fidèles ont suffisamment commenté

notre vie. Ça suffit. Débrouille-toi ». Il claqua la

porte dans le dos de maman-fée qui se mit à hurler ·

sans cris, Une affaire honteuse n'engendre pas de

pleurs éclatants. Ils se muent en sanglots.

Ma présence avait tout de même assagi mamanfée

qui ingurgitait naïvement toutes potions ou

décoction.s · servies par l'homme de Dieu. Si ma

venue l'avait éloignée de ce dernier, elle l'avait

rapprochée voire réconciliée d'avec son époux.

172

Je suis le fils de quiconque m'aime

Celui-ci ne pouvait qu'être heureux. Dieu avait

exaucé ses prières. Il avait semé la discorde entre

son épouse et le pasteur. Mais il ignorait la pomme

de cette discorde. Il était heureux de savoir sa

femme repue et aussi de l'avoir à tout moment à

ses côtés, surtout lors des cultes. Jésus avait vaincu.

Alléluia ! Alléluia ! Gloire à Dieu.

Les hommes sexuellement oints. Ils ne s'entendent

pas .. Du moins apparemment. Les uns ont

pour père Dieu et les autres Satan. Mais, ils ac- ·

cordent leurs violons sur le terrain de la sexualité

pour rendre service aux couples en mal de procréation.

[homme n'est jamais infertile. Ceux qui

le sont ont toujours la couverture de leur femme.

Là où Dieu, les génies et les décoctions n'agissent

pas, les maîtres spirituels alimentent et fertilisent

les besaces féminines.

Je suis le fils de quiconque accepte de « coucher

sur moi ». Je suis le fils de quiconque m'accepte.

Je suis le fils de quiconque m'aime; Seule la femme

connaît le père biologique de ses enfants. Dans un

monde où la science évolue, les vierges conçoivent

et accouchent, je suis le fils de quiconque m'aime:

Dans mes canailleries. Dans mes commérages. Je

suis le fils de quiconque m'aime.

173 l

18

La lagune de Bè. La mystique. Elle n'est pas orpheline.

Bè. Quartier mystique. Forêt mystique.

Les tourterelles. Les morts. Les mots. Les

maux. Les ·grottes. Le mysticisme. Le Gr'.1.igblin.

Tout est mystique. Le marché mystique. La particularité.

Quartier d'en face. Qui brûle. Pour un

petit hurleme11t des gens d'en face. Les lanceurs de

javelots-pavés. Les destructeurs du voile ozoneur.

Les vidangeurs de mon sabre. Les buffles cornus

de ma République de violence. Les têtes bourrées

d'en face. Ça ne pardonne pas. Ça gaze. Ça écrase.

Ça viole les trous. Les murs en ruine affaissés. C'est

bien réfléchi. De paver les rues de chez nous. Ça

substitue les rondeurs naturelles. Le sable. Pour

brouiller la vision. C'est insuffisant. C'est pour cela

qu'ils aiment le fils du père. Qui les a armés. Involontairement.

En voulant revêtir nos guides. Embellir

Yex-Suisse d'Afrique. Ils violent les interdits.

Les lionceaux de la forêt sacrée. Ça broie tout. Ça

fume tout aussi. Et suffisamment. Mais ça ne tient

175

Je suis le fils de quiconque m'aime

pas le coup. Deux. Trois jours de résistance. Ça devient

des rats. Ça s'enferme dans les trous. Les plus

profonds. Ça se représente. Sur les murs. Les pavés.

Les femmes. Les enfants. Les chiens. Même sur les

pets. Des graffitis. Des cris de détresse. « Déjà frappé

». « Déjà flagellé».« Déjà mort».« Déjà ressuscité

». « Déjà violé ». Les lycaons qui atterrissent

sur l'aérodrome du serpent python sont préparés

en conséquence. Cheveux hirsutes. Barbes hérissées.

Yeux colorés de feu. Prêts à dévorer les . pythons

vomis par les dieux lagunaires et Gniglin.

Ils puent la colère. Ils sont sevrés de l'eau familiale.

Depuis quelques jours. Ils crachent leur venin de

bêtes en chaleur sur le malheureux petit python

sans couilles surpris dans sa course. Ah ! La République

très démocratique de Bè ! Si les pierres.

Les phares. Jaunes. Oranges. Noirs. Violets. Multicolores.

M'étaient contés.

La République très démocratique de Bè. Elle a

une République très authentique en face. Une République

très cloutée. Les pavés. Les morceaux de

parpaings et de cailloux. C'est pour la République

frès démocratique. Au temps chaud de la République.

Du vent du nord. Les zoulous de la République

très authentique dansaient au rythme de la

176

Je suis le fils de quiconque m'aime

musique authentique de chez nous. Les massues

cloutées. Muscles et torses bombés. Les pavés. i.es

cailloux. Ils s'en servent pour orner leur milieu. Es

ne brûlaient pas. L'odeür des biceps et de 1a danse

aux massues doutées était recherchée et emportée

par les fumées des pneus. En direction de l'est. Des

mouvements de transaction. La République très

démocratique de Bè sentait les odeurs zoulous. Les

odeurs des pneus brûlés de la République très démocratiqué

de Bè passaient en colonnes au-dessus

de fa ville. Elles s'immobilisaient sur le toit du colonel

Adéwi. Elles se dispersaient en parfum de bons

augures dans la foule compacte des gourdineur'&

surexcités. Elles voulaient les étouffer. Récupérer

les terres usurpées. C'est une provocation. A domicile.

Ils voulaient riposter. Ecraser ces puanteurs

des profondeurs de la lagune de Bè. Ils sont ligotés.

Impossible de fracasser les crânes. Il est interdit.

Sur la terre de nos aïeux. Ils beuglent. Ils rugissènt.

Le mal s'éloigne à petit feu. De la terre de nos aïeux.

Ils sont interdits. Médusés. Leurs massues cloutées.

Ils n'avaient qu'à les ranger. Pour la chasse des

montagnes. Le génocide. Ce n'était pas pour nous.

Il s'était transporté sur les flancs des collines interarnwé.

Au-dessus de nos crânes.

177

. ~

Je suis le fils de quiconque m'aime

Moi, enfant abandonné, manifestais mon indi..:

gnation. Mon indifférence aussi. Ma machine lexicologique.

Moins étirée que la gueule de Gabriel. .

Mon manche pas plus oblong que celui du géant

· du temple naturel. Ethnicité. Tribalisme. Les poli tiques

en font des salades bien servies. Pas épkées.

Les enfants abandonnés. La survie. Celui à qui

s'accrocher. Ça ne se mêle pas des foutaises de la

Ré~ublique. Ça attend un ange-sauveur. Un angeguide.

Sur Ia terre de nos aïeux. Au-delà des eaux.

Des lignes . àrtificielles. ·Un · ciel clément. Le· fils de

quiconque m'aime.

178

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3>m, trimestre - Bibliothèque Nationale - Bénin

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